‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 184 sur 314 · TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III

disaient : « Il faut agir, nous perdons le temps, nous allons être envahis par la garde nationale bourgeoise ; il faut arrêter immédiatement le préfet ', le maire, le général Mazure, » — on ne les écouta pas. Toutefois l'ordre de battre la générale dans les quartiers ouvriers fut donné, et quelques bataillons arrivèrent de la Guillotière et de la Croix- Rousse. Mais les autorités, restées libres de leurs mouvements, faisaient de leur côté battre le rappel, les bataillons des gardes nationaux de leur parti commençaient à se masser devant l'hôtel de ville, et les manifestants sans armes leur cédaient la place. Cluseret, loin de songer à une résistance quelconque, ne pensait plus qu'au moyen de reconquérir les bonnes grâces du pouvoir : il engagea les membres du Comité à se retirer, et alla lui-même chercher les conseillers municipaux réactionnaires, réunis dans le voisinage, en les invitant à venir reprendre leurs sièges -. Bakounine croyait encore à la possibilité de sauver la situation ; il fit son possible pour décider les membres du Comité du Salut de la France à montrer de l'énergie ; on pouvait, disait-il, déterminer les gardes nationaux ouvriers à soutenir le mouvement et à opposer la force à la force : une étincelle suffirait pour mettre le feu aux poudres. Mais Albert Richard avait peur des responsabilités, et son avis prévalut : le Comité révolutionnaire, après avoir parlenienté avec les conseillers municipaux, évacua l'hôtel de ville, et se contenta de rédiger, après sa retraite, un procès-verbal disant : « Les délégués du peuple n'ont pas cru devoir s'imposer par la violence au Conseil municipal, et se sont retirés quand il est entré en séance, laissant au peuple le soin d'apprécier la situation ». Les conseillers municipaux ouvrirent leur séance à six heures et demie, et, tout d'abord, prirent l'engagement qu'aucune poursuite ne serait exercée à raison des événements de la journée ; ils votèrent le rétablissement à trois francs de la paie des ouvriers des chantiers nationaux : mais, quant aux mesures révolutionnaires qu'avait proposées le Comité du Salut de la France, le Conseil se déclara incapable de les mettre à exécution, parce qu'elles étaient en dehors de ses attributions légales.

Au moment où, grâce à la trahison de Cluseret, le maire llénon rentrait à l'hôtel de ville, avec une escorte de gardes nationaux bourgeois, il rencontra Bakounine dans la salle des Pas-Perdus : il le lit empoigner par ses acolytes, et enfermer aussitôt dans un réduit du sous-sol. Au premier moment, on ne s'aperçut pas de la disparition du vieux révolutionnaire ; dans le tumulte général, on n'avait pas pris garde à l'incident. Ce fut Ozerof qui s'inquiéta de ne plus voir Bakounine, et qui s'étant mis à sa recherche, apprit enfin ce qui s'était passé. Aussitôt il alla chercher sur la place une compagnie de francs-tireurs, pénétra avec eux dans l'hôtel de ville, et délivra le prisonnier. Mais à ce moment le Comité avait déjà di.sparu, le Conseil municipal l'avait remplacé : Bakounine, se voyant seul, n'avait plus qu'à s'éloigner. Il trouva pour la nuit une retraite chez un ami. Le lendemain soir, ayant appris qu'un mandat d'amener avait été lancé contre lui, il partit pour Marseille, après avoir écrit à Pahx une lettre dont je reproduis les principaux passages :

1. Le préfet, Chiillemel Lacour, fut séquestré pendant un moment par quelques insurf^és ; le surlendemain, .\lbert Hichard, dans une lettre au l'/'of/rès de Lyon (I" octobre), plaida pour cet acte illégal les circonstances atténuantes : " Si l'on a envahi l'hôtel de ville,... si M. Hénon n'a pas été écouté, si M. (Uiallemel-Lacour a été arrêté, c'est que l'absence des conseillers municipaux du lieu des séances et le manque de réponse ont impatienté h; peuple ; vous lui accorderez bien que dans un pareil moment il a le droit de s'impatienter ? »

2. c( Ce fut sur mes instances pressantes qu'ils se décidèrent à venir reprendre leurs sièges do conseillers laissés libres par la foule (jui se retirait à ma voix... Loin d'encourager 1<^ mouvement du :JS scjjtt'mbrc. auquel j'ai été mêlé à mon insu, j'ai contribué a le faire avorter, parce (juc ce ([ue je connaissais des anlécediMils de Bakounine ne me permettait pas d'ignorer d'où venait le vent ijui le poussait. » (Lettre de Cluseret à la Patrie suisse, 8 octobre 1874.)

