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TROISIEME PARTIE, CHAPITRE VI I2D

historique, je me chargerais de Brest, de Rouen, de Paris et de la mise au point des autres relations. La brochure aurait '32 pages, 48 au maximum ; imprimée à 5oo exemplaires, elle coûterait 35 fr. par ïeuille, plus 12 à i5 fr. de brochage, 10 fr. de ports, en tout i3o francs. Joukovsky aurait à m'envoyer son manuscrit pour le 10 février.

Capitulation de Paris (a 8 janvier iSyi). — L'année de Bourbaki en Suisse. — Les élections en France. Lettre de Varlin (20 février).

La capitulation de Paris (2S janyier) permit de communiquer de nouveau avec la grande ville, qui était restée séparée de nous pendant quatre', mois et demi (depuis le 19 septembre). 11 faut avoir vécu en ce temps-là '; pour savoir ce que c'est qu'une Europe sans Paris, et combien noire est la nuit quand la capitale de la Révolution est éclipsée. Oh ! ces longs mois durant lesquels la voix de Paris était muette, durant lesquels Bismarcls seul avait la parole, je n'y puis penser sans frissonner encore au souvenir de l'aftreux cauchemar.

Je n'ai pas parlé de ma situation personnelle durant ce sombre hiver : mes souvenirs, en effet, n'ont droit. à figurer dans ces pages que pour ce qui se rapporte à l'histoire de l'Internationale, il suffira de dire que la détresse qui m'avait contraint à recourir à la bourse de Blin, en septembre, se prolongea pendant bien des mois, l'imprimerie n'ayant plus ou presque plus de travail : ce fut, pour ma jeune femme, une période d'angoisses et de privations courageusement supportées. A la misère qui assiégeait le foyer domestique se joignaient les douleurs que nous faisaient éprouver chaque jour les nouvelles des triomphes de la réaction et de la conquête. Une petite lille nous était née ; et lorsque, pour l'endormir ou la calmer, je la berçais dans mes bras, je lui chantais une vieille chanson de Béranger qui exprimait bien nos sentiments, — celle-ci :

Au bruit des lugubres fanfares.

Enfant, vos yeux se sont ouverts :

C'était le clairon des barbares Qui nous annonçait nos revers.

Au milieu des alarmes, Entourés de débris, Vous mêliez à nos larmes Votre premier souris !

Fréquemment, des officiers prussiens, en uniforme, venaient à Neuchâtel, où ils rendaient visite à des familles de l'aristocratie du lieu : on les rencontrait dans les rues, l'air insolent et raide ; ils semblaient marcher en pays conquis ; une envie folle nous prenait de leur crier: Vive Paris ! et plus d'un robuste ouvrier, qui faisait le poing dans sa poche, les suivait d'un regard chargé de haine. IS'ous détestions dans les olliciers prussiens l'incarnation de la tyrannie brutale : nous ne savions pas encore ce qu'allaient être les officiers versaillais !

J'écrivis le i" février à Varlin, par l'intermédiaire d'une personne siïrc, pour le prier de m'envoyer de ses nouvelles et de celles des amis, et lui donner des nôtres. Mais les lignes de chemin de fer étaient coupées sur bien des points, et ce n'était que par un long circuit qu'on pouvait arriver à Paris : ma lettre mit vingt jours à faire le v«)yage. La réponse, que je donnerai plus loin, mit aussi un temi)s assez long à me parvenir.

Le 29 janvier ' et les jours suivants, j'assistai au lugubre délilé de l'armée de Bourbaki, qui traversa presque tout entière la ville de NeuchAtel.

