‹ L'intendant Bigot [microforme]Chapitre 41 sur 44 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Malgré son infernal génie et #es combinaisons savamment rusées, il ébmit une chose que Bigot n'avait pas prévue et qui (levait pourtant grandement contribuer à causer sa perte, C'était

la venue au Canada d'un commissaire chargé |

de s'enquérir secrètement de l'administration de l’intendant et de ses affidés. Cet homme, M. le Trémis, avait été envoyé ici comme la guerre tirait à sa fin, entre la chute de Québec et la capitulation de Montréal.

“Homme d'esprit et de pénétration, dit M.

Ferland, le commissaire découvrit beaucoup de spéculations qui avaient eu lieu, et dans ses observations au ministre, il détailla les circonstances qui confirmaient les inexactitudes dont la compagnie avait si souvent été accusée.”

Aussi Bigot se vit-il menacé d'une disgrâce et d'ure ruine complètes, dès son arrivée en France, ‘ C’est vous qui avez perdu la colonie, lui dit M. Berryer, lorsque l'intendant se présenta à Versailles, Vous y avez fait des dépenses énormes ; vous vous êtes permis le commerce, votre fortune est immengse,.,, votre administration a été infidèle, elle est coupable.” (1)

Figot, attéré, se retira à Bordeaux, d'où il tâcha de mettre en jeu les influences qu'il avait à la cour, entre autres celle d'un M. de la Porte, bien en ‘place à Versailles, afin qu’elles l’aidassent à éviter l'orage. Mais ce fut en vain ; la mesure était comble, et la moindre circonstance qui la devait faire déborder ne fut pas longue à venir, Pour éviter‘le mécontentement, l’indignation que le peuple avait ressentis de la perte de la plus belle colonie française, le gouvernement pensa qu'il était de bonne politique de jeter en pâture à la vengeance populaire les principaux fonctionnaires que la rumeur publique accusait d'avoir hâté par leurs prévarications la perte de la Nouvelle-France,

Bigot vivait depuis quelques mois à Bordeaux dans une anxiété facile à comprendre, lorsqu'il fut averti qu’il était question de l’arrêter, Que faire? Fuir, c'était se reconnaître coupable, Micux valait rester et tâcher de

{1) Ce pussago ost cité par M. Garneau,

conjurer l'orage en achetant ses juges; oar fl était assez riche pour le faire,

Il se rendit en conséquence à Paris pour gagner les ministres, Mais à son grand poir, aucun d’eux ne consentit à le recevoir. Et à peine y avait-il quatre jours qu'il était arrivé à la capitale, qu'il fut arrêté et jeté à le Bastille, le 17 novembre 1761, en même temps que vingt autres prévenus accusés d'être ses complices, parmi lesquels Péan, Cadet, Corpron, Bréard, Estèbe et Pénissauilt, dont les noms ont plus ou moins figuré dans ce récit.

Trente autres complices ou prétendus tels, furent aussi décrétés de prise de corps comme

| contumaces, Parmi ces absents qui avaient eu

soin de se tenir hors des atteintes de la justice à venir, se trouvait le rusé Deschenaux, exsecrétaire de l’intendant,

Une commission présidée par le lieutenantgénéral de police, M. de Sartine, et composée de vingt-sept juges au Châtelet, fut chargée de juger l'affaire en dernier ressort,

Bigot avait été immédiatement mis au secret:

Il resta ainsi onze mois entiers sans communs quer avec personne, seul avec ses pensées sombres, le criminel intendant, jusqu’au mois d’octobre 1762, où les accusés obtinrent des conseils pour préparer leur défense,

L'instruction, qui dura jusqu’à la fin de mars

| 1763, mit enfin à uu toutes les hontes et les

turpitudes de l’administration de Bigot. Quand il vit que les charges étaient si lourdes et les preuves si écrasantes, le misérable voulut entraîner au moins, dans sa chute, tous ceux qui avaient pris part à ses pilleries, C’est alors que l'on vit ces escrocs aux abois tourner les uns contre les autres des armes dont les blessures devaient causer leur perte, et qu'ils achevèrent ainsi eux-mêmes de convaincre les juges de leur culpabilité déjà très-évidente.

