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TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l

ques milliers d'individus, ils ont dû soutenir une lutte journalière contre la majorité jacobine. Et au milieu de quelles circonstances encore ! 11 leur a fallu donner du travail et du pain à quelques centaines de milliers d'ouvriers, les organiser, les armer, et surveiller en même temps les menées réactionnaires ; . . . il leur a fallu opposer un gouvernement et une armée révolutionnaires au gouvernement et à l'armée de Versailles, c'est-à-dire que, pour combattre la réaction monarchique et cléricale, ils ont dû, oïdjliantou sacritiant eux-mêmes les premières conditions du socialisme révolutionnaire, s'organiser en réaction jacobine... Je sais que beaucoup de socialistes^ très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s'être pas montrés sullisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire, . . Je ferai observer aux théoriciens sévères de 1 émancipation du prolétariat qu'ils sont injustes envers nos frères de Paris : car, entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance iiinnense qu on ne franchit pas en quelques jours. Quiconque a eu le bonheur de connaître \'arlin, par exemple, pour ne nommer que celui dont la mort est certaine ', sait combien, en lui et en ses amis, les convictions socialistes ont été passionnées, réfléchies et profondes. C'étaient des hommes dont le zèle ardent, le dévouement et la bonne foi n ont jamais pu être mis en doute par aucun de ceux qui les ont approchés. Mais précisément parce qu'ils étaient des hommes de bonne foi, ils étaient pleins de déliance en eux-mêmes en présence de 1 œuvre immense a laquelle ils avaient voué leur pensée et leur vie : ils se comptaient pour si peu ! Ils avaient d'ailleurs cette conviction que, dans la Révolution sociale, diamétralement opposée, dans ceci comme dans tout le reste, à la Révolution politique, l'action des individus était presque nulle et l'aclion spontiuiée des masses devait être tout. Tout ce que les individus peuvent faire, c'est d'élaborer, d'éclairer et de propager les idées correspondantes à l'instinct populaire, et, de plus, c'est de contribuer par leurs eUorls incessants à lorganisalion révolutionnaire de la puissance naturelle des masses, mais rien au-delà ; et tout le reste ne doit et ne peut se faire que par le peuple lui-même. Autrement on aboutirait à la dictature politique, c'est-à-dire à la reconstitution de l'Etat, des privilèges, des inégalités, de toutes les oppressions de l'Etat...

Varlin et tous ses amis^ comme tous les socialistes révolutionnaires, et en général comme tous les travailleurs nés et élevés dans le peuple, partageaient au plus haut degré cette prévention parfaitement légitime contre l'initiative continue des mêmes individus, contre la domination exercée par des individualités supérieures : et comme ils étaient justes avant tout, ils tournaient aussi bien cette prévention, cette détiance, contre eux-mêmes que contre toutes les autres personnes.

Contrairement à cette pensée des commuuisles autoritaires, selon moi tout à fait erronée, cpiune Révohition suiiale [)eut êli'C décrétée et organisée, soit par une dictature, soit [)ar une asseml)lée constituante issue d'une révolution politi(iue. nos amis les socialistes de Paris ont pensé (ju'elle ne [)ouvail être iàit(> ni amenée à son pk'in

1. Ainsi qu'on le verra plus loin, quelques-uns ircntre nous espéraient encore, conlrairement a l'opinion lio Uakounine, «lue Varlin n'était pas mort : nous limes en juillet une tentative pour lui taire parvenir un passeport dans la retraite où nous le supposions caclic.

iG4 l'intkhnationalk

développement que par l'action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations p<)[)ulaii'es.

Nos amis de Pai'is ont eu parl'aitcmenl raison. . .