1. On ht dans l'Union libérale, de NeucliAtcl, du .10 janvier 1871 : » Hier, à midi, est arrivé un premier convoi de quatre cents blessés, malades ou invalides de l'arméo de Bourbaki ».

ia(i l'inteu.nationale

Ce spectacle; nous donna rincU'açable impression des atroces réalités de la guerre. Je vois encore les malheureux Français, lignards, zouaves, turcos, mobiles, dragons, descendant en une interminable colonne, incessanunent renouvelée, la route des Terreaux, mornes, lamentables, aflamés, écrasés de fatigue, les pieds presque toujours enveloppés de linges ou de paille. On ne pouvait pas, dans une ville de quinze mille habitants, loger trente à (juaranle mille hommes ; la trou{)e bivouaquait où elle pouvait ; la nuit venue, des soldats incapables de faire un pas de plus restaient affalés dans la rue, sur les trottoirs, grelottant : j'en recueillis une trentaine, deux soirs de suite, dans le local de l'imprimerie ; [)endant ce temps, certains jeunes olHcicrs, des bonapartistes assurément, sans s'occuper de leurs hommes, s'attablaient dans les cafés, où la population, indignée, les huait. De toutes parts les habitants s'empressaient pour soigner les blessés, les éclopés aux pieds gelés, les malades, qu'on installa dans les écoles et dans un temple, transformés en inlirmeries ; chacun leur apportait des provisions, des vêtements, du linge, des chaussures. Au bout de quelques jours, la plus grande partie de l'armée avait été disséminée en dilférentes régions de la Suisse, et il ne resta à Neuchâtel et aux environs que quelques milliers d'hommes. Ces pauvres gens avaient apporté avec eux toute sorte de maladies, entre autres la petite-vérole noire, qui sévit ])endant plusieurs mois à Neuchâtel. Les membres de l'Internationale furent parmi les plus zélés à se dévouer comme infirmiers volontaires ; et quelques-uns d'entre eux, qui se trouvèrent avoir la vocation, se transformèrent pendant un certain temps en infirmiers ])rofessionnels, rétribués par la ville.

Le 3 février, écrivant à Joukovsky, je lui racontais la subite invasion de notre petite cité par cette armée en déroute, et la façon dont quelquesuns de nos camarades s'employaient à la fois, auprès des « bourbakis », aux soins matériels et à la propagande révolutionnaire : « Treyvaud, Bêtrix et d'autres font chaque nuit la soupe pour les blessés logés dans l'église ; ils en profitent pour leur distribuer des brochures socialistes, mais je crois bien que c'est peine perdue ». Dans la môme lettre, je disais qu'on m'avait annoncé ne Lyon, le 28 janvier, que Gaspard Blanc était toujours en prison (nous l'avions cru rendu à la liberté) , mais que, néanmoins, je lui avais écrit une lettre qui lui serait remise, pour lui parler de la brochure.

Le 5 février, Spichiger, Schwitzguébel et moi nous nous rencontrions aux Convers ' pour causer; et le surlendemain 7, Schwitzguébel écrivait à .Joukovsky pour l'aviser de nos décisions, prises d'accord avec ceux des membres de nos Sections que nous avions pu consulter. La publication de la Solidarité commencerait aussitôt que trois cents camarades se seraient inscrits comme abonnés ; le premier numéro aurait exceptionnellement quatre pages, et contiendrait les articles suivants : une histoire de la Fédération romande depuis la suspension de lu publication de la Solidarité, par Schwitzguébel; un article sur la situation générale, que je devais rédiger en utilisant un manuscrit que venait de in'envoyer Jouk; le rapport de la commission de vérification des comptes de la Solidarité ; des lettres des Sections relatives à la réapparition du journal; des nouvell-es diverses. Quant aux brochures de propagande, la division des matières proposée par Schwitzguébel avait été rejetée, après mûr examen, comme trop métaphysique et trop sèche ; d'ailleurs il eût été difficile de trouver des collaborateurs sachant écrire d'une façon à la fois scientifique et populaire. Une autre proposition avait été adoptée, se tenant plus sur le terrain des faits que sur celui des idées : on ferait tout d'abord une brochure sur les Caisses de résistance, où l'on pourrait, à propos de ce sujet pratique,

i. Les Convers sont une petite station de la ligne de chemin de fer du Jura Industriel, également accessible de Neuchâtel, de la Cliaux-de-Fonds (et du Locle), et — à pied ou en poste — du Val de Saint-lmier. C est là, dans une auberge à quelques minutes de la gare, qu'eurent lieu, pendant plusieurs années, nos réunions intimes, lorsque nous avions à nous concerter.

