‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 180 sur 314 · TROISIEME PARTIE. CHAPITRE III 9I · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE. CHAPITRE III 9I

Dès le 4 septembre, un « Comité de salut public » s'était installé à l'hôlel de ville de Lyon et avait pris en mains le pouvoir ; complété les jours suivants par l'adjonction de nouveaux membres, i) comprenait, à côté de quelques militants de llnternalionale (Beauvoir, Chol, Palix, Charvet, Placet), des républicains de la nuance Jules Favre, comme Hénon, et des radicaux comme Andrieux ' et Barodet. Gaspard Blanc, qui avait quitté Neuchâlel le jour même de la publication de notre manifeste, le 5 septembre,' pour retourner à Lyon, n'en taisait pas partie, non plus qu'Albert Richard : ce dernier avait réussi un moment, le 4 septembre, à s'y faire adjoindre, mais son nom lut rayé presque aussitôt. Le 8 septembre, dans une réunion publique, salle de la Rotonde, Richard fit la motion, qui fut adoptée, de nommer séance tenante dix commissaires pour être « les intermédiaires du peujjle lyonnais auprès du Comité de salut public » ; trois de ces commissaires, savoir Richard lui-même, Andrieux et Jaclard -, devaient se rendre en délégaiion à Paiis auprès du gouvernement de la Défense nationale, pour s'entendre avec lui au sujet d'une levée en masse. Ils partirent le 9 au soir : dès le lendemain, Andrieux vit Crémieux, ministre de la justice, et reçut de lui sa nominatioYi au poste de procureur de la République à Lyon ; le li,il vit Gambetta, ministre de l'intérieur, auquel il présenta ses deux compagnons ; et le 12 il repartit pour Lyon. Richard prolongea son séjour à Paris : il s'y aboucha avec le général Cluseret, que le Comité de salut public lyonnais voulait charger du commandement des corps de volontaires à former dans le département du Rhône, et il Je ramena avec lui à Lyon le 17. Quant à Jaclard, il resta à Paris, où il fut nommé adjoint au maire du 18" arrondissement.

A propos de cette mission d'Andrieux et de Richard à Paris, Lefrançais, à qui les deux Lyonnais furent présentés alors par Jaclard. raconte {Mémoires d'un révolutionnaire, p. 348) la conversation suivante qu'il eut avec celui-ci à leur sujet :

(( Ah ça, me dit Jaclard, est-ce que tu prendrais ces gens-là au sérieux?

« — Pourquoi pas ? Je les vois pour la première fois Je ne puis savoir s'ils sont ou non sincères.

« — Mon cher, regarde celui-là qui porte de longs cheveux déjà grisonnants, bien qu'il naît guère, je crois, beaucoup plus de trente ans : c'est Andrieux. Eh bien, il a vu Crémieux en cachette de son copain, qui, de son côté, est allé voir sournoisement Gambetta. Andrieux a dans sa poche sa commission de procureur au parquet de Lyon.

« — Et l'autre ? Albert Richard ?

« — Ah ! voilà. Celui-là retourne bredouille. On ne lui a ollert qu'une sous-préfecture. Il n'a pas jugé l'olfre à la hauteur de ses mérites. Il va continuer à faire rage là-bas, mais je le crois quand même coulé ! Son collègue ne se gênera pas pour le dévoiler.

« Pauvres Lyonnais ! tout aussi volés que les Parisiens ! »

Bakouninc arrivait donc dans une ville où régnait le gâchis, où les membres de l'Internationale n'avaient aucune notion claire de ce (ju'il fallait faire, oii les meneurs radicaux avaient la haute main, où les intri gants s'agitaient, [)rèts à trahir. Le gouvernement de la Dél'ense nationale avait envoyé de Paris, comme préfet, un « républicain vigoureux », Challemel-Lacour. Le Comité de salut public, après une courte existence, fut remplacé par un Conseil municipal élu le i.5 septembre, et formé en majorité de républicains bourgeois ; le médecin llénon, ancien député, fut nonnné maire de Lyon. Serait-il possible, au miheii de cette coidusiou d'idées, de ce choc d'intrigues, d'organiser le parti socialiste, de déterminer un soulèvement |)0})uiaire".' Bakounine essaya. Dans une grande réunion publique tenue le 17 septembre à la Rotonde fut décidée la créa-

