‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 196 sur 314 · TROISIEME PARTIE. CHAPITRE IV Ii · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE. CHAPITRE IV Ii

Il monta dans le salon, et prit d" abord une attitude insolente. Esquiros vint lui tendre la main ; Gent l'accueillit froidement et d'un air dédaigneux ; Esquiros se retii*a aussitôt. A ceux qui lui parlaient d'entente et de conciliation, Gent répondit : « Le pouvoir est un, et c'est moi. Je ne tolérerai personne ni au-dessus ni à côté de moi. » Les têtes commençaient à se monter. Bastelica se présenta comme délégué de la Commune révolutionnaire. « La Commune ! qu'est-ce que c'est que ça ? s'écria Gent. — Avant de répondre, répliqua Bastelica, je dois vous dire ([u'elle a arrêté et destitué le directeur du télégraphe, et qu'elle m'envoie auprès de vous pour que vous nommiez son successeur. — Ecrivez, dit Gent à son secrétaire : Ordre de remettre immédiatement en liberté le directeur du télégraphe, sous réserve de poursuivre les auteurs de son arrestation. » Et il remet l'ordre au directeur de la paix, Bellevant. qui refuse de l'exécuter et donne sur-le-champ sa démission. Gent envoie alors son frère chercher une voiture. A la porte, on l^efuse de le laisser sortir. Gent veut y aller lui-même. On l'arrête. Il rentre furieux. On s'apostrophe vivement. Un coup de feu malheureux part, Gent tombe blessé. Heureusement, disent les uns. malheureusement, disent les autres, il n'a pas eu grand mal. 11 est à peu près guéri en ce moment.

Ce n'en a pas moins été un coup mortel pour la révolution. On essaie de cacher cette nouvelle, mais elle se répand rapidement. Le soir, par ordre de la Commune, le pseudo-général Nicolas est arrêté. Des gardes nationaux de sa légion l'apprennent. Quelques gardes civiques passent en voitui-e. On croit que ce sont eux qui ont arrêté Nicolas, on fait feu sur eux, et on les blesse ou les tue tous. Un des blessés arrive au poste et raconte ce qui se passe. Ceux qui s'y trouvent se rendent aussitôt sur le lieu de l'événement. De la rue et des croisées on fait feu sur eux. Ils font une charge à la baïonnette, et sont accueillis par de nouveaux coups de feu. Ils font alors un feu de peloton, et gardes nationaux et passants tombent. Le nombre des morts et des blessés, nous n'avons pu le savoir exactement ; il est peut-être moins considérable qu'on ne croit.

Il y avait en ce moment séance dans deux réunions publiques. On vient y annoncer le conflit. On propose de courir aux armes et de se rendre immédiatement à la Commune pour en protéger les membres, ou à la préfecture. C'est approuvé aux cris de : « Oui, tous, tous ! » Je vais prendre mon fusil et je cours à l'hôtel de ville. Saistu cond)ien nous étions au rendez-vous? Trente/!! Nous gardâmes toute la nuit lliôtel de ville, et, si peu que nous fussions, la réaction n'osa pas venir nous déloger. La Commune rendit à minuit un arrêté qui convoquait les électeurs pour procéder à l'élection d'un administrateur su[)érieur [la nomination de Gent n'étant pas reconnue par la Connnune].

Le lendemain [3] cependant, les défenseurs accoururent en assez grand nombre à la préfecture. La réaction de son côté s'arma. Vers trois luuires. les bataillons réactionnaires occupèrent les rues qui avoisinent la préfecture. Le 3" s'empara du palais de justice, où la Commune allait établir une Comniissiou judiciaire. Le 8» garda \c Cours Longchamp et empêcha- d'y circuler. Le 4'' '^'i'^f i^^' placer eu face même de la prélV'ctuie. et à un nu)ineiit donné nous nt)us couchâmes en joue avec ce bataillon. Lnlin on parlementa. On convint qu'on déposerait les armes, et c[U(' chatun rentrerait chez soi. Ce ne fut

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fait qu'à demi, et 1(^ lendemain \f^], (piand on se réveilla, on put voir quatre canons l)raqués contre la prêleclure devant laquelle les avait amenés un des bataillons réactionnaires, le 3«.

Tant que la préfcctui-e était gardée par nous, nous pouvons dire que nous étions les maîtres. La réaction le comprenait, mais les nôtres ne le conc<'vaient pas. Coninie garantie de paix, la bourgeoisie demanda l'évaciiation de la préfecture par tout le monde. Sous prétexte qu'il fallait épargner le sang, on finit par convaincre les nôtres qu'il fallait quitter ce poste important. On ouvrit les portes ; il y eut une scène de fraternisation : ouvriers et boui-geois s'embi-asscrent, et tous sortirent ensend)le, se mêlèrent, et à lombre du draj)eau de l'Internationale ils firent bras-dessus bi'as-d(^ssous le tour de la ville. La farce était jouée, le baiser de Judas allait [)orter ses fruits.

Un quart dbeui-e api'ès. la garde nationale délile devant la \ïréfecture aux cris ré])étés de Vive Geni ! A bas (Jlnseret voleur ! On venait de faire courir un infâme bruit calomnieux contre Cluseret : on répétait à la Boiu-se qu'il avait emporté la caisse du Comité de défense contenant vingt mille francs

Pour mon compte, j'avais refusé de quitter la préfecture ; je protestai, et, avec quelques hommes du g*^ bataillon, je foi*mai un corps de garde et nous occupâmes les issues. Je donnai pour consigne de ne pas reconnaître les laissez-passer signés Gent, et de ne permettre à qui que ce fût l'accès aupi-ès de sa personne. Le soir, on nous fit souper, aux frais de la préfecture, dans un petit restaurant tout près. Quand nous revînmes, notre place était prise : la garde mobile l'occupait !

A partir de ce moment, on ne fait plus un pas à la préfecture sans être arrêté par quatre sentinelles de la bourgeoisie. Si les portes de nos villes étaient aussi bien gardées que celles de la préfecture de Marseille, il y aurait certainement plus d'une cité qui n'aurait pas vu les Prussiens.

Gent gouverne. Voici ses premiers actes : annulation des décrets de la Commune révolutionnaire, réinstallation provisoire de l'ancien maire et d'une partie de l'ancien Conseil municipal, en attendant que les électeurs, convoqués pour dimanche i3 novembre , nomment une nouvelle municipalité.

Esquiros, qu'on voulait maintenir quand même, contre Gent et contre Tours, a déclaré dans une proclamation qu'il ne voulait pas associer son nom à des luttes intestines dans ce moment, et qu'il maintenait d'une manière irrévocable sa démission '. On le porte pour le Conseil municipal ; on veut le nommer maire de Marseille. Avant-hier [le 7 , il a eu le malheur de perdre son fils, qui a été enterré civilement en libre-penseur. Il y avait un cortège immense à ses funérailles.

Cluseret, bien entendu, n'est plus rien, Gent ayant refusé de le reconnaître.

Un autre acte de Gent a été de refuser à la Ligue du Midi le droit d'envoyer des dépêches privées soit à Gambetta. soit à Lyon. Elle n'a pu correspondre, l'interdit a été mis sur sa correspondance télégraphique. La Ligue, non reconnue, et entravée par Gent, a décidé de

1. Une douloureuse angoisse, d'ailleurs, étreignait son cœur et paralysait son énergie : il était retenu au chevet de son fils mourant.

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