En mCme leini)s qu'il écrit ces pages, — (pii ne turent malheureusement pas publiées de son vivant, — iiakouninc se préoccupe de l'état des esprits en Italie, où les événements de l'uris avaient {)r()<luit une agitation considérable ; les mazziniens étaient iiostiles à la Conunune, les garibaldiens, au contraire, lui étaient sympathiques ; Bakounine entre en relations, [)ar une lettre écrite le 24 juin, avec Achille lîizzoni, directeur d'un petit journal radical de Milan, le (jazzeUino rosa, au moyen duquel, à déiaul d'un organe socialiste qui n'existe pas encore, il espère pouvoir l'aire pénétrer en Italie les idées <iu socialisme révolutionnaire ; il allait bientôt iniervenir directement, et avec un éclat qu'on n'a pas oublié, dans les ailaires italiennes, par sa polémique relenlissanle contre Mazzini (voir plus loin p. i j'i).

11 suit également les événements d'Espagne, où l'Internationale est persécutée ; il reçoit le 3 juillet une lettre que Sentinon, arrêté depuis quelques jours, lui écrit de la lorleresse de Montjuich : Scntuion avait mis sa signature, en même temps qu'un autre international de Barcelone, Clémente Bové, au bas d'une protestation contre les égorgeurs du prolétariat français {Manifiesto de aigu nos partidarios de la Cornunad los poderosos de la tierra, « Manil'este de quelques partisans de la Commune aux puissants de la terre ») ; ce maniléste lut saisi et ses deux signataires emprisonnés.

Mais Bakounine apprend ce qui se passe à Londres et à Genève, et aussitôt il prend léu : il pense que la question ducontlit entre la Fédération des Montagnes et la Fédération de Genève sera portée devant le Congrès général dont la convocation ne peut manquer d'être prochaine, et le 4 juillet il commence à écrire un exposé des origines du contlit, qui est designé, dans son calendrier- journal, tantôt sous le nom de Protestation de l'Alliance, tantôt sous celui à' Appel ; dès le 9 juillet, il m'envoie les 41 premières pages de ce nouveau travail ; le 16 il m'expédie les pages 42-91, et le 20 la lin, pages 92-141. Je possède encore les feuillets t)3-i4i de ce manuscrit, les 62 premiers feuillets, que j'avais envoyés en communication à Genève, ont été perdus.

Le travail de Bakounine n'a pas été utihsé '. 11 me semble intéressant de faire connaître, à titre de témoignage de son état d'esprit à ce moment, un passage remarquable de cet écrit (feuillets iod-xoS). Après avoir exposé le fait de la solidarité universelle des prolétaires, fait sur lequel est fondée l'existence de Tlnternationale, Bakounine prolite de cette occasion pour rendre un juste hommage à Marx, ainsi qu'à deux autres socialistes allemands, Engels et Becker :

Il résulte de ce que j'ai montré plus haut, — dit- il, — que tous les corps de métier dans tous les pays du monde sont réellement et indissolublement solidaires.

Cette solidarité se démontre par la science autant que par l'expérience, la science n'étant d'ailleurs rien que l'expérience universelle mise en relief, comparée, systématisée et duement expliquée. Mais elle se manil'este encore au monde ouvrier par la sympathie mutuelle, profonde et passionnée, qui, à mesure que les faits économiques se <léveloppent et que leurs conséquences politiques et sociales, toujours de plus en plus amères pour les travadleurs de tous les métiers, se font sentir davantage, croît et devient plus intense dans le cœur du [)rolétariat tout entier. Les ouvriers de chaque métier et de chaque

t. A l'exception d'un fragment assez étendu, comprenant les feuillets 123-139, qui a été imprimé, à la fin de 1871, dans notre Almanacli du Peuple pour ISli, sous ce litre: Organisalion de l'Jnlernationale.