parler de toutes les questions concernant le capital et le travail ; tandis que si l'on avait pris pour point de départ, comme dans la proposition primitive de Sclnvilzguébel, une étude intitulée Travail et capital, on n'aurait pu donner que quelque chose de très insuffisant au point de vue scientifique, et que les ouvriers liraient peu. 11 avait donc été résolu de publier une première série de quatre brochures intitulées : Les caisses de résistance; La coopération; Le crédit; La propriété. C'est là, ajoutait Schwilzguébel, la série qui a paru la plus méthodique, parce qu'elle correspond aux manifestations successives de la pensée ouvrière: en effet, ce sont les caisses de résistance qui ont donné naissance à l'Internationale, et qui forment la base de toute organisation ouvrière; puis est venue la coopération, puis le mutuellisme (crédit), puis le collectivisme (propriété). On publierait ensuite une seconde série, « rentrant dans ce que Ton peut appeler l'ordre révolutionnaire » ; mais il fallait attendre les expériences qui seraient faites avec les premières brochures '.

Cependant, en France, les élections pour la nomination de l'Assemblée nationale, qui devait siéger à Bordeaux, avaient eu lieu !e 8 février. Le i4 j'écrivais à Joukovsky :

Il parait qu'à Paris l(^s rouges ont eu le dessus. C'est toujours une consolation relative ; car si Paris eût voté pour les Orléans ou les Bonaparte, il ne serait resté qu'à se couvrir la tête de cendre. La Constituante ne fera rien de bon, on le sait ; et ce[)endant il sera intéressant d'entendre encore une fois la voix de Louis Blanc, de Quinet, de Pyat, et peut-être aussi celle de quelques internationaux ; car on parle de Varlin, Joliannard, Assi, etc., comme candidats, et j'ignore s'ils n'ont pas été élus.

Dans sa lettre du 7 février, Schwitzguébel disait à Joukovsky, à propos de la future Assemblée nationale, et de la « guerre à outrance » que réclamaient la plupart des républicains avancés : « Que penses-tu de la situation ? Voici ma manière de voir : Ce n'est pas l'honneur français qu'il faut sauver, c'est la Révolution ; or, la résistance à outrance me paraît être l'épuisement, sans utilité, des forces révolutionnaires de France. Le mieux serait donc la paix ; puis, les Prussiens partis, envoyer au diable la Constituante et constituer les Communes. Si tu crois que c'est en effet la route à suivre, emploie l'inffuence que tu peux avoir auprès de nos amis français pour leur faire comprendre cette idée. »

Dans la seconde moitié de février, F. Buisson arriva de Paris et passa deux ou trois jours à Neuchâtel. Je le vis chez mes parents, et je déjeunai un jour chez lui : il me doima des nouvelles de la plupart des militants de l'internationale, qu'il avait appris à connaître; il s'était trouvé à la manifestation du 22 janvier, dans les rangs d'un bataillon des Batignolles, avec Varlin et Malon ; il avait fondé, dans le 17"^ arrondissement, sous le patronage de la municipalité, un orphelinat où avaient été recueillis pendant le siège un certain nombre d'enfants; il cherchait un collaborateur pour cette œuvre d'enseignement populaire, et il me proposa d'entrer dans l'établissement comme instituteur pour y travailler à ses côtés à la grande cause de l'émancipation du peuple |>ar l'éducation. Il parlait avec une chaleur d'ajxjtre, évoquant le souvenir de Pcstalozzi à Stanz,- son enthousiasme me gagna, et l'idée iraller à i'aris, au foyer de l'action révolutionnaire, me joindre aux amis qui travaillaient, infatigables, à donner à l'Internationale une organisation solide, me souriait. J'acceptai donc la proposition. Nous devions partir le soir môme ; et il était entendu que le mois

1 . La lettre de Schwitzguébel a été retrouvée par Netttau, qui ea a publié l'analyse, note 24(50.

