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TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III

Nous nous élions donc mis d'accord, et lorsque, le lundi 5 septembre au matin, je lus le télégramme annonçant l'envahissement du Corps législatif et la fuite de l'impératrice-régente, je ne fis que me conformer aux résolutions prises dans les réunions de nos groupes, en rédigeant, avec la collaboration de Blanc, un Manifeste qui parut le jour même, sous la forme d'un supplément à la Solidarité. Il me serait impossible, à cette heure, de faire le départ de ce qui, dans ce document, est sorti de la plume de Blanc, et de ce qui a été écrit par moi ; cela n'a d'ailleurs pas d'importance, puisqu'en le publiant j'en assumais seul la responsabilité tout entière. Voici cette pièce :

Supplément au n" 22 de la Solidarité.

Manifeste aux Sections de l'Internationale.

L'empire français vient de crouler dans la honte et dans le sang. La république est proclamée ; le peuple français est redevenu maître de ses destinées.

Le roi de Prusse cependant continue à faire la guerre à la France. Ce n'est plus à l'empereur qu'il en veut, c'est à Tindépendance du peuple français.

Dans des circonstances pareilles, le devoir de tous les socialistes, de tous les hommes de cœur, est tracé.

La France républicaine représente la liberté de l'Europe, l'Allemagne monarchique représente le despotisme et la réaction. Il faut que de toutes parts les républicains se lèvent, et marchent à la défense de la République française.

Internationaux, c'est à nous de donner le signal de ce mouvement. Dans tous les pays, groupons-nous, armons-nous, et inai'chons, volontaires de la liberté et de l'égalilé, pour combattre à colé de nos frères de France.

La cause de la République française, c'est celle de la Révolution européenne, et le moment est venu de donner notre sang pour l'affranchissement des travailleurs et de l'humanité tout entière.

Internationaux de l'Allemagne !

Jusqu'à présent, votre attitude en présence de la guerre n'a pu être qu'une protestation passive. Maintenant votre rôle change. Votre devoir impérieux est de temlre la main à vos frères français, et de les aider à écraser l'ennemi coinumn.

L'ennemi commun, c'est la puissance militaire de la Prusse.

Levez-vous donc aussi au nom de la Ré[niblique, et qu'il n'y ait, à Berlin et à Paris, que des frères unis sous le même drapeau et marchant au même combat.

Internationaux des Sections de la Suisse !

Convoquez immédiatement dans vos localités des assemblées

populaii'es ; faites-y une propagande anlente de nos principes ; organisez-vous fortement, en grou[)ant séance tenante tous les ouvriei's dans leui'S cori)S de métiers respectifs ; ouvrez une souscription dont le montant vous permettra de faire face aux frais extraordinaires nécessités par la situation, et versez à cette s()iiscri[»tion votre dernier sou disponible ; demandez des armes pour les

volontaires.

84 l'inteknationalk

Que toutes les Sections se mettent en correspondance entre elles et avec leurs Comités i'éd<''i'aux ; (juclles s'tinvoient mutuellement des délégués. Ardeur, énergie, promptitude !

Internationaux du monde entier !

Ceci est l'aurore du jour nouveau, du jour de la justice (jui se lève sur l'humanité.

Vive la République sociale imiverselle ! Neuchàtel, 5 septembre 1870.

Ce Manifeste fut envoyé non seulement aux abonnés de la Solidarité, mais à la plupart des Sections internationales de la France et de l'Allemagne. Je pus constater le soir même la sensation qu'il produisait dans la ville que j'habitais : les ouvriers l'accueillirent avec enthousiasme, et il fut décidé qu'une assemblée populaire serait convoquée pour le lendemain ; les bourgeois, dont la moitié au moins étaient des admirateurs de Bismarck, se répandirent en analhônies furieux contre l'Internationale et les socialistes.

Le lendemain mardi, je vis arriver à l'imprimerie, dans la matinée, le préfet de Neuchàtel, M. Charles Gerster, et le directeur de la poUce municipale, M. Jean de Montmollin, accompagnés de trois gendarmes. Ces deux fonctionnaires me lurent un arrêté que, sur un ordre de Berne, venait de prendre le Conseil d'Etat (gouvernement cantonal) et par lequel il leur était enjoint de saisir le supplément de la Solidarité. Ils firent une perquisition dans l'imprimerie, et s'emparèrent des exemplaires restants : puis ils me signifièrent la défense absolue de continuer à imprimer la Solidarité, sous peine de fermeture immédiate de l'atelier. Ils se rendirent ensuite à la poste pour y saisir les exemplaires sur lesquels il sérail encore possible de mettre la main : les exemplaires destinés à l'Allemagne furent, je crois, arrêtés à Bâle ; mais pour ceux qui étaient à destination de la France, la police arrivait trop tard : le Manifeste l'ut distribué à Paris, à Lyon, à Marseille, dans la plupart des grandes villes ; plusieurs journaux le reproduisirent, entre autres le Réveil de Delescluze et la Patrie en danger de Blanqui, et à Lyon il fut placardé sur les murs.

Le mardi après midi, mon ami David Perret vint m'avertir que j'allais être arrêté ; il m'engageait à mettre immédiatement la frontière entre la police suisse et moi, en me rendant à Pontarlier, où il avait un pied-àterre qu'il mettait à ma disposition. Je le remerciai, et lui répondis que je préférais ne pas partir ; que d'ailleurs la nouvelle me paraissait invraisemblable, puisque le préfet, lors de la perquisition du matin, m'avait laissé en liberté. Je le priai d'aller aux informations ; il se rendit chez je ne sais plus quel personnage officiel de sa connaissance, et une heure après il me communiquait ce qu'il avait appris par cette voie : le télégramme de Berne qui avait enjoint la saisie du supplément de la Solidarité avait bien ordonné en même temps qu'on m'arrêtât ; mais le gouvernement neuchâtelois avait fait observer à l'autorité fédérale que cette arrestation donnerait de l'importance à un incident qu'il valait mieux étouffer, et le Conseil fédéral suisse, après réflexion, avait retiré son ordre.

Une assemblée populaire, comme je l'ai dit, devait avoir lieu le soir à Neuchàtel, et nous comptions y faire voter une énergique protestation contre la saisie du Manifeste : mais cette réunion fut empêchée par le préfet, qui, usant de la faculté que lui accordait la loi, interdit de l'annoncer, soit par le tambour et le crieur public, soit par voie d'affiches. Dans les autres Sections, on s'était réuni immédiatement pour déUbérer sur la situation ; des assemblées populaires, convoquées conformément à l'idée émise dans le Manifeste, eurent lieu entre autres à Moutier, à Corgémont, à Saint-Imier, à.la Chaux-de-Fonds, et des souscriptions y furent recueillies pour l'envoi de délégués. Mais les nouvelles de France, qui montrèrent

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