TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 3'J
Suite de la querelle entre Genève et les Montagnes. — Le Congrès de Stuttgart {^ Juin 18-0). — L'Internationale à Paris: le Socialiste (7/ et i H juin); troisième procès. — U Internationale en Espagne : Congrès de Barcelone (igjnin). — Rupture de Bakounine avec Netchaïef {juillet).
Nous avions résolu de faire encore une tentative pour rapprocher l'une de l'autre, en dépit des haines d'Outine et de CouUery, les deux moitiés de la Fédération romande. La Section de Vevey nous paraissait particulièrement bien placée, par sa situation géographique, pour servir de trait d'union : d'accord avec nous, nos amis veveysans convoquèrent pour le dimanche 8 mai un grand meeting, en invitant toutes les Sections internationales de la Suisse romande à s'y faire représenter. A l'ordre du jour de ce meeting fut placé ce sujet : « De l'Association internationale, de son but, et de ses moyens d'action ».
Bien que la Section de Vevey fît partie de notre groupe, VEgalité consentit à reproduire l'appel des Veveysans, et les Sections de Genève se décidèrent à envoyer, comme nous, des délégués à la réunion. La Solidarité du 7 mai fit ressortir en ces termes l'importance de l'assemblée du lendemain :
Meeting de Vevey.
Nous recommandons d'une façon pressante à toutes les Sections d'envoyer des délégués au meeting que tlonneront demain les Sections de Vevey.
Si les délégués viennent en grand nombre de tous les points de la Fédération romande, le meeting pourra avoir un résultat [)lus réjouissant encore que la propagande locale : il pouri-a devenir un premier pas vers l'union des Sections qui se sont si malheureusement séparées.
Le Comité fédéral [du JuraJ envoie au meeting deux délégués. Spicldger et Heng ; ils sont chargés de porter à tous les internationaux qui assisteront à la réunion des paroles de conciliation et de fraternité.
Nous faisons les vœux les plus ardents pour que tous ceux qui viendront au meeting remportent de cette assemblée la ferme résolution lie travailler activement, et en laissant de côté toute animosité personnelle, à reconstituer dans toute son étendue le faisceau de la Fédération romande.
Le meeting sera en même temps une occasion de protester contre la conduite ignoble de la police française envers nos frères de l'Internationale.
Le meeting s'ouvrit à deux heures dans le jardin de l'Hôtel du Plan. J'avais été délégué, avec le monteur de boîtes Bétrix, par les Sections de Neuchiltel ; noire Comité fédéral était représenté par Spichiger, du Locle, et Heng, de la Chaux de-Fonds ; Joukovsky était venu de Genève. Les Sections genevoises du Temple-Uniciue avaient envoyé Grossehn, Henri Perret, Rossetti, Tellier, et le patriarche J.-Pli. Becker, dont je reçus ce jour-là, pour la dernière fois, l'accolade habituelle. Le ineeling lut présidé par Heng. Au début de la réunion, lîecker parla d'upe grève ^\n\ venait d'éclater à Genève parmi les ouvriers tuiliers ; après (}u"il en eut raconté les incidents, le meeting vota, sur ma proposition, une résolutimi IK-lrissant la conduite des patrons tuiliers ; puis, sur la pro{)osilion de Spichiger, une collecte fut faite en faveur des grévistes. L'ordre du jour
du meeting fut ensuite abordé, et, après quelques paroles de Rossier, de Vevey, j'exposai le programme de l'Internationale, en le résumant ainsi : « L'Internationale demande que tous les hommes, à leur naitisancc. aient les m(^mes moyens de dévelopi)er leurs facultés; qu'ensuite, à l'Age où ils sont devenus producteurs, ils aient tous à leur disposition le;; instruments de travail qui leur sont nécessaires ; et, enfin, que tous aient l'entière jouissance et la libre disposition des produits de leur travail. Pour arriver à ce résultat, l'Internationale fait la propagande par la presse et par les meetings ; elle engage les ouvriers à s'associer entre eux, à constituer des fonds de résistance, puis à fédérer leurs associations et leurs caisses ; et quand dans le monde entier cette organisation aura été comprise, l'Internationale sera devenue une force assez puissante pour réaliser son programme. » Becker fil en langue allemande un discours dont les conclusions furent que l'égalité ne pouvait être établie que par la propriété collective, et que, pour y arriver, les travailleurs devaient détruire tout pouvoir politique, juridique ou religieux. Grosselin répéta la harangue stéréotypée qu'il prononçait en de semblables occasions : « Le travailleur a d'abord été esclave, il a ensuite été serf, il est aujourd'hui prolétaire, et le salariat n'est autre chose que l'esclavage sous des roses ; les ouvriers sont obligés de revendiquer une condition d'existence meilleure : c'est ce que nous faisons en Suisse, par les moyens légaux, et pour le bien de notre patrie ; car nous somme fiers d'être Suisses, et nous respectons notre constitution et nos lois. » Nous ne voulûmes point, par esprit de conciliation, relever ce qui nous avait choqués dans le langage de Grosselin; je me bornai, en reprenant la parole, à formuler nettement notre point de vue : « De même que les ouvriers français se sont abstenus de prendre part à la comédie du plébiscite, de même, en Suisse, nous devons faire le vide autour de nos gouvernants, refuser la lutte sur ce qu'on appelle le terrain constitutionnel, et porter toute notre activité sur l'organisation de l'Internationale ». Rossier présenta, pour résumer la discussion, une résolution disant que le meeting « reconnaissait que, pour établir l'égalité entre les hommes, il faut que chaque travailleur soit mis en possession de ses instruments de travail par la propriété collective », et qu'il recommandait « de travailler, en dehors de toute alliance avec les partis politiques quels qu'ils soient, à la création de caisses de résistance dans tous les métiers, et à leur fédération sans considération de frontières et de nationalité ». Cette résolution, qui exprimait bien nettement nos principes, fut votée à l unanimité ; ainsi les hommes du Temple- Unique paraissaient admettre, comme nous, le collectivisme, et condamner la participation à la politique bourgeoise.
Puisque nous semblions d'accord, le rapprochement ne devait pas être impossible, et, à l'issue d.^ la réunion publique, les conditions en furent examinées en une causerie qui (Outine n'étant pas là) resta empreinte de cordialité. La Solidarité du i4 mai exprima en ces termes l'espérance qu'avait fait naître, de notre côté, l'attitude des délégués genevois dans cette journée :
Dans une réunion particulière qui a eu lieu au local de la Section de Vevey, à la suite du meeting de dimanche passé, des explications ont été échangées entre les délégués des deux fractions de la Fédération romande qui se trouvaient présents.
Deux voies étaient ouvertes pour arriver à une conciliation.
La première était que l'un des deux groupes renonçât à son Comité fédéral et à son journal pour se rallier complètement au Comité fédéral et au journal de l'autre groupe. Mais la discussion a bien vite montré que cette idée était impraticable. Chaque groupe lient à avoir son administration à lui, son organe à lui, et pour nous, qui sommes partisans de l'autonomie dans le sens le plus large, nous trouvons ce désir très naturel et nous le resi^ectons.