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TROISIEME PARTIE, CHAPITRE IX lOI

Oui, cliers compagnons, vous, les ouvriers, solidairement unis avec vos frères les travailleurs du monde entier, vous héritez aujourd'hui de la grande mission de l'émancipation de l'iiumanité. Vous avez un co-héritier, travailleur comme vous, quoique à d'autres conditions que vous : c'est le paysan. Mais le paysan n'a pas encore la conscience de la grande mission populaire. Il a été empoisonné, il est encore empoisonné par les prêtres, et sert contre lui-même d'instrument à la réaction. Vous devez l'instruire, vous devez le sauver malgré lui en l'instruisant, en lui expliquant ce que c'est que la Révolution sociale.

Dans ce moment et surtout au commencement, les ouvriers de l'industrie ne doivent, ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Mais ils seront tout-puissants s'ils le veulent. Seulement ils doivent le vouloir sérieusement. Et pour réaliser ce vouloir ils n'ont que deux moyens. C'est, d'abord, d'établir dans leurs groupes, et ensuite entre tous les groupes, une vraie solidarité fraternelle, non seulement en paroles, mais en action ; non pas seulement pour les jours de fête, de discours et de boisson, mais dans leur vie quotidienne. Chaque membre de l'Internationale doit pouvoir sentir, doit être pratiquement convaincu, que tous les autres membres sont ses frères.

L'autre moyen, c'est l'organisation révolutionnaire, l'organisation pour l'actioii. Si les soulèvements populaires de Lyon, de Marseille et des autres villes de France ont échoué, c'est parce qu'il n'y avait aucune organisation. Je puis en parler avec pleine connaissance de cause, puisque j'y ai été et que j'en ai souffert. Et si la Commune de Paris se tient si vaillamment aujourd'hui, c'est que pendant tout le siège les ouvriers se sont sérieusement organisés. Ce n'est pas sans raison que les journaux bourgeois accusent l'Internationale d'avoir produit ce soulèvement magnifique de Paris. Oui, disons-le avec fierté, ce sont nos frères les internationaux qui, par leur travail persévérant, ont organisé le peuple de Paris et ont rendu possible la Commune de Paris.

Soyons donc bons frères, compagnons, et organisons-nous. Ne croyez pas que nous soyons à la fin de la Révolution, nous sommes à son commencement. La Révolution est désormais à l'ordre du jour, pour beaucoup de dizaines d'années. Elle viendra nous trouver, tôt ou tard. Préparons-nous donc, purifions-nous, devenons plus réels, moins discoureurs, moins crieurs, moins phraseurs, moins buveurs, moins noceurs ; ceignons nos reins et préparons-nous dignement à cette lutte qui doit sauver tous les peuples et émanciper finalement l'humanité. Vive la Révolution sociale, vive la Commune de Paris ! '

.J'allai rendre visite à Bakounine, une fois, pendant son séjour à Sonvillier. Il commençait à s'y ennuyer, et me le dit. Si, parmi les ouvriers, il y avait quelques natures d'élite, un trop g^rand nombre d'entre eux inanquaienl de la solidité de caractère qui seule peut faire des révolutionnaires sérieux et surs; « crieurs » et « buveurs w, connue il le leur avait dit. ceux-là pouvaient bien se laisser entraîner à un acte de révollc daus un moment d'exaltation passagère, mais n'étaient pas capables d'action rétlcchie, volontaire et prolongée.

I . Ces trois conférences onloté publiées par Max Nettlaii dans la revue la Snriélé Nouvelle, à Bruxcllo,'; (mars ot avril 1S9,')), Mi;iis malhourousemont d'après une copie très fautive et incomplète. Le manuscrit orif^inil de Bakounine est en ma possession; il m'a été remis, à l'époque, par Adhémar Schwitx^uébel.