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pays, avertis, d'un côté, par le (-oncours matériel et moral que, dans les époques de lutte, ils trouvent dans les ouvriers de tous les autres métiers et de tous les autres pays, et de l'autre par la réprobation et par l'opposition systématique et haineuse qu'ils rencontrent, non seulement de la part de leurs propres patrons, mais aussi des patrons des industries les plus éloignées de la leur, de la part de la bourgeoisie tout entière, arrivent enfin à la connaissance parfaite de leur situation et des conditions premières de leur délivrance. Ils voient que le monde social est réellement partagé en trois catégories principales : 1° les innombrables millions de pi^olétaires exploités; 2° quelques centaines de milliers d'exploiteurs du second et même du troisième ordres ; et 3° quelques milliers, ou tout au plus quelques dizaines de milliers, de gros hommes de proie ou capitalistes bien engraissés qui, en exploitant directement la seconde catégorie, et indirectement, au moyen de celle-ci, la première, font entrer dans leurs poches immenses au moins la moitié des bénéfices du travail collectif de l'humanité tout entière.

Du moment qu'un ouvrier est parvenu à s'apercevoir de ce fait général et constant, quelque peu développée que soit son intelligence, il ne peut manquer de comprendre bientôt que, s'il existe pour lui un moyen de salut, ce moyen ne peut être que l'établissement et l'oi'ganisation de la plus étroite solidarité pratique entre les prolétaires du monde entier, sans difi"érence d'industries et de pays, dans la lutte contre la bourgeoisie exploitante.

Voilà donc la base de la ç-rande Association internationale des traQuilleurs toute trouvée. Elle nous a été donnée non par une théorie issue de la tête d'un ou de plusieurs penseurs profonds, mais bien par le développement réel des faits économiques, par les épreuves si dures que ces faits font subir aux masses ouvrières, et par les réflexions, les pensées qu'ils font tout naturellement surgir dans leur sein. Pour que l'Association ait pu être fondée, il avait fallu que tous ces éléments nécessaires qui la constituent : faits économiques, expériences, aspirations et pensées du prolétariat, se fussent déjà développés à un degré assez intense pour former une base solide. Il avait fallu qu'au sein même du prolétariat il se trouvât déjà, parsemés dans tous les pays, des groupes ou associations d'ouvriers assez avancés pour pouvoir prend i^e l'initiative de ce grand mouvement de la délivrance du prolétariat. Après quoi vient sans doute l'initiative ])ersonnelle de quelques individus intelligents et dévoués à la cause ])opulaii'e.

Nous saisissons cette occasion pour rendre hommage aux illustres chefs du parti des communistes allemands, aux citoyens Marx et Engels surtout, aussi bien qu'au citoyen Ph. Becker. notre ci-devant ami, maintenant notre adversaire implacable, (jui furent, autant qu'il est donné à des individus de créer queh/ue chose, les véritables créateurs de l'Association internationale. Nous le faisons avec d'autant plus de plaisir, que nous nous verrons forcés de les combattre bientôt. Notre estime pour eux est sincère et profonde, mais elle ne va pas jusqu'à l'idolâtrie et ne nous entraînera janiais à prendre vis-à-vis d'eux le rôle d'esclave. Et tout en continuant à rendre pleine justice aux immenses services qu'ils ont rendus et rendent même encore aujourd'hui à l'Assoi'iation intei-nalionale, nous combattrons à outi-ancc leurs fausses théories autorilaircs, leurs

ïfifi I.'iNTKRNATIONAI.K

v('Ilrit(''S (liclaldi-iales. (;l celte niaiiic d'intrig'uos souterraines, de rancunes vaniteuses, de misérables aniniosités yiei'sonîielles, de sales injures et (Vinlames calomnies, cui cai'aetéi-ise d'ailleurs les luttes politicfues de ])resque tous l(^s Allemands', et qu'ils ont mallieiii-eusenient apportée avec eux dans l'Association internationale.

