‹ L'intendant Bigot [microforme]Chapitre 6 sur 44 · CHASSEUR ET PROIE · texte numérisé non relu

CHASSEUR ET PROIE

dont une longue robe à taille faisait deviner toute la perfection.

Sa petite main, dont on apercevait le poignet délicat, grâce à la large manche qui flottait sur son avant-bras, laissait voir, en relevant un peu la jupe de robe, deux pieds d'enfant que faisaient valoir à merveille de migunonnes bottines de maroquin.

Les cheveux noifs, entremêlés de pendeloques de rubans, étaient d’abord coitfés de la cornette ou petit bonnet de rigueur chez la haute bourgeoisie du temps; puis une mantille, légère écharpe coquettement posée sur la tête et dont les bouts retombaient en 8e nouant sur la poitrine, complétait cette coiffure antique et piquante.

À mesure qu’elle approchait, les traits de la jeune fille devenaient de plus en plus distincts, Ils n'avaient certes rien à perdre à être vus de près.

Elle était brune, la jouvencelle : mais la nature et le soleil semblaient s'être concertés pour respecter son teint, que n'auraient pas désavoué de fort jolies blondes,

Les plis de sa mantille étaient disposés de manière à laisser ressortir le galbe d'un front pur et légèrement bombé,

Ses grands yeux noirs, que surmontait un arc de sourcils couieur d'ébène et hardiment dessiné, annonçaient une fermeté de caractère que ne démentait nullement un nez au profil un tantinet aquilin.

Quant à ses lèvres, fermes de couleur et de dessin, elles paraissaient avoir au plus haut point l'habitude du rire, et eertaines fossettes qui avaient élu domicile aux recoins de sa bouche, en rendaient au besoin l'évident témoignage.

Enfin, la couleur virginale de 8es joues resées tempérait tout ce que la hardiesse des traits de ce coquet minois aurait pu donner de précocité à une fille de dix-sept ans.

-—Æh! la belle ! où allons-nous si tard ? lui dit Bigot, afin de lui faire lever la tête et de mieux contempler la fillette.

—Mordiable ! murmura l’intendant, elle est plus que jolie, elle est belle! Quels yeux! Et ces lèvres!.... Hum!

La jeune fille n'avait pu s'empécher de jeter sur son interlocuteur un rapide coup d'œil, Mais elle l’eut à peine envisagé qu'une impression d'horreur et de haine se peignit aussitôt sur son visage, Elle se détourna brusquement et hâta le pas pour dépasser le groupe d'importuns.

11 failait que ce sentiment subit ent de vieilles et profondes racines dans un aussi jeune cœur, pour inspirer le regard de profonde répulsion dont la jolie fille avait, en passant, g'atifé un aussi galant cavalier que l'était M. Bigot.

Oh! 131 IA! quelle moue charmante! ge dit l’intendant. Par ma foi! il me prend une furieuse envie d'apprivoiser ce sauvage et beau Intin !

…Souinois! cria-t-il à son valet de chambre, qui le suivait partout,

Ce dernier piqua son cheval et l’amena côte à côte de celui de son maître,

nee een ton et no qe 0 pt

Bigot se pencha vers son dmestique et lui parla un instant à voix basse,

C'était une bien laide figure que celle de Louis Sournois (1); et si ln similitude entre leurs grossiers penchants rapprochait le valet d1 maitre, et réciproquement, la nature s'était montrée plus négligente, ou plutôt plus conséquente, en donnant ce disgiacivux vis sage au serviteur de lélégant mais roué Bigot.

La seule ressemblance physique qui etise tait entre eux était leurs cheveux roux, et'ens core ceux de Sournois l'étaient-ils tellement que la poudre en atténuait à peine la coulètr désagréable,

Quant au front, le valet l'avait rugueux, bas et fuyant. Ses yeux chassieux, d'un brun sale et presque jaune, sortaient tellement de leurs orbites qu'ils dépassaient le profil d’un nes écrasé vers le milieu et se relevant épaté du bout comme le pavillon d'un cor de chasse.

Un rire cynique entr'ouvrait continuellement ses lèvres plates et bleuâtres ; et comme ga bouche, fendue jusqu'aux oreilles, découvrait une double et formidable rangée de dents jaunes, irrégulières et pointues, ses mâchoires avaient une grande ressemblance avec celles d’un loup.

Son menton carré, que reliaitau cou de vigoureux tendons, annonçait ute puissance de mastication peu commune ét que ne démentait aucunement un appétit des plus voraces,

Un corps court et membré fortement, ainsi que des pieds larges et plats, servaient de piedestal et de fût à ce burlesque chapiteau, digne, en tous points, de figurer parmi les colonnades bizarres de la pagode de Jagrenat.

Sournois était ivrogne, son teint violacé le disait de suite, et menteur autant que vain et chicanier avec 8es égaux. Mais avec son maître, il était tellement serviable et rampant, son crâne étroit contenait tant d'inventions sataniques, lorsque le valet voulait flatter les passions mauvaises de l'intendant, que celuici n'aurait pas échangé ce domestique contre le plus galant écuyer qui ait jamais trangmis des ordres dans l’antichambre d'un grand seigneur.

