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TROISIEME PARTIE, CHAPITRE III

nous donnèrent le pouvoir de'fixer la date du prochain Congrès d'après les événements *. »

Entre ce qui précède et ce qui va suivre, le contraste est frappant. On a vu à l'œuvre l'intrigue et la malveillance ; au tour, maintenant, de l'enthousiasme, de la fièvre révolutionnaire, de l'oubli de soi-même.

Dès les premières nouvelles des victoires allemandes, Bakounine, qui voyait clairement tout ce qu'aurait de néfaste pour la civilisation et le socialisme le triomphe de Bismarck et de sa politique, ne songea plus qu'à une chose : aux moyens de déchaîner en France la révolution sociale pour l'opposer à la dictature bismarckienne menaçante. 11 commença à écrire, à l'adresse de ses amis français, pour leur communiquer les idées qui lui semblaient justes, une longue lettre dont la première partie fut envoyée à Ozerof, à Genève, avec prière d'en faire des copies, de les expédier à diverses adresses, et de m'envoyer ensuite le manuscrit original. Dans une lettre écrite le ii août à Ogaref (en russe), Bakounine dit : w Tu n'es rien que Russe, tandis que moi je suis international ; les événements qui se passent actuellement en Europe me donnent une véritable fièvre. Dans l'espace de trois jours, j'ai écrit exactement vingt-trois grandes lettres. En voici une petite vingt-quatrième. J'ai élaboré tout un plan ; 0[zerof J te le fera voir, ou, ce qui vaudra mieux, il te lira une Lettre écrite par moi à un Français. »

De cette première partie de la Lettre à un Français, — partie dont le manuscrit, malheureusement, n'a pas été conservé, — rien n'a été utilisé qu'une quarantaine de lignes, que je publiai dans la Solidarité du 20 août - . L'idée qui y était exposée, et qui le fut également dans la Continuation écrite à partir du 25 août, c'était, pour employer les termes mêmes de Bakounine (dans cette Continuation, 27 août), que « les moyens réguliers, les armées régulières ne pouvaient plus sauver la France, et qu'elle ne pouvait plus trouver de salut que dans un soulèvemeat populaire ».

Dans les premiers jours d'août, Gaspard Blanc était entré en relations épistolaires avec Bakounine, en lui parlant, pour le blâmer, de je ne sais quel projet chimérique formé par Albert Richard, et qui lui paraissait dangereux. Bakounine lui avait répondu par deux longues lettres ', lui expostint son plan, celui d'une action révolutionnaire qui ne serait pas limitée à la France, et qui serait concertée avec les socialistes d'Espagne et d'Italie. Il avait écrit à Gambuzzi et à Sentinon dans le même sens, et avait chargé ce dernier de presser vivement Bastelica de rentrer à Marseille pour y reprendre son poste de combat ; il écrivit également à Richard, sur lequel il se faisait encore des illusions. Mais Richard, esprit faux, incapable de juger sainement la situation, continuait à se répandre

1. Ce fut par un article du journal YUnion libérale, de NeuchAtel, que nous apprîmes l'ajournement à une autre époque de la réunion du Congrès général. (Solidarité du 3 septembre.)

2. Dans le passage publié par la Solidarité, Bakounine criticiiiait les députés radicaux qui voulaient <i le salul de la France, ncm (lar un soulèvement ^rénéral du peuple, mais par le renforcement de la machine déjà si monstrueuse de l'Etat ». Bakounine prévoyait dès ce moment la création dv ce qui s'appela le j^ouvernemeiit de la Oéfense nationale, un i;ouvernement a (jui n';iiira (juun programme, maintenir Vordrc ». Et il concluait : « Ce ne sera pas Pans (jui pourra prendre celte fois l'initiative de la vraie révolution, l'initiative appartiendra aux provinces ».

