‹ L'intendant Bigot [microforme]Chapitre 42 sur 44 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

s'ouvrit au fond de l'appartement pour laisser entrer une femme, dont la figure était cachée par un loup de velours noir.

Bigot l'avait reconnue à sa démarche onduleuse ainsi qu'à sa taille de reine, Il 8e léva vivement et fit trois pas au-devant d'elle,

Mais la dame s'arrêta, et lui faisant une froide révérence, elle lui enjoignit du geste de reprendre son siége, tout en s'asseyant elle-même à une bonne distance de Bigot,

—Ah! madame! s'écria celui-ci, je vois bien à cet accueil glacial que votre amitié n'a pu survivre à ma prospérité disparue !

La dame voilée ne répondit point,

—Je m'en doutais! poursuivit Bigot d'une voix amère, Aussi m'en a-t-il coûté de venir ici, Mais en me rappelant vos serments passés, j'ai osé compter sur l'avenir en me disant que tout n'était pas perdu pour moi, puisque vous me restiez encore,

Bigot s'arrêta, pensant que Mme Péan lui répondrait, Mais elle restait muette,

La honte et la rage transportèrent Bigot, qui s'écria d'une voix où perçait la colère :

—Il est une chose, madame, à laquelle je n'avais certes pas raison de m'attendre, c'est ce dédain superbe avec lequel vous m'accueillez, Je suis, il est vrai, ruiné, flétri, taré. Maïs enfin, vous le save, qu'ai-je fait de plus que M. le major Péan, qui attend encore son procès à la Bastille? Le même malheur ne peut-il pas lui arriver qu'à moi ?

La jeune femme se redressa sous le coup de cette mordante vérité, puis elle s'écria, mais d'une voix étrange, sourde, et que Bigot reconnut à peine:

—D'abord, monsieur, n’insultez pas d'avance le mari dout j'ai très-indignement porté le nom et à l'honneur duquel vous avez fait un si grand tort; car il n’a pas encore été condamné, lui, (1) Ensuite, laissez-moi vous dire que c'est bien mal à vous de me supposer d'aussi sordides sentiments que ceux que vous me prêtez, Fussiez-vous encore plus malheureux que vous n'êtes, je voudrais partager vos souffrances comme j'ai pris part à votre prospérité, si les plus sérieux motifs ne me faisaient maintenant un devoir de vous dire :-—Monsieur Bigot, tout rapport doit immédiatement cesser entre nous.

C'est fort bien parlé, madame, répliqua l'autre avec ironie, Et je conçois que l’occasion est bien choisie pour me tourner le dos, sous prétexte de revenir à ce mari, que vous avez pourtant bien négligé jusqu'à ce jour!

—Je ne relèverai pas cette insulte, monsieur Bigoi La colère qui vous aveugle vous empêche ae voir l’inconvenance de vos procédés, Je vous dirai plutôt: Oubliez-moi, et tandis qu'il en est temps cor, 1epentez-vous des fautes de votre vie passée. Car la patience de Dieu s’est lassée de nos crimes et sa colère s’appesantit maintenant sur nous.

Bon! il ne me manquait plus qu'un ser mon de vous pour couronner la sentence de messieurs les juges du Châtelet, Continuez, madame, j'ai acquis énormtiuaent de patience durant dix-huit mois de captivité, et jen ai

25 juin 1764.

1) Péan ne fut, en effet, définitivement jugé que le |

subi bien d'autres que vos pieuses considéra. tions sur les châtiments de la Providence,

—Ne raillez pus la divinité, monsieur; car moi, qui vais bientôt mourir, je vous dis que les vengeances de Dieu sont épouvantables |

Cette voix qui lui parlait avait quelque chose de 8i navrant, que Bigot en rossentit un malaise indéfinissable,

—(Que dites-vous, madame ? s'écria-t-il, Vous, mourir ?

