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TROISIEME PARTIE, CHAPITRE X l-I

écrit mon arrivée en Suisse. Dans le f^rand nombre de lettres que j'ai expédiées de Bàle, il y a huit jours, aurais-je cru vous écrire et ne l'aurais-je point fait? Mes amis me tourmentaient tant, m'arrachaient si souvent à ces lettres, auxquelles je revenais toujours, car elles portaient la joie de mon saint à ceux qui m'aiment ! Répondez-moi vite (chez M'"^ Bovy, «4, i*ue des Granges), et pardonnez-moi si réellement cet oubli a eu lieu ; car je croyais bien vous avoir parlé de ma plume, ainsi que de mon cœur.

Oui, me voici en Suisse, mais sans mes enfants. J'ai dû me cacher pendant deux mois pour disputer aux bourreaux de Versailles ma santé et ma liberté. Quelles scènes ! mes chères fdles. quelles horreurs ! La pensée seule de les dire, de les dénoncer à la conscience humaine me consolait de vivre après tant de martyrs. J'en commence demain ici le récit public. Je le porterai à Genève, en Angleterre, partout où je pourrai être entendue '.

Plusieurs sont saufs ici : Malon, A'aillant. Lefrançais, Ostyn, Clémence ; mais que de morts ! que de vrais héros tombés !

Je pensais bien à vous : mais je ne devais écrire que le moins possible, et je pensais que vous aviez de mes nouvelles par le jeune Lebloys. Je n'ai reçu vos lettres que peu avant mon départ. . . Maintenant écrivez-moi en toute liberté, tout de suite à la Chaux-de- Fonds, ou dans quelques jours à Genève, rue de Lancy, Carouge, chez Ch. Perron.

J'irai probablement en Angleterre très prochainement...

Votre sincère amie L. Ch.

Très peu de jours après, un second envoi de passeports lut fait de Suisse à Mlle Pauline P. dans le même sac de voyage ; ce fut Gustave Jeanneret, cette fois, qui se ciiargea de le transporter, en retournant s'installer à Paris. Mon ami avait en outre accepté une mission spéciale : celle de faire une enquête sur le sort de Varlin, celui de nos amis parisiens auquel nous portions l'intérêt le plus vif, et (jue nous voulions aider de tous nos moyens à écliapper. s'il était possible, aux bourreaux de Versailles. C'était une croyance assez générale, à ce moment, que Varlin n'était pas mort, et qu'il se trouvait cach*'- dans quelque retraite (pi'il s'agissait de découvrir. Ce n'est qu'après plusieurs mois que le récit -, (pii paraît authentique, publié par le journal roj'aliste le Tricolore et reproduit par la Liberté de Bruxelles, des circonstances de son supplice, vint nous forcer à renoncer détinitivement à l'espoir auquel nous nous étions cramponnés aussi longtemps qu'il fut possible.

A ma demande, Gustave Jeanneret a écrit, cette année même (h)o.5), les quelques détails qu'il a pu retrouver dans sa mémoire sur cet épisode; je reproduis l'essentiel de la lettre qu'il m'a adressée à ce sujet :

Je suis ellrayé du vague de mes souvenirs. Ces événements de

1. De ces conférences, qui ne furent pas pul)Ii6es, mais dont lo manuscrit lui fut communi<|ué. 13. Malona extrait plusieurs passades cités dans son livre l.a Troimthne défaitf (in proléldriat franrais (pages 4'il. 450. 490) ; il indique en note le titre du manuscrit en ces termes : « Andué Léo, Le^ Défenseur:^ de l'ordre à Paris en unii

2. Ce récit a étéimprimi' à la p. 479 du livre La Troisiénie défaite du prolétariat français, de H. Maton. — L'oflicier (jui comm^indait le peloton d'exécution, le lieutenant Sicre, s'appropria, comme un tropliéo, la montre de la victime : c'était la montre d'arfient (|uc le^ ouvrieis reUcnrs avaient donnée à leur camarade apri-s leur ^Tève victorieuse de ISIVI, el ([ui portait ces mots ^'ravés sur la cuvette : Honiniane des nurriers rplieurs à Varlin. i>e}ilenihre f8€i. (Biographie de Varlin, par K. Kaill"t, payes 18 et (il.)

