TUOISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER
Ils essaieront des réformes ? Mais leurs collègues s'y opposeront. — Voilà que nous sommes encore obligés d'admettre que les socialistes seront en majorité au Conseil d'Etat. Soit. Mais ce Conseil d'Etat socialiste, que pourrait-il faire en face d'un Grand-Conseil bourgeois ? 11 faut donc admettre que la majorité du Grand-Conseil sera composée d'ouvriers. Mais dans ce cas, ouvriers genevois, si vous êtes assez forts, assez nombreux, assez unis, pour vous emparer du Conseil d'Etat et du Grand-Conseil, à quoi bon conserver ces formes gouvernementales établies par la bourgeoisie ? Supprimez ce gouvernement qui n'a plus de raison d'être dans une société égalitaire, et faites la révolution.
C'est ici que nous attendent nos contradicteurs. Nous voulons éviter la révolution si c'est possible, disent-ils ; nous voulons, au moyen des réformes constitutionnelles, arriver peu à peu, et sans secousses violentes, à abolir tous les privilèges et à établir l'égalité.
Ce projet est très beau, sans doute, mais c'est une utopie qu'on est étonné d'entendre énoncer à des hommes qui devraient avoir réfléchi. Quoi ! vous pensez pouvoir échapper à la révolution ? vous n'avez donc aucune idée claire de ce qui doit se passer pour que le travail soit atfranchi ?
Nous vous supposons au pouvoir, socialistes non-révolutionnaires. L'un devons est chef du département militaire. Que doit-il faire ? — conserver l'ordre de choses existant, en le réformant dans quelques détails ? non, c'est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit abolir entièrement Vannée : et voilà la Révolution.
Un de vous est chef du département de justice et police. Que doit-il faire ? — replâtrer un peu les vieilleries juridiques, changer le personnel des tribunaux, épurer la police ? non, c'est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit abolir tout ce qu'on a appelé justice jusqu à présent : et voilà la Révolution.
Un de vous est directeur des cultes. Que doit-il faire ? — régler sagement les rapports de l'Etat et des corporations religieuses, défendre la société contre les empiétements du clergé, chercher à constituer l'Eglise libre dans l'Etat libre ? non, c'est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit dire : // n'y a plus de directeur des cultes^ il n'y a plus de cultes publics, il nj' a que la liberté : et voilà la Révolution.
Un de vous est directeur des finances. Que doit-il faire ? — alléger le budget, dimiimer les impôts, éteindre la dette publique ? — non, c'est le pi'OgramiiH^ du libéralisme bourgeois. Un socialiste iloit supprimer le budget, abolir les imjxits existants, et laisser la société nouvelle organiser les services publics comme elle l entendra : et voilà la Révolution.
La logique est de notre côté, à nous qui savons clairement ce que nous voulons, et qui le disons avect franchise. Et c'est pour cela que tôt ou tard ceux des ouvriers qui sont (Micore restés enai'rièi"e. et tpii se laissent bercer par les [)aroles trouq)Cuses des eiulormeurs, marcheront avec nous, dès qu'ils auront ouvert les yeux à la vérité.
Le moment n'est pas éloigné où, à Genève et partout, le peuple fera ce raisonnement :
Les uns veulent nous conduire aux élections : ils veulent un gouvernement ouvrier, un l'.tat ouvrier : avec ce système, il faudra naturellement qu'il y ait encore dans lavenir des hommes d'Etat : et qui seront ces liommes d'Etat ? Précisément ces Messieurs qui nous recommandent si fort d'aller voter, et qui veulent tout bonnement se mettre à la place des gouvernements actuels.
Les autres nous disent : Il faut une société où tous seront égaux dès leur entrée à la vie ; où tous devront travailler de leurs mains et de leur tête ; où personne n'aura plus le droit d'exercer aucune autorité au nom de personne, où il n'y auia par conséquent plus de gouvernement, plus d'Etat, plus d'hommes d'Etat ; où les travailleurs, librement groupés, librement fédérés, administreront eux-mêmes leurs affaires sans avoir à subir la tutelle de personne.
Lesquels sont les véritables socialistes, et lesquels sont les ambitieux ?
Et quand le peuple aura raisonné de la sorte, son choix sera bientôt fait.
Encore la question politique.
{Solidarité du 7 mai 1870.)
Nous devons compléter notre article de samedi passé par quelques observations, afin de prévenir les fausses interprétations qui pourraient être données de nos principes.
En effet, il y a des personnes qui disent : Si les ouvriers s'abstiennent complètement de participer à la politique, les gouvernements pourront faire tout ce qu'ils voudront : nous verrons, en Suisse, les vieilles aristocraties revenir au pouvoir, et rétablir l'ancien régime. Plus de droit de réunion, plus de droit d'association, plus de liberté de la presse, plus de sécurité pour les habitants étrangers.
Nous avons entendu dire ces choses à plus d'un ouvrier.
Voici notre réponse :
Ces craintes sont chimériques. La vieille aristocratie a fait son temps, l'ancien régime est bien mort. Cet ancien régime a été détruit par la boTH^geoisie, qui a, pour cela, bien mérité de l'humanité. Oui, cette bourgeoisie que nous combattons aujourd'hui parce qu'elle est devenue une classe exploitante, il y a eu un temps où elle était une classe révolutionnaire ; elle représentait alors le progrès, le droit, la justice. C'est elle qui a fondé toutes ces libertés dont nous parlions tout à l'heure : le droit de réunion, le droit d'association, la liberté de la presse, et son titre, dans l'histoire, sera d'avoir arraché ces conquêtes au vieux despotisme du droit divin.
Ces conquêtes de la bourgeoisie, la bourgeoisie ne se les laissera pas ravir. On pourra voir un moment, comme en France, une dictature militaire restreindre ces libertés : mais la bourgeoisie ne s'y résignera pas, et profitera de la moindre défaillance du dictateur pour ressaisir les libertés compromises.
Soyons donc sans inquiétude sur ce point. C'est la tâche de la bourgeoisie libérale de maintenir l'œuvre de 1789 et de i83o. Et cette tâche, elle l'accomplit tous les jours, non pas sans doute par amour de la liberté et du prolétariat, mais dans son propre intérêt à elle.
Quant à nous, nous profitons de ces libertés, et nous nous en