TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X IJJ
loyale d'agir. Le grand homme, oi'dinairement si sûr au milieu de ses courtisans, était abasourdi. Il était pris en flagrant délit de mensonge, et son acte était authentiquement constaté *. J'avais le cœur soulevé de voir le philosophe socialiste si petit.
Hh bien, malgré tout, en sortant de la séance, dans mes pénibles réflexions, je rejetais sur la pitoyable nature humaine la mesquinerie dun seul. Pour moi, le dieu était descendu de son autel, mais il restait encore Tliomme autrefois utile, trompé jusqu'au point de commettre une indignité, et qu'il fallait, si possible, empêcher de persévérer dans l'erreur. Aussi, à quelque temps de là, ayant reçu de Genève une lettre d'ami qui me parlait de la nullité actuelle de l'Internationale dans cette ville, je crus devoir, dans une lettre à Marx à propos d'autres choses, intercaler un paragraphe où je lui conseillais, avec tout le respect et la modération que l'on pouvait souhaiter vu nos âges respectifs, de n'être pas trop sûr d'avance à propos de l'airaire suisse, d'avoir le simple doute philosophique, et d'attendre la discussion à la Conférence. Marx a sans doute bien ri de ma candeur, et, comme de juste, ne m'a jamais répondu.
Ce tut par mon intermédiaire que Robin fît parvenir à la Sectiou de l'Alliance de Genève le double qui lui était destiné ; Kobin m'annonçait en même temps qu'une Conférence allait être convoquée à Londres. En transmettant à Joukovsky le document et la lettre de Robin, le 27 ou le 28 juillet, je l'engageai à examiner si, maintenant quelle avait obtenu ainsi du Conseil général la reconnaissance de la régularité de sa situation, la Section de rAlliance, prenant en considération i'inlérêt supérieur de l'Internationale, n'agirait pas sagement en renonçant d'elle-même à i)rolonger davantage une existence qui, depuis longtemps, n'avait plus aucune ulilité. J'avais pu constater que les réfugiés de la Commune avaient beaucoup de peine à se rendre compte de la véritable situation ; nos adversaires cherchaient à leur persuader que la scission n'avait nullement été ie résultat d'une divergence sérieuse de principes, qu'elle était due simplement à des querelles de personnes, et en particulier à l'obstination ridicule d'une poignée d'hommes qui voulaient absolument imposer à la Fédération genevoise l'obligation de recevoir dans son sein une Section dont elle ne voulait pas. il était chimérique d'espérer que ceux de ces réfugiés qui habitaient Genève se décideraient à devenir membres de l'Alliance : celle-ci allait donc voir son isokMuent devenir plus grand encore ; tandis qu'une fois que sa dissolution aurait été prononcée par elle-même, les membres qui l'avaient composée n'auraient plus rien qui les empêchA.t d'établir entre eux et les proscrits français des liens sérieux de solidarité en vue d'une action comnmne.
Les mômes conseils furent certainement donnés ;\ Joukovsky et à Perron par ceux des réfugiés de la Commune qu'ils durent consulter, iVIalon, i.efrançais, Claris, Jules (îuesde, Jules Monlels, et autres.
Par la dissolution de la Section de l'Alliance, ajoulais-je, on enlevait du même coup à la coterie marxiste du Conseil général le prétexte qu'elle croyait déjà tenir pour prendre contre nous et fau-e approuver par la future Conférence des mesures funestes, qui pourraient entraver la libre organisation de nos Sections.
J'écrivis à liakouninc d.ins le même sens qu'à Joukovsky. Mais il ne goûta pas mes raisons. H fallait, pensait-il. accepter la lutte sur le terrain où nous nous trouvions ; et si la Section de r.\lliauce devait se dissoudre un jour, ce ne pourrait être qu'après avoir triomphé de ses
1 . C'est-à-dire que ce qu'il avait dit i\ M "• Dmitrief était reconnu n'iHrc pas conforme à la vérité.