Le samedi i" jnillol, un téléuranime m'annonçait l'arrivée à Nenchatel du père Mcnrou. qui viMiait nie rendre visite. C'est la seule fois qu'il soil sorti de sa retraite de Sainl-Sulpice. 11 passa la journée rtirz moi. Il était bien chan<jé : ses Incultes avaient visiblcuient baissé. Ay)rès le choc douloureux qu'il avait reçu des massacres de mai ei de la ruine de nos espérances, il essayait de se consoler en faisant le rêve innocent d'une humanité rendue libre et heureuse par im moyen bi/arre. 11 nie coiita qu'un de nos amis, un vieux f^ravcur du Locle qtie nous appelions Rourquin (Jeu cachets, — un honnne de beaucoup de talent et d'esprit, qui malheureusement était nn buveur d'absin'he, — était allé lo voir et lui avait confié qu'il avait découvert le mouvement perpétuel. Gr;\ce à la merveilleuse invcniinn de Bourquin, on allait pouvoir construire des mot'urs qui travailleraient sans rien dépenser; cette force motrice erratuite, mise à la disposition de tous, allait supprimer la misère et faire régner partout l'abondance et la ]»aix. Il ( ût été cruel de souffler sur une chimère qui adouc'ssait, pour mon vieil ami, l'amertume de son chasfrin ; et, m'associant de tout cœur aux vœux qu'il formait avec tant de candeur et de foi, je le confirmai de mon mieux dans l'assurance que le bien l'emporterait sur le mal, et qee la justice et la fraternité auraient entin leur jour.

Avant de reprendre le récit des incidents relatifs à la Section de l'Alliance, à Londres et à Genève, je veux consacrer quelques pages à l'arrivée, dans la Suisse française, des réfugiés de la Commune, ainsi qu'au début de la lutte entreprise par Bakounine contre Mazzini.

On a vu nue nous avions constitué, dans le Jura, des Comités de secours pour les réfugiés de la Commune ; à Genève, nos amis pensèrent à fournir à ceux des survivants de la bataille qui se tenaient cachés à Paris le moyen de franchir la frontière. A la fin de juin, je reçus de Charles Perron une lettre m'annonçant qu'il s'était procuré un certain nombre de passeports et d'actes d'origine suisses, et qu'il allait me les envoyer, ajoutant qu'il me priait de m'occuper de les faire parvenir à Paris, attendu qu'il n'avait pu trouver personne à Genève qui voulût se charger d'aller les porter. Les papiers annoncés arrivèrent : ils étaient cachés dans le doul;)le fond d'un sac de voyage. Je fis part de la lettre de Perron à quelques intimes : aussitôt Àdhémar Schwitzguébi^l s'otTrit pour aller à Paris ; en nous cotisant, nous réunîmes l'argent nécessaire, et. le lundi 3 juillet, l'excellent Adhémar arrivait chez moi, tout équipé pour le voyage. Perron m'avait donné l'adresse de la personne à laquelle les passeports devaient être remis : M"^ Pauline P. ; il m'avait en outre envoyé un passeport spécialement destiné à l'ami qui se rendrait à Paris. Le signalement porté sur ce passeport pouvait s'appliquer à peu près à Schwilzguébel, sauf sur un point ; il disait : « barbe naissante », et Adhémar, qui joignait à sa qualité d'ouvrier graveur celle de sous-lieutenant dans un bataillon de la milice, avait déjà une assez forte moustache. Notre ami aurait fait bien volontiers le sacrifice de cet ornement : mais cela n'eût pas fait l'affaire, car le signalement n'était pas celui d'un jeune homme rasé. Le seul parti à prendre était d'essayer, par d'habiles coups de ciseaux, de ramener la moustache à des dimensions telles qu'elle pût être, à la rigueur, qualifiée de « naissante ». Ma femme mit toute la dextérité possible à cette opération, à laquelle Adhémar se prêta avec cette gaîté bonne enfant qui était

1. La correspondance de Marx, d'Engels et de Becker avec Sorge, qui vient d'être publiée, justifie pleinement cette appréciation de Bakounine.

un trait essentiel de son caractère ; et le résultat fut, à l'unanimité, déclaré acceptable. Schwiizguébel partit, nous laissant fort inquiets, et bien impatients de recevoir la nouvelle de son arrivée à bon port.

