‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 215 sur 314 · TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l

gare, envoie-moi ton frère * et dis-lui le nom de l'hôtel dans lequel, conformément à ma prière, tu as arrêté la chambre pour moi et pour Ozerof, afin que je puisse y faire transporter immédiatement mes effets ^ A bientôt. Ton dévoué M. B.

J'avais convoqué à la réunion du 21 mai, dont parle cette lettre, le père Meuron, qui, je l'espérais, se déciderait à celte occasion à quitter pour un jour sa retraite de Saint-Sulpice. Mais il m'avait répondu le 19 :

Ta lettre m'arrive à l'instant ; je suis sorti du lit pour y répondre; malade depuis quelques jours, je suis d'une faiblesse extrême. Du reste cet hiver a été rude pour moi... Je suis heureux de penser que tu verras quelques amis réunis. Serre-leur la main à tous, dis mille choses àBakounine... Impossible d'aller vous voir, tu ne comprends pas comme je suis devenu vieux cet hiver passé. Je ne vais plus à Fleurier sans souci de savoir si je pourrai revenir. Voilà, on est vieux, bien vieux, fini ! Salue toute la chère petite famille. J'espère que tu viendras, c'est promis, c'est dû. Adieu, je sens le froid.

La réunion de Neuchâtel était devenue nécessaire parce que le Congrès fédéral annuel, qui aurait dû avoir lieu en avril, n'avait pu être encore convoqué. Le mandat du Comité fédéral était arrivé à son terme ; la réunion désigna le Val de Saint-lmier comme siège du nouveau Comité. Elle s'occupa ensuite du journal, dont la situation financière était devenue critique, par suite des dépenses inconsidérées qu'avait engagées Joukovsky : la Solidarité, conformément au projet de budget établi en février, aurait dune paraître qu'en demi-feuille (exception faite pour le premier numéro) tant que le chiffre minimum de six cents abonnés ne serait pas atteint. Le journal avait donc contracté une dette dont 1 imprimeur réclamait le paiement ; nous décidâmes que les membres qui s'étaient constitués en société de garants de la Solidarité verseraient, à cet effet, une cotisation de six francs chacun, et que, pour l'avenir, le format du journal serait réduit de façon à ramener !a dépense d'impression à trt-nte francs par numéro.

En dehors des délibérations administratives, les membres de la réunion échangèrent naturellement des vues à propos du mouvement projeté dans une ville de France, et c'est alors qu'il fut décidé que Treyvaud et moi irions préparer le terrain. Nous étions loin de nous douter qu'au moment même où nous étions ainsi réunis, les Versaillais pénétraient dans Paris.

La Semaine sanglante. — Les inananwres marxistes contre nous. — Arrivée des réfugiés comnmnalistes en Suisse. — Réponse d'un international à Mazzini, par Bakounine (i^ août). — Préparation de la Conférence de Londres.

Les journaux du lundi 22 publièrent la dépêche annonçant que la porte de Saint-Cloud avait été franchie le dimanche à quatre heures par l'armée

i. Mon frère, après avoir prolon>;é son séjour à Piiris, on il avait eomballa dans les rangs des fédérés (85* bataillon) au.x av;int- postes (Neuilly), jusqu'au .i mai, était revenu a NeuchAtel, et s'occupait à écrire ses souvenirs des deu.x sièt,'es, qui parurent, de juin à septembre 1871. en trois petits volumes intitulés: Souveitirx d'un franctireur (1 vol.) et Souvenirs d'un garde nutional pe dant le .-^irgi' de I^ans et .'<ous la Commune: l" partie, la CirpitulUion (1 vol.): 2* partie, l'iusurrectinn il vol.).

2. Nos allées et venues, à ce moment, étaient surveillées ostensiltlement par !a police. BHkouninect Ozerof s'étaient lo;iés au Petit llétel des Alpes (chez .\1°" Favre), en face do la gare: le lieuten;inl <ie gendarmerie Cliatelain s'instnlla nu rez-decliausséo de l'hôtel, et là il prenait les noms de tous ceux (jui venaitMit rendre visite aux deux Russes.