Ija L INTERNATIONALE

1871 sont ensevelis sous une telle couche de poussière ([uc; je ne sais plus rien de ])récis.,. Je nie souviens cpie h; sac de voyafije m'a été envoyé de Sonvillicr, (|u"il avait un (lonl)le fond, et (]nv j'ai dû à mon ari-ivée à l*ai-is le déposer chez M"'' P. ; celle-ci «levait me mettre en relations avec des gens ayant connu ou approché Varlin, dont on ne savait rien de |)récis à ce moment; elle m'a lait connaître, entre autres, la (illede Pierre Vin«;ard. Je suis ail»' à la Marmite, rue Lai'rey; à Montnuirtre, rue Lepic ; et, je ne sais plus où, cliez M'"'' Lallemand (M""" Lelranc^ais), pour avoir des renseignements sur Yarlin, sans rien pouvoir dé(;ouvrir, naturellement.

Mais, pendant mes recherches, on me parla de connnunards en détresse, et en jjarticulier d'un colonel nommé Doux, dont le signalement ne correspondait à aucun de ceux des passe[)orts dont je pouvais disposer. Connue le mien propre |)ouvait mieux s'appliquer au cas, j'allai à la légation suisse, et fis faire un passeport pour moi; ...je le lis légaliseï' ensuite à la [)rét'ecture de police, et mon colonel s'en fut avec la i)ièce, je ne sais où. Ce sont des amis de M""^ Rouillier, la femme du secrétaire de Vermorel ', qui m'avaient mis en relation avec le colonel Doux.

Je n'ai pas vu M'i^ André Léo ^ Mais j'ai eu des relations avec l'avocat Laviolelte ; avec Paul Lanjalley, qui venait de publier avec Paul Corriez la première histoire de la Commune ; avec le Dr Robinet, le positiviste ; avec Dupont (de Bussac). très connu alors pour ses plaidoyers devant les Conseils de guerre. J'avais pour M"'" Lallemand une lettre de son mari (Lefrançais). C'est aussi à cette époque que j'ai fait la connaissance de Tajan-Roger. le beau-pèi'e de Henri Brisson, un vieux saint-simonien qui avait organisé jadis la partie musicale dune expédition en Algérie. 11 me demandait alors anxieusement ce qu'on pensait de son gendre dans l'Internationale, et entre temps m'envoyait copier rue Mazagran (chez Brisson) son portrait en costume saint-simonien, tunique boutonnant au dos.

Je n'aurai, dans ces souvenirs, à parler des réfugiés de la Commune qu'incidemment, au point de vue des rapports personnels que j'ai eus avec quelques-uns d'entre eux, en particulier avec Lefrançais, Ch. Beslay, Elle et Elisée Reclus, Pindy, et de leur action dans l'Internationale en Suisse. Pour tout, le reste, je renvoie à l'ouvrage que prépare Lucien Descaves sur la proscription conimunaliste, ouvrage en vue duquel il réunit, depuis plusieurs années, une documentation qui promet un livre des plus intéressants. Je me contente de citer les noms des réfugiés que j'appris à connaître à Neuchâtel, pendant le .'•éjour plus ou moins long qu'ils tirent dans cette ville : c'étaient Adolphe Clémence, relieur, un ami de Varlin ; le vieux Charles Beslay, Taini de Proudhon, à la Banque d'échange duquel il opposait une banque de son invention qu'il essaya défaire fonctionner en Suisse; le vannier Gailiot, du Creusol ; le peintre en bâtiments Dargère ; un ouvrier sellier d'origine russe, Mahler; le blanquiste Jeallot, qui fut réduit pendant longtemps, pour gagner son pain, à tourner la roue d'une presse dans une imprimerie ; les deux Berchthold, l'oncle et le neveu, architectes ; un jeune ingénieur, Decron, qui travailla plusieurs années dans

1. Ed. Pioiiillier. aujourd'hui directeur ries usines à gaz de Turin, était lié depuis 1869 avec Gustave Jeanaerot ; il nous avait adressé quelques correspondances pour la Solidarité en 1870. Arrêté après la Coniraune, il fut envoyé sur les pontons; il bénéticia d'uii ac;iuitt''niinl, et je fis sa couitaissanrc i\ son passage à NeuchAtel, lorsqu'il quitta la France.

2, (tn a vu que M""= Cliamps( i.\ avait déjà ijuittè Paris.

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