Le même jour, un de mes amis d'enlance. un jeune peintre, Gustave Jeanneret. devenu aujourd'hui un artiste éminent, — qui, fixé à Paris depuis 1869, était revenu à Neuchâtel au commencement de la guerre, et, gagné aux idées socialistes, s'était affilié à l'Internationale. — venait m'annoncer son prochain départ pour Paris, où il allait reprendre ses travaux et ses études. Je regrettai vivement de ne l'avoir pas su plus tôt, car il aurait pu se charger du sae.

Voici deux billets écrits à Joukovsky, — enfin retrouvé, — le 4 et le 5 :

4 juillet.

Mon cher, Adhémarest parti hier à quatre heures. Je ne puis t'en dire davantage pour le moment. J'ai bon espoir.

p]nvoie au plus vite à Spichiger les comptes du journal et le registre des abonnés. Absolument il faut qu'un numéro paraisse cette semaine, et cela dépend de l'activité que tu mettras à faire cet envoi.

Mes amitiés à Charles. J. G.

Mercredi après-midi.

Mon cher, J'espère pouvoir te donner demain des nouvelles dAdhémar, qui est parti lundi conformément au télégramme.

Je suis très angoissé, jai grand peur qu'il ne lui arrive un accident. Je me reproche de l'avoir laissé partir, d'autant plus qu'une heure après son départ j'ai trouvé quelqu'un qui aurait pu plus facilement que lui faire ce voyage.

Enfin, demain nous saurons ce qu'il en est. J. G.

Schwitzguéhel revint de Paris sain et sauf, le samedi ou le dimanche suivant. 11 avait vu M'"" André Léo. qui était cachée chez M"'' P. ; et ce fut avec un des passeports apportés par lui que Léodile Champseix ' quitta Paris, une quinzaine de jours plus tard, pour venir en Suisse

Je me rendis à Genève vers le lo juillet : quelques réfugiés de la Conunune y étaient déjà arrivés, et une réunion avait été convoquée, à laquelle Perron et Joukovsky m'avaient engagé a assister. Je rencontrai là plusieurs proscrits; un tout petit jeune homme, noiraud, fort laid, vint me donner une poignée de main en me disant d'un air mystérieux qu'il était Léo Frànkel ; avec lui était une dame, M"" Paule Miidc. qui m'annonça qu'elle voulait faire une tournée de conférences et m'otfrit d'aller à cet effet à Neuchâtel et aux Montagnes. Je ne vis pas Lef'rançais, quoiqu'il fCit arrivé à Genève quehpies jours anparavant, le 3 juillet ; par iirulence, il se tenait encore caché; il se dissinmla longtemps sous le nom de Bedel. qui était celui de l'ami dont il avait emprunté le passeport pour franchir la frontière à Bcdiegarde. La réunion avait pour but de constituer une Section de l'Internationale qui ferait de la propagande en France ; mais ce projet n'aboutit pas pour le moment. On parla aussi du eonllit avec Londres, et il fut, dès ce moment, ([uestion de la suppression du Conseil général.

11 existe une lettre (sans date, mais qui doit être du dimanche i6 juillet) écrite par Schwitzguél)el à M"<= PauUne P., et que la desliiui taire avait soigneusement conservée 'K Je veux en citer ici quelques

1. On sait que M'"" André Léo — de son nom do lille M"* Léodile lîéra — av;iil épousé en lS;ii un républicain français beaucoup plus Agé qu'elle, Cbanipseix. mort vers 1860 ; elle était inére de deux lils jumeaux, André et Léo, et ce sont les prénoms de ses lils qui lui fournirent le pseudonyme sous lequel elle se lit connaître connue écrivain.

2. Elle l'a remise cette année mènu^ (l'.tOIJ) à mon ami Lucien Descaves, qui a bien voulu me la communiquer.

passages, parce que la personnalité de Schwilguébel s'y dessine mieux que dans les articles de journaux et les circulaires :

Ma clièiui (Iciuoiselle,

11 m'a clé impossible de vous éerire ))his tôt ; an-ivé à la maison, j'ai du me ineUro au travail, sans pouvoir hronclicr, afin de racheter les y)onnes g^ràrcs de mes parents, qui étaient quelque peu mécontents de mon absence de quelques jours.