Tiens! dit Bigot qui jeta sur le bras de Sournois un large manteau que le maitre portait en croupe en cas de pluie. Tu l'en envelopperas avec soin, Fais vite et garde-toi des curieux |

Sournois tourna la bride après s'être incliné et mit au galop son cheval, qu'il dirigea du côté de la ville; tandis que l'intendant et 8a suite continuaient d'avancer vers l'Hôpital- Général,

A cette époque, il n'y avait pas encore de pont sur la rivière Saint-Chaïles, que l'on traversait sur 4 le bac des sœurs,” qui établissait une communication entre le texain des dimes de l'Hôpital-Général et la rive opposée.

(1) Le véritable nom du valet de chambre de Bigot était Louis Froumois ; je l’ui trouvé dans les livres de compte de mon aïeul maternel, M. Jean Taché,

riche négociant de Québec, que ruina ln conquête, L'histoire nous dit que M. Taohé luttait, avec le parti des honnêtes gens de la colonis, contre la ooterie Bigot.

Tandis que Bigot hèle d'une voix impatiente le passeur qui revient de l’autre côté de la rivière où il a traversé quelqu’habitant de Charlesbourg, retournons un peu en arrière afin d'épier Sournois dans sa mystérieuse mission.

Le valet rejoignit bientôt la jeune fille, qui avait hâté le pas instinctivernent afin de se rapprocher des habitations.

ombre du soir allait s'épaississant de plus enplus, et c’est à peine si la jeune fille pouvait entrevoir les premières maisons de Saint-Roch dont une dizaine d’arpents de chemin la séparait encore, lorsqu'elle entendit derrière elle le galop d'un cheval.

Saisie d'un vague pressentiment, elle voulut courir, mais le froid de la peur paralysa ses mouvements,

Savez-vous, charmante créature, lui dit Sournois qui s'arrêta près d'elle, que vous aves ébloui mon maître par votre beauté sans pareille. Aussi, m'envoie-t-il vous proposer une petite promenade à Beaumanoir, Il m'a chargé d'ajouter qu'il y aura ce soir au château an joli souper auquel vous voudres bien, sans doute, vous charger de présider.

La proximité des habitations ne laissait pas au valet le choix ni le temps des précautions oratoires.

Je n'ai que faire de la proposition de votre maitre, et me puis passer de votre importune compagnie, répondit notre héroïne d'une voix qu'elle eût voulue être plus assurée ; car la pauvre enfant tremblait de tous ses membres,

—{)h ! j'avoue, mademoiselle, répliqua Sournois, en dirigeant son cheval de manière à prévenir la fuite de la jeune femme, j'avoue en toute humilité que les charmes de ma figure ne sont point dignes de ceux qui distiuguent votre personne. Pourtant j'ai rencontré plus d'une fois, sur mon chemin, certains minois assez agacants et point trop cruels, Il est vrai, murmura à part lui le disgracieux valet, que ces conquêtes m'ont coûté bien de l’ar. gent |

—Mon Dieu! monsieur, que me voulez-vous donc ? dit la jeune fille d’une voix suppliante et cfarée.

—Vous prendre en croupe, mademoiselle, et, comme un fidèle écuyer des temps passés, vous conduire au château de mon seigneur et maître,

—Je vous en supplie, mon bon monsieur, laisses-moi passer, s'écria la pauvrette qui joignit ses belles mains dans l'attitude de la prière en se trouvant arrêtée par l’angle que formait le poitrail du cheval avec la clôture qui bordait le chemin,

Sournois, qui avait imaginé, puis exécuté ce mouvement stratégique en un moment, lança les rênes de la bride+eur la tête du pieux Île plus rapproché et se laissa glisser à terre com. me un trait,

Avant que la jeune fille pût appeler efficacement à l'aide, il la baillonna, lia ses frêles poignets avec son mouchoir et l’enveloppa daus le large manteau que l'intendant lui avait passé,

La captive avait bien eu le temps de jeter un cri, mais cet appel s'était confondu avec les

clameurs confuses des conducteurs de charriots, qui, bruissaient là-bas dans l'ombre crépuscuaire.

D'ailleurs, sa résistance ne fut pas longue; car affolée par cette brusque agression, la jeune fille s'évanouit de terreur.

Et faisant aussitôt volte-face, le ravisseur lança sa monture à fond de train dans la direc-: tion du bac des sœurs, que le batelier ramenait à force de bras de ce côté-ci de la rivière,

Sournois put donc aisément la placer devant lui sur son cheval, après s'être toutefois ressaisi des courrois de la bride.

—Ordre de M. l’intendant de garder la plus stricte discrétion, dit Sournois au passeur, qui

| parut jeter un regard curieux sur la forme hu-

maine qu'il voyait se dessiner sous l’étoffe du manteau,

Pour sceller la bouche du batelier, Sournois lui glissa un écu entre les dents.

Quelques minutes plus tard, le passeur 3e reposait de l'autre côté en s'appuyant sur sa gaffe, tandis que le valet de Bigot g.loppait déjà sur le chemin de Charlesbourg.

—I1 paraît que l'approche de l'ennemi n’em.

pêche pas M. l'intendant de s'amuser, pensa le batelier, qui avait entrevu, sous le manteau, le joli pied de la jeune fille, au moment où Sour nois avait fait sauter son cheval à terre. Je me suis dit bien souvent que c'est une grande chance pour moi que Josephte ne soit plus de la première jeunesse. Car c'est le diable pour les femmes que cet homme-là |

Comme il rentrait dans sa maisonnette, laquelle avoisinait le passage, le bruit rendu par les sabots ferrés du cheval, qui frappaient en cadence les pierres du chemin, s'éteignait au loin dans la nuit,

Page 1