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QUATRlÈiME PARTIE, CHAPITRE II a53

Congrès général, destiné à mettre un terme aux tendances autoritaires manifeslées par le Conseil général et à faire rentrer ce dernier dans les limites de ses attributions ». La rédaction ajoutait, en son propre nom : « Nous nous associons à ce document et nous télicitons les Sections italiennes qui ont déjà adhéré à la proposition de la Fédération jurassienne.»

Quatre autres journaux italiens avaient déjà publié la circulaire de Sonvillier, ou la reproduisirent à ce même moment : VEgiiaglionza de Girgenti, inspirée par Saverio Friscia, la Campana de Naples, où écrivaient Palladino, Cafiero et Covelli, et qui se signalait par la modération de son langage, le Proletario du Turin, que rédigeait Terzaghi ', le Fascio operaiu de Bologne.

Avant de quitter l'Italie, je dois dire quelques mots du petit volume de Bakounine, La Théologie politique de Mazzini et l'Internationale, qui parut à la fin de 1871 et prit place dans la série des publications de notre Commission de propagande socialiste de Saint-Imier -. 11 est inutile d'en donner ici une analyse ; tout le monde en pourra lire bientôt le texte dans la réimpression qui en sera faite (dans la collection des Œuvres de Bakounine). Je me bornerai à reproduire une phrase extraite de la belle page où Bakounine, après avoir montré dans le Satan biblique le symbole de la révolte, déclare que le Satan moderne, c'est le prolétariat parisien, l'auteur de cette sublime insurrection de la Commune que Mazzini a maudite, — parce que la connaissance de celte phrase est nécessaire pour l'intelligence de la lettre (que j'aurai à donner en son lieu) adressée, le 6 août 1872, à Bakounine par la Conférence de Rimini. La voici :

Selon la doctrine mazzinieime aussi bien que chrétienne, le Mal, c'est la révolte satauique de l'homme contre l'autorité divine, révolte dans laquelle nous voyons au contraire le germe fécond de toutes les émancipations humaines. Comme les Fraticelli de la Bohème au XI Y^ siècle % les socialistes révolutionnaires se reconmiissenl aujourd'hui par ces mots : Au nom de celui à qui on a fait grand toi't.

Je signale en outre le passage déjà reproduit (tome 1*% p. 242), où Bakounine raconte conmieni il vit Mazzini à Londres en 18G2, et comment celui ci avait pris noblement sa défense contre les calomnies par lesquelles des émigrés allemands avaient essayé de tuer moralement le révolutionnaire russe alors enfermé dans les forteresses du tsar ; — un passage hur la propriété, définissant notre conception collectiviste : « Seul le travail collectif crée la civilisation et la richesse. Cette vérité une fois comprise et admise, il ne reste que deux formes possibles de propriété ou d'exploitation de la richesse sociale : la forme bourgeoise actuelle, c'est-à-dire l'exploitation de cette richesse, produit du travail collectif, ou plutôt l'exploitation du travail collectif, par des individus privilégiés, ce qui est

1. Terzaghi avait louvoyé d'abord entre le Conseil général et nous, soit qu'il n'eût pas encore compris de (|uui il s'agissait, soit plutôt qu il ei\t voulu ménager la chèvre et le chou. On lit dans V Alliance de la deuiucrdlie aocidlisle. etc., p. 43 : « Le 4 décembre, Carlo Terzaghi demande au Conseil général de l'argent pour son journal le Froletnrio. Ce n'était pas la mission du Conseil général de pourvoir aux besoins de la presse ; mais il existait à Londres un Comité qui s'occupait de réunir quelques fonds pour venir en aide à la presse interiialionale. Le Comité était sur le point d'envoyer un subside de cent cinquante francs, quand le Gazzeiluti) rasa annonça que la Section de Turin avait pris ouvertement parti pour le Jura... Devant cette attitude hostile à l'Internationale fsicj, le Comité n'envoya pas l'argent.»

2. La Tiiéologie politique de Mazzini et t'Intu-nulionate, par M. Bakounine, membre de l'Association internationale des travailleurs. Première partie ; L'Inleriiaiionale et Mazzini. Un \olume petit in-8* de 111 paj;es. Prix : I franr. Imprimerie G. Guillaume (ils, NeuchiU(>l. Commission de pro|iagauile socialiste [S.iint-Imier], 1!>/1.