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versaillaise ; puis ils nous apportèrent, jour après jour, les nouvelles de la guerre des rues, de l'héroïque résislanee des ied«îrés, des incendies, de la délai le el du massacre.

Que dirai je de nos impression^, de noire rage, de noire douleur pendant la Semaine sanglante ? A mesure qu'urrivai(;nl les nouvcllt;s tragiques, chaque jour s'exacerbaient davantage nos senlirnenls. Ou ne tenait plus en f)lace, on se sentait la télé perdue, le c(i;ur accablé. .Ma lemmc ne se trouvait pas auprès <le moi à ce mom(;nt; sa santé étant ébranlée;, je Tavais envoyée, avec notre bébé de six mois, passer (piclque lenips à la montagne, chez sa sœur, dans un village du Jura vaudois, Sainic-Croix D.uis ma solitude, le chagrin, l'angoisse m'étreignaienl doublement. Je me rappelle comment un jour, enfin, à la lecture des télégrammes féroces des Versaillais annon(;ant les massacres, donnant les noms de mes amis (juon disait l'usillés ', n'y résistant plus, je succombai au désesi)oir : (les sanglots incoercibles me secouaient convulsivement, et je ne pus redevenir maître de moi qu'après un long intervalle.

Bakounine, lui, n'eut pas de faiblesse. Il s'attendait à la défaite ; il ne craignait qu'une chose, c'est (juc, dans la catastrophe linale, les communards vinssent à manquer d'audace et d'énergie. Mais quand il sut (|u'ils se défendaient connue des lions, et que Paris était en (lanmies, il poussa un cri de triomphe : « A la bonne heure ! ce sont des hommes ! » dit-il à Spichiger (qui me l'a raconté plus tard), en entrant brusquement à l'atelier coopératif et en frappant de sa canne sur la table. Schwitzguébel, de son côté, écrivait à Joukovsky : a Vive Paris ! cette fois ils se font sauter et ils mettent le feu à la ville ».

Nous nous rencontrâmes, le dimanche 28, aux Convers ; la ferme contenance de mes amis, leurs propos, leur vaillante belle humeur, triomphèrent de mon découragement et rendirent moins sombre ma tristesse. Bakounine n'avait plus rien à faire aux Montagnes : il nous annonça qu'il repartirait pour Locarno le lendemain.

Le lundi, il quitta le Locle le malin pour descendre à Neuchâtel, où il s'arrêta et où il passa la nuit; il continua sa route le mariii, et arriva à Locarno le jeudi i'"" juin.

Le mardi 3o mai j'écrivais à ma femme :

Merci pour ta bonne lettre reçue hier soir, elle ni"a fait du bien... Hier Bakounine, retournant à Locarno, est venu à Neueliàtel. Emilie m'a supplié de lui faire faire sa connaissance ; d'accord avec ma mère, j'ai invité Bakounine à prendre le tbé chez moi : ma mère, Emilie, Julie et Georges y sont venus. Michel nous a raconté sa vie et ses voyages, nous avons fait de la musique, etc. Aujourd'hui il est parti pour tout de bon . .

David Perret est revenu hier soir. Il fait un tableau sinistre de la terreur qui règne dans toute la France.

11 fallait maintenant reprendre le cours de la vie ordinaire, veiller à l'administration des affaires courantes, à l'exécution des décisions de la réunion de Neuchâtel, et tout d'abord s'occuper du journal. Le 3i mai, j'écrivais à Joukovsky que, pour diminuer les dépenses, les amis des Montagnes, réunis le dimanche précédent aux Convers, avaient été d'avis d'adopter le format du Prostrés : dansées conditions, le journal ne devait pas coûter plus de trente francs ; et je démontrais, par un devis détaillé, que l'imprimeur Czerniecki ferait encore un bénéfice d'un tiers. Le 2 juin, nouvelle lettre :

1. On annonçait l'e-xéculion de Pindy, Longuet, Lefrançais, Malon. Vaillant, (iambon, Courl et, Ostyn, etc., sans parler de Dombrowski, Delescluze, Vei morel. Minière, Varlin el tant d'autres, réellement tués pendant ou après la bataille.

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