Enfin, le onse janvier 1764, en place de Grève, à Paris, et dans les principales villes du royaume, notamment à Bordeaux, à la Rochelle et à Montauban, le jugement rendu par la com mission fut “lu et publié à haute et intelli- “ gible voix, à son de trompe et cri public, en “tous les lieux et endroits ordinaires, par “ Philippe Rouveau, Huissier à Verge et de “ Police au Châtelet de Paris, accompagné de “ Louis-François Ambezar, Claude-Louis Am- “ bezar, Jurés-Trompettes, à ce que personne “ n’en prétendit cause d'ignorance ?” (1)

Voici le résumé de ce jugement concernant quelques-uns des acteurs de ce drame :

D'abord, François Bigot était *dûment at- “ teint et convaincu d’avoir, pendant le temps. “ de son administration dans Ia colonie fran- “ caise du Canada, en l'Amérique septentrio- “ nale, toléré, favorisé et commis lui-même les “ abus, malversations, prévarications et infidé- “ Jités mentionnés au procès, dans la partie des “ finances, l’une des plus importantes de celles “ dont il était chargé, lesquelles sont princi- “ palement quant à l’approvisionnement des Ma- 4 gasins-du-Roy en marchandises, etc.” (2)

Date du Canada de à Para. Co volume » V €, 'aris.

Pr med à a bibliothèque du Ministère de l'Instruction Publique. :

(2) Voyez encore le jugement plus haut cité.

Aussi était-il banni à perpétuité du royaume ; ses biens étaient confisqués, et on le condamnait à 1,000 livres d'amende ainsi qu’à 1,500,000 livres de restitution.

Quant à ses complices, voici quelle était la teneur du jugement rendu contre les principaux d’entre eux :

Cadet, banni pour neuf ans de Paris, 600 livres d'amende, 6 millions! de restitution ;

Penissault, banm pour neuf ans de Paris, 500 livres d'amende, 600,000 de restitution ;

Corpron, condamné à être admonesté en la chambre, 6 livres d'aumône et 600,000 livres de restitution ;

Bréard, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d'amende et 300,000 livres de restitution ;

Estèbe, condamné à être admonesté en la chambre, 6 livres d'aumône, 30,000 livres de restitution ; et quelques autres dont les noms n'ont point paru dans ce récit,

Bien que Péan fût mis hors de cour, attendu cependant les gains illégitimes faits par lui dans les différentes sociétés auxquelles il avait appartenu, il fut condamné, lo 25 juin 1764, à restituer à $8. M. la somme de 600,000 livres et à garder prison au château de La Bastille jusqu’à la dite restitution.

Quant au contumace Deschenaux, il fut banni pour cinq ans de Paris et condamné à 56 livres d'amende et à 300,000 livres de restitution, (1)

Par une froide soirée de la fin de mars 1764, un homine remontait du port de la Lune, à Bordeaux, et se dirigeait en grande hâte vers le centre de la ville. Enveloppé soigneusement dans un large manteau noir, dont le collet relevé lui montait jusqu'aux oreilles, tandis qu'un feutre à large bord, tiré sur les sourcils, cachait ses traits aux passants, cet homme avançait rapidement et sans jamais regarder en faco ceux qui se rencontraient sur son passage,

Après avoir ainsi marché quelque temps, les pieds trempés par la neige boueuse, il profita d'un moment où il se trouvait seul pour rele.ver la tête et s'orienter, Apercevant À sa gauche les trois tours de l'église métropolitaine de St, André, lesquelles ressortaient à peine du brouillard, il se dirigea de ce côté.

Arrivé en face de la cathédrale, il tourna à droite et s’engagea dans une petite rue sombre et déserte.