\. On sait qii' Andrionx. sons l'ompiri^ si' donnait coininc nvoluliciniiairo : il avait proiiosé, dans une réunion publitiuf, do brûler le i;rand-livri' de la dclti'. 2. Sur Jaclard, voir, au tome. 1", la note de la p. 92.

tion d'un « Comité central du Salut de la France » ; les membres de ce Comité lurent élus le lendemain <lans une autre réunion, salle Valentino : c'étaient entre autres Gaspard Blanc, Beauvoir, I*alix, Albert Richard, François Parraton, Charvet, l'iicet. Ce Comité, aux séances duquel assistait Bakounine, ainsi que Bastelica, accouru de Marseille, se réunissait rue Madame, dans une chambre louée jiar Blanc. « En même temps que se tenaient les conciliabules de la rue Madame, le plan d'une insurrection était arrêté au domicile du tailleur Palix, où logeait Bakounine, et où prenaient leurs repas tous les jours Valence [Lankiewicz], Blanc, Ozerof et Parraton; on se mettait en rapport avec tous les hommes d'action. Les réunions publiques étaient multii)liées et prenaient un caractère de violence inouïe. Les motions les plus sanguinaires (sic) s'y produisaient et étaient accueillies avec enthousiasme. Ou y provoquait ouvertement à la révolte, au renversement des lois et de l'ordre de choses établi. « (Oscar Testut.) Le 19, Bakounine écrivait à Ogaret'(en russe) :

Mon vieil ami, je viens de recevoir ta lettre. Je te demande pardon de t'avoir laissé sans nouvelles de moi pendant cinq jours. Il y a tant de travail à faire que la tète me tourne. La véritable révolution n'a pas encore éclaté ici, mais cela viendra. On fait tout ce qui est possible pour la préparer. Je joue gros jeu. J'espère voir le triomphe prochain. Ecris-moi ainsi : France, M'"^ Palix, Cours Vitton, ^1, Lyon. Sur la seconde enveloppe : pour M'"^ Antonie. Knvoie-moi à la même adresse le journal de ces deux coquins de Londres ^ ; après l'avoir lu, je te dirai mon avis et ce qu'il y aurait à faire ^

Pendant ce temps, j'imprimais la brochure de Bakounine en me hâtant le plus possible Pour aller plus vite, j'avais réparti la besogne entre trois compositeurs (dont j'étais) travaillant sur des casses qui contenaient des caractères de corps diftërents, parce que la lettre nous manquait : une partie de la brochure fut composée en corps 9, une autre en corps 10. J'ai conservé le manuscrit, tout entier de ma main, avec des renvois à diverses pages du manuscrit de Bakounine, d'après lequel la brochure a été imprimée. Nous avions d'abord voulu l'intituler Lettre à un Français, et elle «levait former une lettre unique ; mais ensuite il me parut qu'il valait mieux en distribuer le contenu en plusieurs lettres distinctes et successives. Je lui donnai donc ce titre : Lettres à un Français sur la crise actuelle, et la divisai en six lettres, auxquelles j'attribuai arbitrairement des dates allant du r^' au i5 septembre (Lettre I, i" septembre, p. 3; Lettre II, 5 septembre, p. 5; Lettre lll, 6 septembre, p. 11 ; Lettre IV, 7 septembre, p. 20 ; Lettre V, 8 septembre, p. 27 ; Lettre VI, i5 septembre, p. 3i ; les Lettres 1, II, lll et VI sont en corps 9, les Lettres IV et V en corps 10). J'ai fréquemment interverti l'ordre des matières de l'original : ainsi les pages qui forment la Lettre VI, que j'ai datée du i5 septembre, sont empruntées en majeure partie aux pages i4-2"3 de la « Continuation, m » du manuscrit de Bakounine, écrites du 27 au 29 août, tandis que la Letti'e IV, datée par moi du 7 septembre, est extraite des pages 53-66 de ce manuscrit, écrites le 1" septembre.

Les Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre i8yo, — ce remarquable programme d'une révolution que Bakounine définissait en ces mots : « Sauver la France par l'anarchie », — parurent sans nom d'auteur ni d'imprimeur et sans indication de lieu. Elles forment une brochure de 43 pages in -16, aujourd'hui introuvable; je n'en possède plus d'exem-

Page 1