TROISIEME PARTIE, CHAPITRE VI I
seille : « Naturellement j'ai accepté. En fondant le récit de Bastelica avec le tien, nous aurons quelque chose de plus complet ; et, comme nous sommes avertis, nous contrôlerons ce qui, dans le récit de Bastelica, a besoin de l'être. . . J'ai déjà imprimé ton introduction '. »
Vers la fin de lévrier arriva enfin la réponse de Varlin à ma lettre du I". La voici ^ :
Paris, le 20 février i8;;i.
Mon cher Guillaume, On me communique à l'instant votre lettre ; je m'empresse d'y ré[)on(lre, afin de vous rassurer sur nos existences. Tous les internationaux avee lesquels vous avez pu être en relations sont encore vivants ; ceux de nos amis qui ont été tués ou blessés, je ne crois pas que vous les connaissiez, si ce n'est P . . . , qui d'ailleurs n'a été que blessé légèrement ; il va complètement mieux.
Malon et Tolain sont à Bordeaux comme représentants du peuple ; ils ont une rude tâche à remplir dans une aussi triste assemblée.
Ici, nous aurions voulu que la province continuât la lutte à outrance ; nos amis révolutionnaires seraient allés, par tous les moyens possibles, rejoindre Garibaldi et ses valeureux soldats. Mais nous n'osons plus espérer cela. Je ne suis pas bien sûr que nos lettres parviennent sûrement et sans être lues, aussi je crois que nous devrons ajourner les renseignements détaillés que nous aurions à échanger entre nous. Je me contenterai pour aujourd'hui de vous dire que nous avons fait notre devoir à toutes les occasions, et si les traîtres Trochu, Favre et consorts ont réussi à nous livrer après nous avoir vendus depuis longtemps, ce n'est certes pas notre faute, mais bien celle des Parisiens qui ont persisté aveuglément jusqu'au dernier jour à croire en la })arole de ces avocats qui, dans toutes leurs proclamations, jusqu'à l'avant-veillc de la capitulation, aflirmaient constamment qu'ils voulaient combattre et vaincre ou mourir, tandis que dès le premier jour ils n'avaient songé qu'à capituler.
Votre lettre me fait espérer que nos amis de Lyon, Marseille et les dépai'tements du Midi sont sains et saufs : j'en suis heureux. A bientôt. Cordiales poignées de main aux amis.
E. Vari.in.
8, rue Larrey, à la Marmite.
P. S. Votre lettre en date du i^^ février n'est arrivée qu'aujourd'hui 20 février.
Cependant les listes d'abonnés pour la Solidarité ne se remplissaient que très lentement. La nécessité d'avoir un journal à nous se taisant sentir chaque jour davantage, quelques membres prirent l'initiative d'une assemblée des Sections montagnardes, «sorte de Landsg-enieinde », connut* disait une lettre de Saint-Imicr, qui eut lieu le 26 février à la Ciiaux-de-Fonds. On y résolut de constituer une société garante de l'existence du journal; un comité formé à Genève par les soins de Joukovsky fut chargé de l'administration et de la publication, et une commission choisie dans le sein de la Section du district du Courteiary dut prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la prompte réapparition du jouriu\l et la constitution iuuîiédiate de la société des garants.
1. Cette introduction ost poniu!'. Lo mot o imprim»'^ « est mis pour <« composé ».
2. Je l'ai puljlire dans le Mémoire de la Fèilc ration juraxsirinie, p. 190.
i3o l'internationale
Bahoniline commence (novembre i^jo) un ouvrante politiqne et phiiosophitjuc, dont il continue la rédaction jusqu'au milieu de mars jHji. Sa détresse matérielle pendant l'hiver i8yo-i8yi .
J'ai inainlcnanl à parler de Bakounine et de son activité comme écrivain, de novembre 1870 à mars 1871. On a vu qu'aussitôt revenu à Locarno, il avait commencé un nouvel ouvrage, Taisant suite aux Lettres à an jFrançais. Il comptait le faire imj)rimer à Genève, à l'Imprimerie coopérative, et entra en correspondance à ce sujet avec Ozerol", Ogaref et Joukovsky. Une lettre écrite à Ogaref (en russe), le 19 novembre ', nous apprend qu'il lui avait lait un envoi de manuscrit, et qu'il Hvait déjà, à ce moment, une quarantaine d'autres pages terminées : a Si je ne le les envoie pas tout de suite, c'est que je dois les avoir sous la main jusqu'à ce que j'aie achevé l'exposé d'vme question très délicate ; et je suis encore bien loin de voir la lin de mon ouvrage ». Il ajoutait ensuite : a Ce ne sera pas une brochure, mais un volume : sait-on cela à l'Imprimerie coopérative ?. . . Ozerof m'écrit que tu te charges de la correction des épreuves. Je t'en prie, mon ami, demande à Jouk de t'aider. Je suis persuadé qu'il ne refusera pas son concours. Une intelligence et deux yeux, surtout lorsque ce sont les tiens, valent déjà beaucoup, mais deux inleUigences valent encore mieux 'K S'il accepte, je serai tout à fait tranquille à ce sujet. . . Remets-lui immédiatement la lettre ci-jointe. » Et dans un posl-scriptum il insistait encore sur la crainte qu'il avait des fautes d'impression : « Tu as peine à déchiffrer mon écriture, de sorte que si tu te chargeais de corriger les épreuves de mon livre à toi seul, cela amènerait immanquablement des erreurs. Tu me ferais parler un autre langage, ce qui me jetterait dans le désespoir. Je tiens beaucoup à ce que ma brochure ou mon livre soit correctement imprimé, c'est pourquoi je te répèle encore une fois : Une intelligence vaut beaucoup, deux valent mieux. »
Dans la lettre à Joukovsky ^ (en russe) Bakounine lui disait : « J'écris et je publie maintenant, non une brochure, mais tout un livre, et Ogaref s'occupe de le faire imprimer et d'en corriger les épreuves. Mais tout seul il n'a pas la force nécessaire ; aide-le, je te le demande au nom de notre vieille amitié, qui, bien qu'elle ait été voilée de quelques nuages dans ces derniers temps, cependant, malgré tout, — je parle en en jugeant d'après moi-même, — n'a pas changé. Donc, je t'en j)rie, aide Aga [OgarefJ pour l'impression et la correction. Ogaref te communiquera tous les détails. »
La composition typographique des premiers feuillets du manuscrit avait été commencée; mais Bakounine n'envoyait pas la suite. Faute d'avoir fait au préalable un plan pour son ouvrage, il s'était lancé dans une de ces digressions dont il était coutumier et qui lui faisaient souvent oublier son point de départ : il avait entrepris toute une discussion métaphysique sur l'idée de Dieu *. Continuant son travail dans cette direction pendant les mois de décembre et de janvier, il poussa la rédaction de son manuscrit jusqu'à la page 256; puis, s'étant enfin aperçu qu'il s'était engagé dans une impasse, il s'arrêta, revint sur ses pas, et, conservant seulement