CHAPITRE II, LB CHATEAU BIGOT
8'il est, dans les environs de Québec, un site dont le seul nom fasse lever dans l'imagination toute une volée de souvenirs légendaires, c'est certainement Peaumanofr ou le Château- Bigot, |
Situées au milieu de bois solitaires que d mine la montagne de Charlesbourg, les ruines moussues de Beaumanoir doivent leur mystérieuse renommée autant à leur isolement qu'à la réputation suspecte de l’intendant Bigot, l’ancien maître de cette demeure seigneuriale.
Si l'endroit semble bien choisi pour y couronner les plaisirs de la chasse par de joyeux petits soupers imités des festins du Parc.aux- Cerfs, l'ombre discrète des grands bois, et les hurlements sinistres du nord-est dans la forêt par nos longues nuit d'automne et d'hiver, n'ont pas moins contribué à imprimer un Cfe chet de terreur superstitieuse à cette demeure abandonnée depuis le départ précipité du maître,
Car l'imagination des conteurs du village, surexcitée le soir par les raffales du veni qui mugit au dehors et se plaint dans la cheminée avec des cris lugubres, brode hardiment sûr les caunevas de souvenirs historiques, Hloth que
LE CHATERAU-BIGOT,
les femmes et les enfants se pressent en frisonnant de peur autour du narrateur, impressionné lui-même par le récit de ses sombres 1 A
Les ruines du Château-Bigot sont situées au pied de la montagne de Charlesbourg et à sept ou huit milles de Québec.
mmédistement après avoir dépassé l’église de Charlesbourg, on laisse le chemin du roi pour s'engager dans une route qui tourne à angle droit et finit par serpeuter eu plein bois.
Avant d'entrer dans la forêt, le touriste se sent porté à jeter en arrière un dernier coup d'œil sur les côteaux da Charlesbourg et de Beauport, dont les beaux champs de blé sem.
blent rouler des flots d'or sous la brise légère et les chauds rayons du soleil d'août.
L'œil descend ensuite au fond de la vallée pour errer sur la rivière Saint-Charles et en suivre les capricieux méandres jusqu'à l'emboucbure par où elle vient verser son tribut dans les eaux du grand fleuve, qui étreint, plus loin, l'ile d'Orléans dans ses gigantesques bras.
Le regard s'arrête enfin sur les hauteurs de la ville dont les milliers de toits en ferblanc et les clochers élancés reluisent au soleil et tranchent superbement à l'horizon sur le ciel bleu.
À mesure qu'on entre dans le bois, ce paysage disparaît graduellement derrière les arbres,
L'ile d'Orléans, avec les fertiles côteaux de Beauport et de Charlesbourg, sont les premiers à fuir le regard. Quelques pas plus loin, les eaux de La rivière Saint-Charles et du fleuve, qui coulent des ondes dorées sous la lumière du jour, ont aussi disparu.
Enfin, les toits et les clochers resplendissants de 1# capitale jettent un dernier rayonnement à travers les branchages, et l'on n'a plus bientôt autour de soi que des massifs d'arbres dont la cime verdoyante s'agite avec un doux murmurtaure 8ous l'immense dôme du ciel.
Après une demi-heure de marche en pleine solitude, on débouche dans une clairière sur un plateau que surmontent trois murs en ruine, ;
Vous avez devant vous tout ce qui subsiste aujourd’hui du château de Bigot, les deux murs de pignons et celui de refend. Quant au reste de l'édifice; toit, murs de face, poutres et planchers, presque tout s’est effondré sous la pression de l'irrésistible genou du temps.
Je dois à l'obligeance de mon ami, M. Mont.
petit, la connaissance d’un numéro du ZZarper's Vew Monthly Magazine, de 1859, dans lequel 8e trouve une esquisse des ruines de Beauma.
noir, Oe dessin doit étre correct, car il est accompagné de différentes vues des environs et des principaux édifices de Québec, reproduites avec une grande fidélité, Quand l'auteur, touriste américuin, visita les ruines de l’'Hermitage, les murs de face existaient encore, ce qui laisse constater que la façade était percée de sept ouvertures à chaque étage. La porte
’entrée se trouvait au milieu du rez-de-chaus. 6e entte six fenêtres qui n'avaient rien de gopeine ce qu'en dit M. Amédée Papi.
uéaë dans sa légende de Caroline. On voit que
le maître n'avait demandé aucun effort d'archi. |
tecture à la construction de cette solide mai. son bourgeoise, plutôt faite pour le coufort que pour le plaisir des yeux.