3. Dans la i)remiére de ces lettres, il critiquait la « spéculation » de Richard, qui lui paraissait, comme à Blanc, o plus dangereuse ((u'ulile ». Hicliard le sut, et témoigna du mécontentement de ce procède: il n'admettait pasciu'on discutai les idées du chef de lile qu'il prétendait être, en s'adressant, à ses subordonnés, parce que cela devait porter atteinte à son prestij^e. Bakounine eut la bonhomie de s'e.xcuser, et promit de ne plus recommencer : « Tu as raison, j'ai eu lorl de le critiquer dans une lettre ù ton ami. Je ne le ferai plus jamais. Quand je croirai nécessaire de te faire une observation, je la ferai directement à toi-même, et seulement en cas d'absolue nécessité. Donne-moi donc la main et n'en parlons plus. '> (Lettre du '23 aoiU 1870^ d'après une copie faite par Netllau.)

8o l'internationale

en tirades chauvines, à répondre par des rodomontades aux conseils du clairvoyant révolutionnaire ; il répétait que les Prussiens ne pourraient venir à bout des héroïques armées françaises, et que « notre glorieux Bazaine » (style Gatnhelta) allait repousser l'invasion. 11 n'était pas seul à parler ainsi ; la i)liii)art des Français, malheureusement, tenaient à ce moment le même langage. Un ami (Ed. Rouiller) m'écrivait de Paris, vers le 24 août :

Un habitant de la liine descendu subitement sur nos })Oulevards serait à cent lieues de se douter de la situation où se trouve notre triste pays. Paris l'urne, boit, plaisante exactement comme si les Prussiens n'étaient pas à trente lieues de nous. Un peu plus d'empressement à lire les journaux du soir, et voilà tout. Nous ressemblons du reste en ce moment à un homme qui aurait une taie sur les yeux et qui refuserait obstinément de se faire soigner dans la crainte d'y voir trop clair. Nos bons Français, toujours malins, en sont arrivés à gober cette alfreuse blague : « C'est pour mieux écraser les Prussiens que nous les attirons sous Paris ; du reste Bazaine se concentre, et, s'il n'a pas fait sa jonction avec Mac-Mahon, n'allez pas croire que ce soit parce que les Prussiens l'en ont empêché : ruse de guerre que cela ; on va les prendre entre deux feux et on les fusillera jusqu'au dernier ; il n'en restera pas un pour annoncer à ses frères leur défaite ! » En attendant, Bazaine est si bien concentré dans Metz qu'il y est à peu près bloqué et que nous n'en avons plus de nouvelles. Mais n'ayez crainte, disent les Parisiens, ce silence même est une ruse de ce diable d'homme. {Solidarité du 2j août.)

Dans le même numéro de la Solidarité où j'avais reproduit cette correspondance, j'écrivais :

Nous approchons d'une solution, bonne ou mauvaise. Nous allons voir ce qu'il reste d'énergie aux Français après vingt ans d'empire ; s'ils sont tombés, comme quelques-uns le prétendent, aussi bas que leur gouvernement ; ou bien si le peuple ouvrier saura vouloir s'affranchir une fois pour toutes.

Paris ne bougera pas. Eh ! faut-il donc que toutes les révolutions commencent à Paris ! Lyon n'est-il plus la ville de i83r et i834? Les paysans du Var ne sont-ils plus les héroïques lutteurs de i85i ? Tous ces grévistes qu'on a fusillés à Saint-Etienne, au Creusot, à Fourchambault, à Roul)aix, ne sentent-ils plus saigner leurs blessures ?

En même temps, je constatais, d'après les récits des journaux, que dans certaines provinces les paysans commençaient à se soulever non pas contre les Prussiens, non pas contre le gouvernement, mais. . . contre les propriétaires : a Y aurait-il vraiment un commencement de jacquerie dans les campagnes françaises ? »

Voici en quels termes d'une éloquence enflammée Bakounine, le 23 août, écrivait de Locarno à Richard, pour prêcher le soulèvement populaire:

Mon cher, tu es, vous êtes tous à Lyon dans une erreur déplorable i)ar rapport aux affaires du marchand de soie *. On vous trompe d'une manière indigne. Les affaires de ce marchand sont plus prospères que jamais, et c'est au contraire celles de ses concur-

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