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suivant, après avoir aciievé l'inslallalion dclinitive de rorplicliriat, nous reviendrions l'un et l'autre à Neucl)i\tel du relier notre famille. Ma t'eninie, l)ien qu'un jxni émue à la pensée de nie voir entrer dans la l'ournaisc parisienne, n'avait pas dit non. Quanta l'imprimerie, on ferait revenir de Paris mon frère, qui y était resté pendant le siège et y avait servi sueces.sivcment eonnne franc-tireur et comme garde national, et il en reprendrait la direction. J'allai sur-le-champ à la banque Pury et C'*, où l'iraprinjerie avait un com])te-couranl, prendre une somme de trois cents trancs, et à la chancellerie d'Etat me faire faire un passe[)orl *. Mais à mon retour chez mes parents, tout était changé : dans l'intervalle, mou père, qui voyait mon ])rojet de mauvais œil, et que mon départ précipité allait mettre dans l'embarras, avait parlé à Buisson, et celui-ci, à sa demande, avait consenti à modifier son plan, lime déclara donc que, réllexion faite, il trouvait plus sage d'attendre encore : ma présence n'était pas indispensable en ce moment, et il vaudrait mieux remettre mon départ au mois suivant ; je pourrais alors cmmen(;r avec moi ma famille, au lieu d'être obligé de revenir la chercher. Je n'avais qu'à m'incliner devant sa décision ; et il partit seul, par BAle. Je m'étais trouvé, ce jour-là, à l'un de ces tournants de la destinée qui décident de tout un avenir : si j'avais accompagné Buisson à Paris, j'aurais été mêlé aux événements de la Gomnmne, et j'eusse peut-être partagé le sort de mon ami Varlin et de tant d'autres.

Le 24 février, j'écrivais à Joukovsky :

Tu as envie de savoir mon avis sur la part que doivent prendre les Français au mouvement politique ? Mon Dieu, mon cher, tout cela est fort complexe. Il faut être libre pour choisir la meilleure tactique. Je pense que tous les moyens sont bons si on peut être réellement utile à la cause. Ce qu'il faut combattre, à mon avis, ce ne sont pas tant les candidatures ouvrières, la participation des ouvriers aux luttes politiques, etc., car tout cela, à un moment donné, peut avoir son utilité. Ce qu'il faut combattre, c'est l'idéal des communistes' allemands, ce fameux Volksstoat. Ils veulent la candidature ouvrière pour arriver au Volksstaat. Pour moi, je suis prêt à accepter les candidatures ouvrières, mais à la condition qu'elles nous mènent à ran-archie. Or en ce moment, en France, elles ne peuvent avoir que cette dernière signification.

Et, à propos des mouvements du 3i octobre et du 22 janvier à Paris, sur lesquels j'avais été enfin renseigné par F. Buisson :

Ces deux insurrections, loin d'être blanquistes, ont été l'œuvre de l'Internationale. En particulier, le mouvement du 22 janvier a été dirigé par Malon en personne.

Revenant sur la « brochure d'actualité », j'annonçais que Gaspard Blanc - m'avait répondu et s'était chargé du récit des événements de Lyon, et qu'il offrait d'engager Bastelica à écrire celui des événements de Mar-

i . Je l'ai encore : il est daté du 21 février 1871.

2. Lankiewicz, Gaspard Blanc, Parraton. d'autres encore, avaient été remis en liberté provisoire en février: il n'y avait pas eu ordonnance de non-lieu à leur égard, car les auteurs de la journée du 28 septembre furent poursuivis, dans l'été de 4871, et condamnés par un tribunal militaire; le l"' conseil de guerre prononça, le 13 août 1871, les condamnations suivantes : accusés présents : François Parraton, cinq ans de détention ; Adrien Schettel, un an de prison : contumax: Michel Bakounine, Albert Richard, Gaspard Blanc, Saignes, Rivière, Bastelica, Combe, Cluserel, Lankiewiez (il était mort), tous condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée.

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