I. — COMMENT REVALORISER LE BOIS FRANÇAIS
Empruntons à divers articles de Presse (2) et aux exposés faits par différents parlementaires forestiers au Sénat (3) les principales revendications de la Forêt Française pour la revalorisation de ses produits :
«Le problème du bois vient pour une grande part d’une restriction de ses débouchés ; si les bois de mines ont conservé leur débouché à peu près intact, dans beaucoup de ses utilisations traditionnelles le bois a été souvent supplanté, au moins partiellement, par ses succédanés : traverses métalliques de chemins de fer, poteaux en ciment armé dans les transports de force, meubles en acier, composés divers dans la construction.
La Forêt, qui voit ainsi disparaître peu à peu les utilisations mécaniques de ses produits, se retourne tout naturellement vers les débouchés chimiques.
Le problème des carburants de remplacement, et notamment de l'emploi
(1) Les événements récents ont prouvé l'importance à attacher au problème de la main-d'œuvre. Il importera de conjuguer avec les efforts d'organisation nécessaires-dans cette industrie, les mesures propres à assurer la collaboration du travail et du capital.
(2) Voir notamment : Nécessité de reboiser en bois de papeterie, par M. P. Dutilloy, directeur de l’Association nationale du bois, « La République », 8 mars 1935, et La production forestière française demande une politique nationale du bois, par Henri Rouy, « La Journée Industrielle », 28 janvier 1936.
(3) Voir notamment le ccompte rendu de la séance du Sénat (produits forestiers) du 2 août 1935 (J:-0. 3 avril 1985).
des gazogènes au bois ou au charbon de bois sur les véhicules automobiles, a fait l’objet, depuis 1934, d’un très gros effort de la Direction Générale des Eaux et Forêts.
Cet effort se poursuit et aboutira, dans un temps vraisemblablement très proche, à une solution définitive.
Mais c’est surtout vers l’industrie papetière que la Forêt, à la recherche de nouveaux débouchés, a porté ses regards, attirée par le développement de la papeterie et surtout le développement formidable du papier journal.
Elle s’indigne alors de voir la place prépondérante prise par les bois étrangers dans ce domaine qu’elle avait jusqu’à ces dernières années paru négliger ; elle se plaint de n'avoir jamais eu, dans l’économie nationale, la place que son importance aurait dû lui assurer et qui lui aurait permis de lutter victorieusement contre cette concurrence des bois étrangers dont elle n’est pas, dans son état actuel, en mesure de triompher. »
La fabrication du papier exige, en effet, des qualités spéciales. Or, nos forêts sont rarement exploitées en vue de la production de la pâte à papier.
Les conditions sont donc moins favorables que dans les grandes forêts de Finlande et des pays scandinaves ou baltes, où l’exploitation est conduite en vue de la production en série de celle-ci, ce qui explique la large part demandée à à l'importation en provenance de ces pays.
C'est donc par un travail de longue haleine que la forêt pourra reconquérir peu à peu la place qui lui a été ravie.
Si, d’ailleurs, à elle seule, la situation tragique de notre économie forestière justifie la mise en œuvre d’un tel programme, il est un autre mobile dont l'importance ne doit pas être sous-estimée : c’est que ‘es pays du Nord ne constituent pas un réservoir inépuisable de bois de papeterie et que le temps n’est peut-être pas éloigné, où les importations en provenance de ces pays pourraient se trouver restreintes ou même cesser.
QUEL EST, VIS-A-VIS DE L'INDUSTRIE PAPETIERE EN GENERAL, L'AVENIR DE LA FORET FRANÇAISE ?
Pour étudier ce problème, il importe tout d’abord de poser les deux questions suivantes :
1° Quelles sont les possibilités actuelles de la Forêt Française au point de vue de la production des pâtes à papier ?