Au bout de cinquaute pas, il s'arrôta près d’une maison à deux étages, et dont la façade n’était pas plus éclairée que la rue,

* —Dieu me damne! grommela-t-il en levant les yeux jusqu’à l'étage supérieur, tout le monde doit dormir ici, Eh bien! réveillons-les.

Et sans plus tarder, il monta les degrés, souleva le lourd marteau de fer et frappa brusquement trois coups, dont le son se prolongea sourdement à l'intérieur de la maison.

Il attendit quelques minutes avec assez de patience, mais n’entendant aucun bruit au dedans, il saisit de nouveau le heurtoir d’une main nerveuse et frappa à plein bras.

{ne minute s'écoula bien encore sans qu'on eût paru l'entendre,

(1) Voyez, outre le jugement déjà cité, l'Histoire du Canadu de M. Dussieux. ju

Notre homme allait réitérer son appel et se disposait à l'accentuer d'une façon plus vigoureuse encore, lorsqu'un bruissement de pas, qui venait s'approchant, à l'intérieur, frappa son oreille.

Un petit guichet, pratiqué dans la porte, s'ouvrit bientôt, et quelqu'un demanda d'une voix grondeuse et endormie :

(jui est là?

—Un ami de madame et qui veut lui parler à l'instant, répondit l’homme du dehors en déguisant sa voix.

—Madame ne reçoit pas à cette heure, reprit le verbe de plus en plus aigre du portier,

Et il allait refermer le guichet, lorsque l'autre lui tendit une pièce d'or, laquelle brilla à la lumière du flambeau, qui éclairait aussi, par l'ouverture, la figure rechignée du concierge,

Le visage du portier s'adoucit, quand il eut pris entre ses doigts la pièce d'or dont le poids acheva de 1e dérider.

——Faites-moi le plaisir de porter ce billet à madame, lui dit l'inconnu, Si elle n'est pas au lit, elle me recevra sans doute,

—Que monsiour veuille m'attendre,

Et le concierge s’éloigna, après avoir toutefois soigneusement refermé le guichet,

Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles l'homme au manteau mâchonna maints jurons tout en frappant le seuil de ses pieds refroidis,

Enfin le bruit de pas résonna de nouveau dans le vestibule, suivi cette fois d'un grincement de verrous, La porte s'ouvrit,

—Entrez, monsieur, dit le concierge,

En homme qui savait les êtres de la maison, l'inconnu traversa rapidement le vestibule et pénétra dans une grande salle du rez-de-chaussée.

Une seule bougie, qu'on venait évidemment d'allumer, éclairait l'appartement, dont les murailles étaient revêtues d'une tapisserie de haute lisse à personnages qui, dans la demi obscurité où se trouvait la salle, semblaient des êtres vivants enveloppés des ombres silencieuses du sommeil ou des fantômes évoqués par l’approche de minuit,

Le concierge referma la porte et l'inconnu se trouva seul.

Il Ôta son feutre qui dégoûtait la pluie et le jeta sur un‘meuble, Ensuite il rabattit le collet de son manteau dont il finit par se débarrasser entièrement, et se laissa tomber dans un fauteuil.

La lumière de la bougie, qui s'épendait en plein sur sa figure, éclaira les traits de François Bigot,

Mais qu'il était changé, l’ex-intendant !

Au lieu de ce teint rosé que nous lui connaissions, ses joues étaient maintenant flasques et pâles, et toutes sillonnées de rides; tandis que sous la poudre perçaient quelques mèches de cheveux grisonnants. Son front soucieux s'était creusé sous la griffe du malheur et de l’infamie, et sur son dos courbé semblaient peser encore les voûtes du cachot de la Bastille,

—Comment va-t-elle mé recevoir ? pensa Bigot.

il passait fiévreusement la main sur son front, comme pour en effacer la tache d’infamie que la justice y avait apposée, quand une porte

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