(Jui, monsieur, Un mal horrible me consume, et dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, j'irai rendre compte à Dieu de ma coupable vie,

—Ah! vous voulez me tromper, Angélique !

s'écria Bigot en se jetant à genoux aux pieds de la dame, Je vous en supplie au nom de votre amour passé, ne rejetez pas un infortuné qui n'a plus d'espoir qu'en votre affection! Ne méprisez pas trop celui qui, pour vous plaire, pour satisfaire vos moindres caprices, a tout outragé, devoir, honneur et patrie, Angélique, écoutez, Je pars demain pour l'Amérique,

| Prenez passage avec moi sur la fortune, Nous

donnant pour Huguenots, nous trouverons facilement un asile dans les colonies anglaises. Là, sur un coin de terre isolée, nous vivrons ignorés des hommes et pourrons encore couler d'heureux jours avec les lambeaux de ma for tune, arrachés aux grifes des recors du Châtelet, Oh! n'est-ce pas que vous ne me refuse-

| rez point, Angélique ? Dites! vous avez voulu

m'éprouver, n'est-ce pas? Et ce masque, qui voile encore votre figure, vous ne l'uvez mis que pour me cacher les impressions de votre visage et me surprendre plusagréablement en suite, Enlevez-le, je vous en prie, que je voie encore ces traits chéris, dont Le divin rayonnement réchaufilera mon cœur !

—I1 ne sera pas dit, monsieur, que je vous aurai refusé ce dernier sacrifice! repartit dou. loureusement la jeune femine, Mais puisse, au moins, l'horrible impression que je vais vous causer vous faire croire à la justice de ce Dicu dont vous niez l'existence et qui m'a si cruellemeut punie !

D'un geste nerveux elle arracha le loup de velours qui lui descendait du front jusqu’au menton,

Bigot jeta un cri affreux et se rejeta en arrière, tandis que Mme Péan, frappée de la terreur qu'éprouvait son ancien amant en apercevant sa figure, s'affaissait évanouie sur le parquet,

Un hideux cancer dévorait le visage naguère si ravissant de la coquette, qui passait encore pour une perle de beauté la dernière fois que Bigot l'avait vue avant d'entrer à la Bastille, Les horribles pattes de crabe de la tumeur s'étaient enfoncées dans cette peau satinée, dans ces chairs luxuriantes, et s'étendaient maintenant presque jusqu'au front, à partir de la bouche. Les cartiilages du nez avaient dis. paru, mettant à nu des cavités sunguinolantes et noires, tandis que la lèvre suverieure, à demi rongée, laissait à découvert la gencive et les dents,

C'était quelque chose d’effreyable à voir; une tête de morte exhumée du sépulcre quand la putréfaction a commencé.

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plus heureux, et le vaisseau cinglait rapidement vers les pays d'Amérique.

Après toutes les angoisses des cachots de la quon Ep les hontes du procès, Bigot ressentait un bien-être extrême du es calme qui se faisait dans sa vie. A part le capitaine qui tr son histoire, personne ne le connaissait

Déjà même il faisait des rêves d'avenir et l'horizon d'occident, vers lequel tendaient sa Côurse et ses désirs, se parait à ses yeux des couleurs les plus roses.

Il avait une assez forte somme en or qu'il

t sur Ini dans une ceinture de cuir. A 'aide de cet argent, i] pourrait facilement reconstruire sa fortune dans les colonies anglaises où il serait complètement inconnu.

Une nuit qu'il avait regagné son Cadre et rêvait à sa prochaine arrivée en Amérique, il

fut soudain tiré de ses réflexions par un cri.

sinistre qui retentit sur le pont et que suivit un tumulte, Il s’habilla en un clind'œil, passa sa ceinture autour de son corps et monta sur le tillac,

—Le feu! le feu! criaient les marins en

courant éperdus sur le pont, * A la lumière des étoiles, Bigot entrevit en effet une épaisse fumée qui sortait par les écoutilles. 11 s'approcha et aperçut une grande lueur qui tranchait sur les ténèbres épaisses du fond de cn::e.