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eniiciiiis. Dès le 2O juillet, il avait commence la rédaction d'un « Mémoire juslilicalif 11 pour la Sfclion de l'Ailiaucc, mémoire destiné à Cire [)résenté au Comité l'éd-'-rnl de Saint liiiicr et dont il m'envoya le 5 août les uH pren)iers l'enillels !>• 1( iidem.iin (), il m'éciivit. i)Our m'exitoser son point de vue, une longue Ici Ire, que je n'ai [)lus (loulc ma correspondance avec lîakouninc, excc]>l'' celle de iKG;) et deux U tires de 18;; i, a été déirnile). 11 adressa ég.'ileint nt, le même jour, p;ir mon intermédiaire, une lettre aux mend)rcs de la Seeli<ni de l'Alliance, à (icnève. \>()ur ienr dire son avis sur le conseil que je leur avais donné, et poui' leur ]>roy)Oser un plan de cam- ]»agne lout dillërenl du mien. Celte lettre s'est retrouvée dans les i)af>iers de JonkovsUy ', et je rejtroduis ici in-exlenso ce remarquable document :
liC G août i^ji, Loearno.
Aux amis de la Scelioii de rAlliance de Genève. Amis et Frère^;,
Noire ami James vient de m'éei'irc qu'il vous a envoyé une lettre d(> Robin (lellre que je vous ]»rie de m'envoyer au plus vite, comme il vous l'a rceomniandé, je pense), qui lui annonce qu'un oi-age ibrmidable, longuement préparé ]iar nos sales ennemis de Genève, de concert avec les^autorilaires eomnuinisles de l'Allenuigne, menace de fondre non seulement sur lAllianee, mais encore sur toute la Fédération des Montagnes, et qu'il ne s'agit de rien de moins que d'exclui'e cette Fédération, la seule qui rcpiésente le vrai esj^iit de l'Internationale en Suisse, de la communion inlernationale des travailleurs.
Justement inquiété par cette nouvelle, l'ami James, qui ^ous a envoyé en même temps l'acte du Conseil général qui reconnaît la légitimité de notre Section, vous a donné le conseil de profiter de cette nouvelle déelai^ation du Conseil général pour faire ce qu'il appelle un coup de maître, et ce qui ne serait à mes yeux qu'un acte de défaillance mall)abile. 11 vous conseille de déclarer volontairement votre dissolution, et de demander connue conséquence de ce suicide généreux votre rentrée dans la Seetioi\ centrale.
Il s'imagine sans doute que ce qui vous sépare de nos adversaires de Genève n'est qu'une t^ucstion d'organisation, tandis que tous les principes et toutes les organisations ne sont pour eux rien que des prétextes cjui leur servent à masquer leurs haines féroces, leurs ambitions, leurs intérêts et leurs vanités personnelles. Votre acte de dissolution notifié par vous au Comité fédéral de Genève serait accepté par eux sans doute avec joie connue un aveu jmblic de votre faute supposée et comme un désaveu de notre prinei[)e, et votre demande de rentrée aurait pour conséquence infaillible, je vous le jure sur ma tète, la l'éponse suivante : Nous consentons généreusement à recevoir dans le bercail tous nos frères égarés et repentants de l'Alliance, moins PeiM'on, Jouk, Bakounine et Sntherland, (pii ont été expulsés de la Section centrale pour différents délits, par un jugement en règle. Au besoin, ce que je ne pense pas, ils pourraient consentira nousaccoider une anmistie, — ils ne nous l'accorderont pas, j'en suis sûr, leurs haines sont trop vivaces et ils nous craignent trop pour cela, — mais en supposant même qu'ils nous l'accordent, je vous déclare, pour mon compte, que moi au moins je ne l'accepterai pas. Leurs intrigues et leurs calonmies contre nous, ce jugement odieux, ridicule, et l'expulsion prononcée contre nous, ont été autant d'infamies, et je ne consen-