... Je suis impatient de recevoir des nouvelles de nos amis de Paris. [Suivent des indications sur la façon de correspondre au moyen d'un dictioMnair(^ chidrél... Dans votre prochaine letti*e, vous voudrez bien aussi me donner quelques détails STir la situation morale des ouvriers à Paris: si la chute de la Commune les a démoralisés, oui ou non ; s'il y a espoir d'arriver, aloi-s (lue la terreur blanche aura cessé, à un reg'rou])enient sérieux et "énérai : enfin si vous, (|ui avez exprimé, en ma présence, la résolution éneri^ique de vous occuper de réunir de Pouv(>au les éléments socialistes, êtes déjà ari'ivée à quelque résultat pratique.

Croyez bien C[ue lorsque j'ai communiqué à nos amis sûrs le résultat de notre entrevue avec vous et M""^ Léo, tous ont admiré votre fermeté morale à toutes deux. Il était bien naturel que nous, qui voyions les événements de loin, devenions encore jilus énergiquement résolus en apprenant les atrocités commises contre nos frères ; mais au centre même de l'orage réactionnaire, rester ferme, sereine, ne point montrer de colère, mais de la réflexion, du calme, un pareil spectacle a produit sur moi une impression qui ne s'effacera pas et qui m'attache à vous par l'estime, le respect...

J'apprends que les réfugiés français vont constituer à Genève une Section ayant surtout pour but la propagande en France. Vous voyez que partout, loin de nous affaiblir, les événements, quoique désastreux, nous fortifient et augmentent l'énergie de tous les amis dévoués et sincères. Il vous sera sans doute agréable de savoir les noms de nuelques-uns des réfugiés résidant à Genève : Lefrançais, Dereure, Mégy, Razoua, Frankel, M'"*= Paule Mink, quelques Lyonnais. Marseillais, et encore quelques Parisiens dont j'ignore les noms. Malheureusement ces amis arrivent parmi nous au milieu d'une lutte intestine, suite de la scission survenue au Congrès romand de la Chaux-de-Fonds et dont M"'*^ Léo a eu connaissance. ]\I. Outine, un intrigant, un vaniteux, dans un moment si critique, se laisse guider par des animosités personnelles et remue ciel et terre pour faire exclure de l'Internationale les meilleurs éléments de notre Fédération. James Guillaume, Perron et d'autres encore. Les Français se sont fait exi^liquer tous ces faits et prennent parti pour notre Fédération. Nous avions, pendant longtemps, bêtement laissé faire ces messieurs, et ils en profitèrent pour ourdir contre notre Fédération un véritable complot ; le Conseil général lui-même était sur le point de nous exclure, mais, grâce à Robin, l'affaire est ajournée. Tout ceci viendra au prochain Congrès général.

Je ne voudrais pas que ces quelques lignes vous fassent une mauvaise impression relativement à nos adversaires, qui. je crois, cherchent aussi à vous être utiles ; éloignés comme vous l'êtes, vous ne pouvez apprécier tous ces faits, et le mieux c'est de rester neutres en attendant que les circonstances vous permettent de juger en entière connaissance de cause.

James Guillaume m'envoie à l'instant le billet qu'il a reçu de i\jnie Léo. Nous ne comprenons ni l'un ni l'autre le passage relatif à Lemaire ; je pense que cela concerne Perron; je lui envoie le billet... Pour ce qui concerne les pass., s'adresser directement à James, à l'adresse convenue, ou à Perron, cfui arransceront.

Chères dames, recevez toutes les deux les amitiés fraternelles de votre dévoué

Adhémar Schwitzguébel, graveur.

Saluez aussi les amis présents à Paris.