Un miatelot imprudent avait déposé une chandelle allumée au-dessus d’un baril de goudron, qu'on avait ouvert dans la journée pour faire quelque réparation au navire. Appelé subitement sur le pont, le marin avait oublié. sa Chändelle qu'un coup de tangage avait jetée à allumée dans le goudron qui avait pris

‘Le capitaine arriva sur le tillac au moment que Bigot y mettait le pied. Il voulut d'abord a PA de faire éteindre la flamme qui déroulait ses longs anneaux dans les flancs du navire corimé un serpent qui voudrait bondir hors de sa . Mais il reconnut bientôt l’inutilité des de tout son équipage réuni. Le foyer en était déjà trop étendu pour qu'on ràt éteindre l'incendie,

Fermes les évoutilles, et qu'on mette les chaloupes à la mer! commanda le capitaine,

C'était tout cé qu'il restait à faire, En privant ainsi le feu de l'air extérieur, on arrétait un peu son action dévorante et l’on retardait d'autant le désastre. /

On jeta en grande hâte une boussole et quelques provisions dans chacune des deux chaloupes du bord. ù

ais l'effroi s'était emparé de tous ; car on entendait sous le pont les grondements sourds de l'incenie qui dévorait avec rage les parois intérieurs du vaisseau.

Aussi s'y prit-on avec tant de précipitation pe mettre la première chaloupe À l’enu que

es ainarres qui la rétenaient ayant été mal attadhées, l’embarcation tomba lorsqu'elle n’était encore qu'à moitié chemin, et s'en alla frapper

contre le flanc du navire où elle s'ouyrit en deux.

Un long cri de désespoir s’éleva sur le pont et chacun se précipita vers le dernier canot,

—Attendez! cria le capitaine.

Mais déjà matelots et pasmgers ndus aux cables, faisaient glisser l’'embarcation jusqu’à l'eau.

Comme elle touchait la mer, un uement sinistre se fit entendre sous les pieds de tous,

Une partie du pont s’écroula par le milieu ; puis une longue et pétillante gerbe de feu monta en rugissant jusqu'à la grande hune,

La terreur se saisit de tous, et sans écouter la voix du capitaine et du second qui seuls avaient gardé leur sang-froid, chacun se précipita dans le canot,

Alors ce fut une lutte horrible pour entrer dans la chaloupe, Les premiers arrivés, A cevant qu'elle était déjà trop chargée, voulaient repousser les autres qui se jetaient sur eux en blasphémant et disputaient leur part de vie avec l’acharnement du désespoir,

Cet affreux tableau était éclairé par l'incendie qui, après avoir léché le grand mât, prenait maintenant aux voiles dont les lambeaux enflammés s'envolaient en pétillant au vent de la nuit,

Bigot, le capitaine etson second étaient seuls restés sur le pont et s'étaient réfugiés sur le gaillard d’arrière encore à l'abri du feu,

Ils jetèrent un regard d'épouvante et d’angoisse sur la chaloupe encombrée, où se voyait un terrible fourmillment d'hommes sinistre.

ment éclairés d'en haut,

—Les malheureux n'iront pas loin, dit le capitaine, Laissons-les s'entr'égorger pour se noyer ensuite et tâchons de couper le gui d’artimon afin de nous y soutenir après l'avoir jeté à la mer.

Avisant une hache qui se trouvait à portée de main, il s'en saisit et se mit à attanuer la pièce de bois retenue au mât d'artimon,

Il en avait à peine coupé la moitié qu’une clameur profonde s'éleva sous l'arrière du vaisseau.

Bigot se pencha sur ie bastingege,

Chargée outre mesure et violemment balancée par la lutte acharnée dont elle était le théâtre, la chaloupe s'était emplie d'ean et sombrait, Le grand nombre de ceux qui la montaient, et qu'un combat corps à corps tenait enchevêtrés, s’abima du même coup que le canot, Les quelques survivants essayèrent de regagner le vaisseau à la nage, Mais le vent gonfiait toujours les voiles de misaine et d'artimon, et le navire allait plus vite que les nageurs ; tous, l’un après l'autre, disparurent sous la vagues après avoir jeté un lugubre et dernier cri d'appel.

Maintenant, le feu gagnait la poupe dn vaisseau, Le second prit la hache d’entre les mains fatiguées du capitaine et parvint à détacher le gui du mât,

Après avoir tranché les cordages qui le retepaient encore, les trois hommes réunirent leurs dé et poussèrent la pièce de bois sur le

Il était temps, car la chaleur devenait te'le-

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