TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE IIl
tembre prochain à Mayence ». Le 12 juillet, le Conseil général adopta une liste de sept questions (abolition de la dette publique ; rapports entre l'action politique et le mouvement social de la classe ouvrière ; conversion de la propriété foncière en propriété sociale ; conversion des banques en banques nationales ; production coopérative sur une échelle nationale ; statistique générale du travail ; moyens d'abolir la guerre) qui devaient former le programme du Congrès de Mayence. Mais la situation s'étant modifiée en Allemagne et en France, il était à craindre, non pas que le Congrès ne put avoir lieu, mais que Marx et ses amis ne fussent pas assurés d'y avoir la majorité ; et alors le meneur du Conseil général écrivit à son lieutenant Becker ce qui suit ^ : Le Congrès ne pourrait se réunir avec sécurité ni à Amsterdam ^ ni à Mayence ; le mieux serait de l'ajourner. L'Allemagne, faute d'argent, ne pourrait y être sufïisamment représentée ; les Sections françaises sont dispersées ; « en sorte qu'on courrait le danger que certains agents pussent de nouveau y obtenir une majorité factice ^ : car pour des manœuvres de ce genre ils savent toujours trouver des ressources ; d'où ? c'est leur secret *. . . Bakounine a dans le Conseil général belge un instrument fanatique ; nos amis russes de Genève, particulièrement Outine, doivent en conséquence entrer en campagne contre Bakounine avec une brochure polémique ^ (mit einer geharnischten Brochure gegen denselben ins Feld ziehen). »
Si le Congrès avait eu lieu, en elTet, — à supposer que les événements de la guerre, en se précipitant, n'eussent pas rendu sa réunion impossible, — il est probable que l'esprit qu'y auraient apporté le plus grand nombre des délégués eût été de nature à déplaire très fort à Marx. Voici ce que disait à ce sujet la Federacion de Barcelone, dans un article dont la traduction parut dans la Solidarité du 3 septembre :
Nous ne savons pas si le Congrès pourra avoir lieu;,., néanmoins nous croyons utile d'exprimer en peu de mots notre opinion sur les questions mises par le Conseil général à l'ordre du jour.
Les cinq premières et la septième sont dans une si étroite corrélation avec la seconde, que de la solution donnée à celle-ci dépendra également la solution des autres. Quant à la sixième (statistique), elle peut être considérée à part.
Nous avons dit que la solution des autres objets à Tordre du jour dépend de la manière dont sera résolue la seconde question, des rapports entre l'action politique et le niouoeinent social de la classe ouvrière. Il est clair que les délégués espagnols voteront conformément à la décision prise par le (Congrès régional de Barcelone, et nous ne doutons pas que le Congrès international n'adoplo une décision analogue. Comment pourrait-il en être autrement, puisque cette décision est l'expression des idées de nos frères de Suisse et de Belgique, puisque le Congrès des Sections allemandes à Stuttgai't au mois de juin a voté une résolution dans le mciuc sens, en déclarant qu'il fallait renoncer à influer sur la politique et garder une attitude négative? Toute la difl'érence entre les deux résolutions consiste en ceci, que le Congrès de Stuttgart a fixé la politique (ce qui veut dire ici la tactique la marche, la conduite) du parti de la démocratie socialiste, tandis que le Congrès de Barcelone a laissé complète
1. D'après le résumé publié par R. Ruegg dans la jVei/c Zcji, ISSS, p. .t07.
2. Il paraît donc qu'on avait envisagé l'éventualité de la réunion du Congrès en iiollande.
3 et 4. En français dans le texte.
o. Littéralement : " une brochure armée do pied en cap ».
liberté aux Sections et à la F<''«l(''raliuu en général. En eflet, une fois le j)rinci[)e admis de ne pas participer aux rélbrnies politiques nationales, reste encore ouverte la question de savoir s'il faut
g rendre part aux élections des Chambres, etc. Le Congrès de tuttgart a résolu cette seconde question afTirmati veinent, en déclai'ant (jue « le })arti de la démocratie socialiste ne participe aux élections du Reiclistag et du Parlement douanier que dans un but d'agitation et (h; propagande ». On com])rend très bien que le Congrès lie Stuttgart ait songé à utiliser les élections connue un moyen de propagande, quand on considère que dans toute l'Allemagne il n'existe qu'un seul journal socialiste, le Volksstaat. qui ne paraît que deux fois par semaine et qui n'a guère que deux mille abonnés environ... Mais dans le parti socialiste allemand, beaucoup sont d'avis que les résultats qu'on peut obtenir par la propagande dans un parlement bourgeois ne valent pas ce qu ils coûtent.. . Quel profit pour la classe ouvrière ont produit en France les députés socialistes qui siègent au Corps législatif? Ils ont fait peu ou point de propagande, tandis que les grèves ont fait une propagande immense. . .
Nous proposerions au Congrès international d'adopter la résolution suivante : « Considérant, etc . , .... le Congrès déclare que la classe ouvrière doit employer toute son activité au mouvement social, en préparant les moyens de renverser la société actuelle et en jetant les fondements de la société future ». Et alors la question qui se présenterait tout naturellement comme devant être étudiée en premier lieu serait celle-ci : « Quelles mesures devra prendre le Congrès régional qui proclamera le premier l'avènement du règne de la Justice dans son pays respectif? »
La perspective de voir un Congrès général voter une résolution de ce genre était bien faite pour exaspérer Marx contre ceux qu'il appelait dans cette même lettre à Becker la « fripouille allianciste » (allianzistisches Gesindel). C'est pour cela, plus encore sans doute que par d'autres considérations, qu'il résolut l'ajournement du Congrès. Mais il fallait que le Conseil général n'eût pas l'air d'avoir agi de son propre mouvement, et qu'on pût dire qu'il n'avait fait qu'obéir à la volonté des fédérations. Dès le 2 août, Marx écrivait donc au Comité allemand de Brunswick : « Le Conseil général, d'après l'article 3 des statuts, ne peut pas changer la date du Congrès. Néanmoins, dans les circonstances extraordinaires du moment, il prendrait sur lui la responsabilité d'un pareil acte, s'il trouvait pour cela l'appui nécessaire auprès des Sections. Il serait donc désirable qu'une proposition motivée, à cette fin, nous fût olBciellement envoyée d'Allemagne. » En marge de la lettre, Bracke, le principal membre du Comité, mit ces mots : Sofort zii thun (« A faire immédiatement » '). Et en 187:2, dans sa brochure Les prétendues scissions (p. 4), Marx écrivit sans sourciller : « La guerre franco-allemande, éclatant peu de jours après [la circulaire du 12 juillet qui contenait le programme du Congrès de Mayence], rendit tout Congrès impossible. C'est alors que les Fédérations consultées
1. Nettlau, p. 408. — Le 12 août, Marx écrivait à Jung un billet disant : « Ciinclus, pour être présentés au Conseil général : 1» Une résolution du Comité central allemand à Genève (le Comité central romand vous fera parvenir une résolution d'un contenu identique) : 2° La copie d'une lésolution qu'on m'a envoyée, de Brunswick... » La résolution de Brunswick, signée de C. Kûhn, Bonhorst et Bracke, était celle dont Marx avait réclamé l'envoi ; celle qu'il avait reçue de Becker (Genève), et celle (|ue Henri Perret devait faire parvenir directement à Jung au nom du «Comité central (lire : fédéral) romand », avaient naturellement été rédigées aussi sur commande.