L'édifice avait cinquante.cinq pieds de long sur trente-cinq de large, Le raur de refend est très-rapproché du côté de l’est, car il n'y a, à droite, que la largeur de deux fenôtres entre lui et le mur de pignon. C’est donc à gauche que se deyaient trouver les grands appartes me tels que ls salle à diner, le Pa + de réception ainsi que les chambres à coucher do l'amphitryon et de ses hôtes. NES.
Comme le dit M. Le Moine dans ls p mière série de ses Maple Leaves, on aperçoit dans la cave une petite porte pratiquée dans le mur de l'ouest; elle communique avecune voûte en maçonnerie qui servait, sans donte, de fondation à la tour mentionnée par M. Pas pineau, lequel dut visiter Beaumanoir en 1851.
Avant d'arriver aux ruines, il a fallu tra:
verger un ruisseau qui 8e traîne en babillant. sur des cailloux.
En arrière de l'habitation abandonnée s'6.
lève la montagne de Charlesbourg, de laquelle on a, paraît-il, une vue splendide de Québec et de ses environs. ‘
Quelques lilas, des pruniers, des pommiers et des groseilliers devenus sauvages, témoignent qu'il y eut jadis jardin et verger à Beaumanoir. Mais la forêt primitive a maintenant repris 8es droits sur son ancien domaine ; et les allées ombreuses côtoyant autrefois des parterres émaillés de fleurs, ont disparu comme les belles dames et les galants cavalicrs qui les foulèrent jadis de leurs pas distraits,
Neuf heures du soir vienn.nt de sonner dans le silencieux manoir de l'intendant.
La lune se lève derrière les grands arbres qui allongent leur ombre mystérieuse sur la pelouse et les fleurs du parterre ; la curieuse semble vouloir jeter un furtif coup d'œil au dedans de la maison, car sa pâle lumière ar gente les carreaux sombres des fenêtres de Is façade.
Mais discrète est sa curiosité ; car, qui saura jamais les mystères qu’elle a surpris quand elle appuyait ainsi son front diaphane sur les croisées du château ?
Le bruit du galop d'un cheval £e fait entendre dans l'avenue, pour cesser tout à coup à quelques arpents de l'habitation,
Un bomme descend de 84 monture, qui halète et fume sous la fraicheur du soir, Il porte dans 868 bras quelque chose qui laisse deviner des formes humaines sous les plis d'un ample manteau.
Laissant là son cheval, ce personnage quitte l'avenue pour entrer dans le hois,
Après avoir fait une trenvrine de pas sur la gauche, il s'arrête, et se baissant vers les racines d’un arbre recouvertes par une touffe d’arbustes, il tire à lui un anneau caché par le feuillage, ce qui fait ouvrir une trappe habilement dissimulée sous le gazon,
Cette trappe laisse béante une ouverture profonde de plusieurs pivds.
Quelques marches, taillées dans le roc, s'en. foncent dans un long souturrain creusé dans la direction du château,
L'homme descendit ces degrés ét rofcrmu
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16 L'INTENDANT BIGO'F,
Puis il reprit sa charge et se remit à marsom talot jetait una lumière blafarde sur rs 8 2 humides, où elle laissait voir de ées, es n'avait pss dû déranfes depui ngtemps sans doute, tant elles ent sans crainte dans leurs légers hamacs attachés à toutes les aspérités; pendant:qne de petits lézards et d’autres reptiles deve: genre fuyaient sous les pas de l'imporpe pe ces 4 dans les crevasses du pavé:
- Mais Sournois, qu'on a dû reconnaître, paraissait se soucier peu de la hideuse présence des insectes et des reptiles, ainsi que de l'atmosphère humide; d'un pas ferme il gagna l'extrémité du souterrain que terminait un cscalier semblable à celui de l'entrée.