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Au milieu de mai il quitta le Val de Saint-Imiér pour planter sa tente au Locle, où il devait retrouver un milieu d(''jà connu de lui, et où en outre il était plus rapproché de la frontière française. Des projets d'action s'étaient peu à peu précisés dans nos esprits : la pensée de laisser nos frères de Paris lullor seuls, sans essayer de venir à Irur aide, nous était insupportable. Nous ne savions pas ce qu'il nous serait possible de faire, mais nous voulions absolument faire quelque chose.

Un plan dont je n'ai eu qu'une connaissance indirecte avait été formé à Genève par quelques réfugiés des mouvements de Lyon et d'autres villes: il s'agissait de concentrer, à Genève ou dans les environs, quelques centaines de volontaires de tous pays, ayant pour la plupart fait précédemment la campagne de France sous Garibaldi, et de les armer ; la légion ainsi formée aurait pénétré sur le territoire français et aurait marché sur Lyon. Mais, pour exécuter un projet pareil, il fallait de l'argent. Des émissaires allèrent à Paris solliciter de la Commune la somme nécessaire ; on leur répondit — ô naïveté criminelle ! — que la Conmiune était une administration publique, avec une comptabilité régulière; qu'elle ne pouvait disposer d'aucune somme, sinon pour les dépenses inscrites au budget de la ville ; et que détourner une partie des deniers municipaux pour solder les frais d'unp aventure de ce genre serait un procédé d'une incorrection inadmissible. Force fut donc de renoncer à l'expédition projetée.

Dans nos Montaenes, un autre plan avait été conçu. 11 existait, dans une ville française de l'Est, une Section de l'Internationale avec laquelle nous étions en relations. Des internationaux de nos diverses Sections, armés, auraient passé la frontière en trois ou quatre groupes, se dirigeant sur cette ville, où leur arrivée aurait coïncidé avec un soulèvement de la population ouvrière. Un délégué nous fut envoyé de la ville en question ; je résolus alors, après entente avec mes amis, de m'y rendre accompagné de Treyvaud pour sonder le terrain et convenir des mesures d'exécution. La nouvelle de l'entrée des Versaillais à Paris, qui arriva au moment même où Treyvaud et moi allions partir, vint brusquement ruiner nos espérances.

J'ai conservé, de ces jours de fièvre où nous avions perdu la notion claire des réalités, une lettre que Bakounine m'adressa du Locle le vendredi 19 mai. Je la reproduis ; on y verra quel ton enjoué il pouvait garder au milieu des plus graves préoccupations. Cette lettre est écrite au dos d'une lettre de l'étudiant Sibiriakof, qui me demandait, le i3 mai, d'envoyer vingt exemplaires de la brochure L Empire knouto- germanique à deux adresses, la sienne et celle de Semen Serebrenikof, ajoutant « qu'il m'enverrait 3o fr. (parce qu'on lui avait dit qu'un exemplaire coûtait i fr. 5o) aussitôt la brochure reçue ». La demande ne me paraissait pas claire : fallait-il envoyer vingt exemplaires à chacune des deux adresses ? mais la mention de la somme de 3o fr. semblait indiquer qu'il ne s'agissait que de vingt exemplaires en tout. J'avais transmis la missive à Bakounine, en lui demandant son interprétation de ce texte ambigu. Il me répondit :

Naturellement vingt exemplaires, par dix exemplaires à chacun. Si tu avais tout l'esprit qu'on te prête, et si tu avais étudié le calcul différentiel et intégral avec celui des variations, comme Fritz Robert, tu aurais compris que Sibiriakof te promettant d'envoyer 3o fr., à raison de i fr. 5o par exemplaire, il ne peut avoir demandé en tout que vingt exemplaires.

Je te préviens qu'Adhémar a écrit à... ', et qu'il est possible qu'un ami de là vienne chez toi soit demain samedi, soit dimanche, à ton adresse directe qu'Adhémar lui a envoyée. Nous viendrons naturellement dimanche -, les Loclois et moi, avec le premier train du Locle. Si tu ne veux pas venir toi-même nous rencontrer à la

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