Est-il possible d'améliorer ces possibilités naturelles, soit par une propagande judicieuse auprès des marchands de bois, soit par une politique de reboisement, soit par une politique nouvelle d'aménagement des forêts existantes qui les orienterait moins vers la production de bois d'œuvre et davantage vers la production du bois de papeterie.
Il est incontestable que, pour la papeterie, les pâtes de bois du Nord jouissent actuellement d’une faveur toute particulière. Cette faveur ne peut s'expliquer que par une raison de qualité : meilleure qualité intrinsèque des bois, homogénéité des lots, ou par des raisons d’ordre commercial et économique : abondance des essences exploitables, situation avantageuse des peuplements.
Pour l’utilisation des bois français, nous devons donc nous poser la question.
2° Y a-t-il en France des bois capables de donner en quantité industrielle des pâtes à papier comparables aux pâtes nordiques ?
QUELLE EST, VIS-A-VIS DE L'INDUSTRIE DU PAPIER JOURNAL, L'AVENIR DE LA FORET FRANÇAISE ?
Nous devrons répondre 1à encore à deux questions :
1° Quelles sont, du point de vue technique, les qualités des pâtes destinées à fournir du papier journal ?
Le papier journal, en effet, doit posséder des qualités spéciales, car il est destiné à passer sur des rotatives à grande vitesse. Il doit donc présenter, sous une faible épaisseur, des résistances suffisantes et un grain convenable.
2° Peut-on espérer arriver techniquement à fournir, d'une manière économique, du papier journal au moyen des pâtes de pin maritime ? ce qui serait, du point de vue du papier journal, la véritable solution de l’avenir. -
1° Qualités des bois de pâtes.
La qualité des bois du Nord tient avant tout à leur croissance lente, régulière, et au climat régulièrement humide sous lequel ils ont poussé. Pas de coups de sécheresse, d’où un bois homogène, ce qui est avantageux pour la solidité de la fibre, et ce qui est très important pour le traitement. En effet, la quantité de soude à employer est réduite au minimum et le prix de revient s’en trouve diminué.
Nos pâtes indigènes ne peuvent pas atteindre ce degré de valeur technique (1).
Ceci est toutefois contesté par les défenseurs du bois français : des essais de laboratoire, confirmés par la production courante de pâtes à base de bois national, auraient donné des résultats très satisfaisants et comparables à ceux obtenus avec les bois étrangers.
Mais les pâtes du Nord ont un autre avantage : leur bon marché qui provient de l’abondance des matières premières (importance des peuplements d’essences de papeterie : sapin, épicéa, pin sylvestre), des conditions de traitement (faciles à mettre en œuvre), des facilités de transport (forêts situées à proximité des ports et des voies d’eau), etc...
Aussi, malgré les droits de douane, les bois du Nord concurrencerontils toujours avec succès nos bois nationaux.
2° Possibilités actuelles de la Forêt française.
Le bois de papeterie par excellence est l’épicéa — à défaut le sapin argenté, qui est plus résineux.
La forêt française n’est pas riche en épicéa. Elle est plus riche en sapin qui ne vaut pas le précédent.
En dehors de l’épicéa, on trouve en France le Pin maritime.
Le pin maritime ne vaut pas le pin sylvestre. II donne une pâte mécanique médiocre et surtout colorée, il'est trop rési-
(1) Voir dans le « Moniteur de la Papeterie Française » du 1 décembre 1935. L'influence de la structure du bois sur la qualité et le rendement des celluloses au sulfite et au sulfate par E. Hagglund. L'auteur montre que la densité du bois, la longueur moyenne de la fibre et la teneur en lignine et en pentosane, en un mot la structure du bois, varie suivant la durée de croissance.
neux et cause des difficultés de ce chef. Le Kraft qu’il donne ne vaut pas celui du pin sylvestre scandinave.
En résumé, si un effort devait être fait en France sur les bois de papeterie, c'est, dans l'état actuel de la technique papetière, sur l'épicéa que cet effort devrait porter.