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Mon v\\rr Miiii. .le lu; veux point |)ailir de J^yon siins lavoii- tlil un (Ici'nicr mol (riulicu. La )»i'U(l('iue m (îinpcclie de venir le sencr la 11 ain hih; dei-nière lois. Je n'ai jjIus j'i(;n à l'aire ici. J'étais venu ii Lyon j)our eomhallre ou poui" moui-ir avec vous. J'étais venu parce que je suis piolondc-nient convaincu (jue la caus<! delà France est r<'devenue, à ('(iUe heure suj)rèm<'. . . , la cause d<' lliunianité. J'ai l)i'is part au niouveuienl d'hier et j'ai signé n)on nom sous les résolutions du Comité (lu Salul de la France ', j)arce (ju'il est évidi-nt j)our moi (|u'ai)rès la destruction réelle et de fait de toute la machine administrative; et gouvernementale, il n'y a plus que l'action immédiate et révolutionnaire du peuple qui puisse sauver la F'rancc. . . Le mouvement d'hier, s'il s'était maintenu triomphant, — et il se serait maintenu tel si le général Cluseret n'avait point trahi la cause du peuple, — en remplaçant la municipalité lyonnaise, à moitié réactionnaire et à moitié incapable. ])ar un comité l'évolutionnaire émanant directement de la volonté du peuple, ce mouvemenl aurait j)U sauver Lyon et la France. . . Je quitte Lyon, cher ami, le co;ur jdein de tristesse et de pi'évisions sombres. Je commence à penser maintenant que c'en est l'ait de la France... Elle deviendra une viceroyauté de l'Allemagne. A la place de son socialisme vivant et réel, nous aurons le socialisme doctrinaire des Allemands, qui ne diront plus que ce que les ba'ionnettes prussiennes leur permettront de dire. L'intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse unie au knout du tsar de Saint-Pétersbourg - vont assurer la tranquillité et l'ordre public, au moins pour cinquante ans, sur tout le continent de l'Europe. Adieu la liberté, adieu le socialisme, la justice pour le peuple et le triomphe de l'humanité. Tout cela pouvait sortir du désastre actuel de la France. Tout cela en serait sorti, si le peuple de France, si le peuple de Lyon l'avait voulu.

La lettre se termine par ces lignes, qui contiennent quelques détails intéressants sur la taçon dont Bakounine avait été appréhendé au corps la veille, par ordre du maire Hénon ^ :

Tu sais qu'hier, vers trois heures à peu près *, j'avais été arrêté à l'hôtel de ville par un monsieur Ibrt laid habillé en civil, qui m'avait fait empoigner par des gardes nationaux de compagnies bourgeoises, je ne saurais te dire laquelle ou lesquelles. Le fait est que ces hommes ont fouillé toutes mes poches avec un aplomb et une habileté qui m'ont prouvé qu'ils ne sont pas étrangers au métier. L'un d'eux a répondu à un autre, qui lui recommandait de me bien fouiller : « Ne crains rien, je connais mon métier ». Les uns m'ont brutalisé de toutes manières, me bousculant, me poussant, me pinçant, me tordant les bras et les mains ; je dois pourtant reconnaître

\. Il veut parler de raflicht' rouge du 26 septembre.

"1. On voit déjà exprimée, dans cette phrase, l'idée que résumera, quelques mois plus tai'd, le titre donné au nouvel ouvrage que Bakounine allait écrire : L'Empire Knouto-germanique.

3. Cette partie de la lettre n'a pas été donnée par Testut, qui en a imprimé le commencement. Je l'ai trouvée dans Nettlau, p. 512.

4. Cette indication doit provenir d'un chiffre pris pour un autre, et je pense qu'il faut lire « vers cinq heures » et non « vers trois heures ». En effet, dans une autre lettre qu'on trouvera plus loin (p. 108), Bakounine dit qu'il resta prisonnier une heure, et ([ue lorsqu'on le délivra il n'y avait plus à l'hôtel de ville un seul membre du Comité du Salut de la France.

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