Il en gravit les marches, et lorsque sa tète toucha la voûte du corridor, il appuya le pouce sur un bouton de cuivre dont un secret mécanisme fit ouvrir une seconde trappe qui donnait accès dans la cave de la petite tour de l’ouest.
Un autre escalier conduisait d'abord au rezde-chaussée, puis devant l’unique appartement du premier étage dont Sournois ouvrit la
avec uue clef qu'il tira d’une cachette habilement pratiquée üans la muraille,
C'était une ravissante petite chambre que celle où il pénétra, un vrai boudoir de marquise.
Un moëlleux tapis de Perse y étouffait le bruit des pas, tandis que des rideaux de damas rouge, qui laissaient retoniber gracieusement jusqu'à terre les flots soyeux de leurs épais replis, empêchaïent les regards indiscreis du dehors de pénétrer à l’intérieur de la chambre.
A côté d’'an lit blanc et coquet à demi caché dans une alcove, on apercevait un riche chiffonnier en bois de marqueterie satiné que surmontait une glace de Venise. Sur ce meuble s'étalait un charmant nécessaire de toilette, dont les nombreuses pièces de vermeil renfermaient la poudre alors en grand usage, los:diverses pommades et les parfums variés indispensables à une femme élégante et jeune.
Une causeuse et deux fauteuils, aussi de bois satiné et de velours rouge, semblaient attendre d'élégants visiteurs. En voyant Îles carreaux d'épais velours qui s'étendaient au pied de chacun de ces siéges, on pensait combien de imignonnes bottines devaient faire ressortir avèc avantage le petit pied d'une femme sur le fond cramoisi du velours,
Une splendide tenture de tapisserie des Gobelins, que Bigot avait fait venir à grands frais de France, et représentant des sujets tirés de la mythologie amoureuse, revêtait les murs de la chambre ; et des Amours joufflus, peints sur le plâtre du plafond, lançaient leurs flèches à de folâtres buorgères qui semblaient faire aussi peu de cas de leur vortu que de
leurs moutons, tant leur attitude était provocatrice et leurs robes courtes, légères et trans-
parentes,
—Cornebœuf! se dit Sournois, qui déposa aur le lit la jeune fille toujours évanouie, le joli lieu pour souper en compagnie de deux
d'un pâté de venaison et de vins de choix à discrétion ! Sont-ils heureux ces richards-là ! Tout pour eux et rien pour nous | Mais n'importe, j'espère asses le magot que j'ai caché dans le souterrain, à côté de celui du ma pour retourner vivre en France d'ici à cinq ou six ans, C’est alors, morbleu ! que je pourrai tâter à mon tour de cette vie de plaisir, sous un nom d'emprunt!
Mais il me va, pour cela, falloir augmenter un peu les légers impôts que j'ai jusqu'ici prélevés sur la bourse de M, l'intendant, Et pourquoi m'en ferais-je. un scrupule? Le diable ne rit-il pas du voleur qui en pille un autre? Ah çà! mais cette donselle a-t-elle donceu assez peur de moi ve passer, en un rien de temps, de vie à
Sournois venait d'entr' amd le manteav, et la lumière de la lanterne tombait en plein sur la jeune fille, dont la belle figure avait la pâleur de la mort. Elle ne remuait pas, notre hé6roïne, et le souffle vital semblait avoir fui sa poitrine, si l'on s’en rapportait à l’absence complète de mouvement et de bruit respiratoires,
—-Ah bien! par exemple, qu'elle soit morte ou non, dit le valet, peu m'importe ! j'oi bien et dûment exécuté les ordres de mon maître, ma tâche est maintenant accomplie, et c'est son affaire de rendre cette belle à la vie.
Quant à moi, je m'en vais souper : car cette course à franc-étrier m’a donné une faim de diable!