Il n’est pas à dire qu’on ne puisse arriver à utiliser d’autres bois grâce à de nouveaux procédés.
Chaque jour, des inventeurs travaillent la question. Mais les recherches n’ont pas encore franchi les limites du laboratoire et il n’existe pas d’usine travaillant en quantités notables d’autres bois que ceux ci-dessus indiqués.
Si nous disons ici « notables », c’est que dans certains auteurs américains il est question de l’emploi de l’Erable, du Hêtre et des « Gums », mais à titre tout à fait accessoire et il est probable qu’il s’agit là d’essais plutôt que de fabrications suivies. En tout cas, on ne trouve pas sur le marché des pâtes de ces essences.
3° Les pâtes pour papier journal.
La fabrication du papier journal exige des pâtes très absorbantes et bien blanchies, mais surtout #rès bon marché.
Elles doivent contenir, en quantité aussi faible que possible du point de vue du prix, un peu de pâte de sapin bisulfitique écrue, qui est indispensable pour assurer la résistance, soit sur la machine à papier, soit sur les rotatives d’imprimerie et une abondante quantité de pâtes mécaniques fabriquées avec ces mêmes essences (épicéa de préférence).
Là encore on peut dire qu’il n’y a que l’épicéa d’intéressant.
En Italie, l'extrême pénurie de bois de sapin a fait employer, sur une large échelle, la pâte mécanique de peuplier, mais la propagande faite en France en 1928-1929 pour intensifier l’emploi du peuplier a échoué, parce que les fabricants de papier se sont refusés à la financer.
Quant à l'emploi du pin maritime, il n’y a rien, pour le moment, à
espérer de ce côté.
Des essais avaient été faits autrefois avec la Petite Gironde, maïs ils ont échoué.
Pratiquement donc, une conclusion s'impose :
Seul le reboisement en épicéa est susceptible de provoquer le développement d'une industrie papetière à base de bois français.
Seul il est susceptible de fournir à l’industrie du papier journal les tonnages considérables de bois qui lui sont nécessaire.
En attendant la réalisation d’un programme sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, nous devons chercher à tirer le maximum des disponibilités existantes et pour cela profiter des dispositions du régime douanier nouveau des pâtes.
11. — LES REALISATIONS IMMEDIATEMENT POSSIBLES AVEC LA PROTECTION OBTENUE PAR LA RECENTE CONVENTION DES PATES
L’absorption totale de nos 900.000 tonnes de bois ne peut être immédiate ; elle est subordonnée à certaines adaptations nécessitant quelque délai. Par contre, on peut porter très rapidement (avant fin 1937), la consom-
mation annuelle de nos bois de papeterie à 400.000 tonnes, soit une augmentation de plus de 100 %, par rapport à celle de 1934.
Il suffit pour cela :
1° de faire marcher à plein, avec des bois français, les fabriques de pâtes fonctionnant encore dans les régions forestières ;
2° de remettre en marche les usines de pâte (mécanique et au bisulfite) situées dans les régions forestières et arrêtées récemment par la concurrence des pâtes d'importation ;
3° de créer une ou deux usines de pâte Kraft dans les régions où les pins abondent (Sud-Ouest et Centre). :
Ce programme est modeste, mais il peut être réalisé très rapidement. Il peut être immédiatement complété en facilitant l'exploitation des bois de papeterie dans les massifs forestiers existants.
IL suffit pour cela : Re
1° De provoquer tant par une propagande auprès des marchands de bois que par une éducation du personnel forestier, que par les primes mises à la disposition de la Direction des Eaux et Forêts, un nouvel aménagement de la forêt française qui l’orienterait davantage vers la production des bois de papeterie. |
2° D’assurer l'écoulement de ces bois par l’abaissement des frais de transport, la distribution des primes compensatrices (1) aux bois français, la fixation d’un prix minimum d’achat des bois (2).