L'ordre chronologique m'oblige à ouvrir ici une parenthèse relative à notre journal.

La Solidarité ne devait pas recommencer à paraître. Dans une nouvelle réunion des Sections montagnardes tenue à la Chaux- de-Fonds le 9 juillet, on s'était occupé des moyens de réunir les ressources nécessaires : mais nos finances étaient absolument épuisées par les sacrifices de tout genre qu'il avait fallu s'imposer, en particulier en vue du sauvetage des proscrits et des secours aux réfugiés. La Section du Locle, désignée pour éditer et administrer le journal, ne voulut pas s'aventurer dans une entreprise incertaine, et déclara par une circulaire aux autres Sections (12 juillet) qu'elle ne recommencerait la publication de la Solidarité que lorsqu'une base financière solide aurait été préalablement étabUe.

Le i3 juillet, le nouveau Comité fédéral — composé d'Alfred Andrié. monteur de boîtes, Sylvain Clément, photographe ', AU Ebeihardt, horloger. Arthur Hsemmerli, monteur de boîtes, .Alfred Mnnnier, guillocheur, Georges Rosscl, horloger, Adhémar Schwilzguébel . graveur — annonçait aux Sections son entrée en fonctions par une circulaire que signa Schwitzguébel comme secrétaire correspondant.

Une seconde circulaire du Comité fédéral, du 26 juillet, convoqua pour le 6 août une réunion des garants de la Solidarité: cette réunion, qui eut lieu à Saint-Imier, exprima son mécontentement de la façon imprudente dont Joukovsky avait engagé des dépenses qui n'avaient pas été prévues, et, à quelques exceptions près, les garants se refusèrent â couvrir un déficit dont ils n'accepi aient pas la responsabilité. Mais la Section du Locle insista, et — j'achève l'histoire de ces tentatives qui n'aboutirent pas — une nouvelle réunion de ceux des grarants qui avaient fait un premier versement fut tenue aux Convers le 27 août ; au nom de celte réunion, Schwitzguébel écrivit à Joukovsky, le 3 septembre, pour réclamer une fois de plus les comptes de la Solidarité: il ne put pas les obtenir. Le projet de recommencer la publication du journal fut définitivement abandonné.

La Liberté, de Bruxelles, était devenue quotidienne au prinlenq)s de 1871, et le resta pendant quelque temps; un certain nouïbre de mend)res de nos Sections s'y abonnèrent, et la Liberté, en échange des abonnements pris par nous, se décfira prête à publier les communications (jue nous pourrions lui envoyer; jusqu'à l'autonme de \^~i, elle remplaça ainsi pour nous, plus ou moins, l'organe (jui nous manqtiait.

Il me reste, pour achever ce que j'ai â dire à piopos du sauvetage des proscrits de la Conmiune. à parler de l'arrivée à NeucliAIel de M'"' Champseix et de Malon, et du voyage à Paris de mon ami (lustave Jcanneret.

Le mardi 23 mai. au moment de l'occupation des Ratignolles par les Versaillais, Malon (qui était maire du 17" arrondissement) avait été sauvé par mon ami F. Buisson et sa vaillante mère : celle-ci lavait caché, au moment du péril pressant, chez le concierge d'une ch:qiellc j»rotestanle ; on lui trouva ensuite une retraite plus sùrc chez le statuaire t)ltin (l'aiiiinr

1. Clomrnt av;iil f;iit, en m li tsTl.imo pli<)|<>i.'r;ti>liit' «tf> Hit!vnnniin\ priso ilf f;tre ; c'est un des plus connus parmi les portraits tic ce rovdhilidunjiirf.