Sournois alluma uné bougie rose qu'il y avait dans un bougeoir d'argent sur lé chiffonnier, et 8e retira par où il était ver 1,
Avant de sortir du souterrain, il s'arrêta toutefois près de la trappe d'entrée pour faire jouer un ressort qui ouvrit un petit panneau de fer, lequel fermait une cache pratiquée dans la paroi de gauche. 11 en tira une cagsette qu'il ouvrit avec hâte,
Un sourire de satisfaction effleura ses lèvres à la vue de plusieurs piles de louis d'or qui couvraient ie fond de la boîte, en compagnie d'un portefeuille des plis duquel débordaient un asses grand nombre de bons sur le trésor.
Il referma la boîte ainsi que le panneau du coffrefort, et jeta un regard d'envie sur la paroi opposée.
—Le maître m'a défendu de toucher à l'autre, se dit-il, et m'a menacé d'une épouvantable catastrophe si j'osais porter la main de ce côté. Qui sait si ce n'est pas seulement pour m'effrayer? L'occasion me viendra bientôt, peut-être, de tenter à ce sujet une expérience dont la réussite comblerait d'un seul coup tous mes vœux.
Après quelques minntes de conteraylstiôn devant ce mur humide qui n'offrait pourtant aucune trace d'ouverture, le valet de confiance de M. l'interulant gravit lés ‘et sortit du souterrain dont il reforme lfrappe.
Lorsqu'il revint dans l'avenue, ikreneontra
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Le red cavaliers, O'étaient l'intendant et sa suite.
Sournois les avait dépassés en chemin au graud galop de son cheval. Bigot, qui avait eu le temps d'entrevoir la jeune fille sous le manteau, ne se sentait pas de joie. Quant à ses amis, ils avaient feint de ne rien remaruer, h L’inténdant se pencha sur son cheval et dit à l'oreille de Sournois quelques mots auxquels le domestique répondit aussi à voix basse.
—F'ort bien! dit Bigot en se redressant, Va donner mes ordres pour qu'on serve de suite le souper.
Tandis que Sournois se dirigeait vers les cuisines, avec d'autant plus de hâte que son estomac lui avait déjà suggéré l'idée de ce pélerinage, Bigot et ses hôtes remirent leurs chevaux aux soins-des laquais et entrèrent au château.
Deux heures plus tard, la salle à manger de Beaumanoir présentait un coup-d'œil tout à fait propre à charmer le moraliste qui aurait pu entendre la conversation tenue par l’intendant et ses amis.
Le souper tirait à sa fin.
Ces messieurs en étaient arrivés au fromage, et le vin, qui avait commencé à leur monter au cerveau dès le second service, continuait à cirouler avec plus d'entrain que jamais et témoignait, maintenant de l'excellence de son crû par le chaleureux effet qu'il produisait sur les convives. .
Tous les invités parlaient et gesticulaient à la fois. Dans leur expansion, causée par les vins capiteux, les conviés laissaient, à leur insu, ressortir les traits saillants de leur caractère.
Aussi le spirituel et méchant Deschenaux s'amusait à taquiner l’ex-boucher Cadet qui, en, devenant munitionnaire-général, n'avait pu se départir de cétte rudesse de manières qu'il, avait puisée dans son éducation première, Aux fines attaques et aux saillies mordautes.du secrétaire, Cadet ne savait répondre que par quelques grossières platitudes appuyées de jurons malsonnants dans la bouche dun horame de sa position,
Quant à Corpron, le premier commis de Cadet, bién que son intérêt le portât à défendre son. patron, une lueur de bon sens qui éclairait encore, à travers les vapeurs de l'ivresse, .son esprit sournois et rusé, lui cons@illait de ne pas s’exposer à s'aliéner le secrétaire; aussi ne faisait-il que parer les plus rudes estocades de Deschenaux, sans engager directement le fer avec ce redoutable et influënt adversaire.
Pour ce qui est de De Villiers, qui avait succédé au contrôleur de la marine, Bréard— celui-ci s'en était retourné en France extrèmement riche—il buvait sans prendre part à
cette lutte agaçante et perfide. C'était un
bonme de rien, qui avait d'abord été simple commis dans les bureaux de la marine. « Persobne, dit le Mémoire sur Les affaires du Canada, n6 fut plus insatiable et de plus mauvaise foi que luf; et ses mœurs ainsi que sa conduite répondirent à la perversité de son génie."
Il #enivrait sans rien ‘re, en parvenu qui
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