l'JO L INTERNATIONALE

<lii grouj)e (le Polyphriiic, Acis et G.ilatée. (|ui orne la IVtntaine de Médicis, dans !<" jardin du Lnxenibonrfi;-) ; mais il fallait l'y condnire : ee lut le pasteur Edmond de l'rcssensé fjui, bien que d'une opinion politique très opposée, se charj^^ea de lui l'aire traverser, en lui donnant le bras, les rues eneore toutes remplies d'olliciers l'usilleurs. Vers le i5 juillet, Malon quitta Paris pour se rendre en Suisse par la lifîne de l'Est, accompaj^né d'Ottin et de M'"" Ottin. et muni d'un passeport an nom de leur fils I^éon. Les voyapi^eurs, arrivés à lîAle, s'y arrêtèrent pour attendre M'"^ Champseix, qui ne les y rejoignit que huit jours plus tard ; Oslyn, membre de la Commune (i<y arrondissement), les y rencontra aussi fortuitement. Tous ensemble prirent le train pour NeuchAtcl le mardi 2.5 juillet, après m'avoir télégraplùé la veille pour m'annoncer leur arrivée. Ma fenmie était absente : elle se trouvait depuis (juelques jours, avec notre enfant, en visite à la campagne, chez son frère aîné, au canton de Vaud. Ma première idée avait été d'oiVrir l'hospilalité, sinon aux cinq voyageiirs, du moins à deux ou trois d'cnlr'eux, chez moi et chez mes parents, qui m'y avaient autorisé : mais ils ne voulurent ])as accepter, et se logèrent tous à l'hôtel. Le vieux statuaire qui servait de père à Malon voulait profiter de son passage à Neuchâtel et de mes relations pour faire connaître aux autorités comf)étentes une méthode d'enseignement du dessin dont il était l'auteur, et dont il espérait pouvoir obtenir l'introduction dans les écoles de la Suisse française ; sur ses instances, je le conduisis chez M. Louis Favre, professeur de dessin, qui le reçut poliment, mais froidement, et lui fit comprendre que la Suisse se suffisait à elle-même et n'avait pas besoin des lumières de Paris. Toute la caravane repartit pour Genève le jeudi matin, excepté M™* André Léo, qui, se proposant d'entreprendre immédiatement une campagne de conférences sur la Commune, et voulant commencer par la Chaux- de-Fonds, où elle avait des amis, demeura encore trois jours à Neuchâtel. Le jeudi 27 juillet, j'écrivais à ma femme :

. . . M"!^ André Léo est encore à Neuchâtel jusqu'à dimanche ; elle va faire des conférences à la Chaux-de-Fonds, puis à Genève. J'espère que tu la verras lorsqu'elle repassera ]>ar ici.

Malon est parti ce matin. Je suis enchanté de lui ; j'ai rarement rencontré d'homme aussi sympathicpie. Tu le verras aussi lorsqu'il reviendra.

jyjmc André Léo loge à l'hôtel du Raisin ; elle passe ses journées à travailler à un livre quelle écrit ; et elle m'a prié de venir chaque soir après souper la prendre pour faire un tour de promenade. Je le ferai avec grand plaisir, car sa conversation est très intéressante. En même tem])s elle est simple au possible : ce matin je l'ai trouvée reprisant des bas, comme une vieille grand-maman.

Ma mère est remise ; elle est revenue hier s'informer si elle aurait à loger un de nos visiteurs; mais ils ont voulu rester à l'hôtel. Je voudrais pourtant bien qu'on pût épargner à M"^^ Champseix, qui est pauvre, ses frais d'hôtel ; mais comment faire ?

De la Chaux-de-Fonds. M'"" Champseix adressa la lettre suivante, le mercredi 2 août, à M'"^ Mathilde Rœderer et Elise Grimm, à Bischwiller. deux jeunes Alsaciennes avec lesquelles elle était li-'^e d'amitié, et qui par son intermédiaire allaient devenir nos amies aussi ' :

Chaux-de-Fonds, 2 août 1871.

Mes bien bonnes et chères amies, il me vient ce matin comme un soupçon, comme un remords presque, que je ne vous aurais point

1. Je dois la communication de cette lettre à lobligeance de M""' Charles Keller (Mathilde Rœderer).

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