3. Les l'ralicelli étaient une secte d hérétiques qui avaient pris parti pour Satan, le grand calomnié, contre Dieu, son injuste persécuteur. Ils se saluaient entre eux eo invoquant l'ange révolté, qu'ils appelaient u Celui ù. qui on a fait grand lurl >.

l'unique sens véritable de celte propriété individuelle et héréditaire dont le généreux et populaire général Garibaldi se pose lui-même en défenseur aujourd'hui ; ou la forme nouvelle, celle que nous soutenons contre la bourgeoisie et contre le général Garibaldi lui-même, parce qu'elle est l'unique et suprême condition de l'émancipalion réelle du prolétariat, de tout le monde, la propriété collective des richesses produites par le travail collectif ; » — un autre passage, où l'auteur expose a l'idée si juste, énoncée et développée il y a plus de vingt ans princijjalement par Karl Marx », que les religions n'ont jamais été les causes réelles des faits sociaux, « l'idéal n'étant jamais que rexj)ression plus ou moins fidèle de la lutte des forces économiques dans la société » ; — enfin une prophétie des plus remarquables, annonçant, « dans un délai assez rapproché, l'entière destruction de la domination russe sur tout le pays de l'Amour, sous le poids d'une formidable invasion japonaise... Gare aux possessions russes sur l'Amour, je ne leur donne pas cinquante ans. Toute la puissance de la Russie en Sibérie n'est que fictive. »

Un manuscrit de Bakouniue, inachevé, portant la date du 7 janvier 1872, et qui paraît avoir été destiné au journal la Liberté de Bruxelles, contient un passage intéressant sur le programme de l'internationale, à l'occasion duquel Bakounine rend une fois de plus un hommage sincère à Marx. Ce qui lui a fait prendre la plume, c'est « un entrefilet ne pouvant se quahfier autrement que d'infâme », publié dans le Volksstaat du i3 décembre 187 1 ', et qu'il n'a lu que la veille, parce qu'il vit « dans un lieu très éloigné de tous les centres de publicité ». Il explique l'opposition théorique qui existe entre les partisans de la centralisation et ceux de l'autonomie, ou, comme il les appelle plus loin, « les communistes autoritaires et les fédéralistes, autrement dits anarchistes », et l'absurdité qu'il y aurait à vouloir imposer aux membres de l'Internationale un dogme uniforme et obligatoire; et il ajoute :

C'est l'honneur éternel des premiers fondateurs de l'Internationale et, nous aimons à le reconnaître, du compagnon Charles Marx en particulier, d'avoir compris cela, et d'avoir cherché et trouvé, non dans un système philosophique ou économique quelconque, mais dans la conscience universelle du prolétariat de nos jours, quelques idées pratiques résultant de ses propres traditions et de son expérience journalière... Ces quelques idées, magnifiquement résumées dans les considérants de nos Statuts généraux, forment le vrai, le seul principe constitutif, fondamental, obligatoire de notre Association ^.. 11 n'existe dans l'Internationale qu'une seule loi souveraine, garantie puissante de son unité : c'est celle de la solidarité pratique du prolétariat de tous les pays dans sa lutte contre l'oppression et contre l'exploitation bourgeoises.

La gêne matérielle où vivait Bakounine continuait, et devait durer un certain temps encore. Le 6 décembre, à la suite peut-être de sa lettre du 14 novembre (voir p. a'ii), il reçoit d'Ogaref 3o fr.; Ross lui envoie de Genève du thé et du tabac (3déc.), puis i5o fr. (10 déc.) et iio fr. (i5 déc); Gambuzzi envoie 100 fr. (26 déc). En janvier 1872,1e calendrier-journal porte, le5 : « Point d'argent »; Bakounine emprunte, le 6, 10 fr. à Chiesa; le 7, 20 fr. à Bellerio (sur lesquels il rend à Chiesa ses 10 fr.) ; le i3, Gambuzzi envoie 4o fr.; le 28, arrivent de Sibérie 20 roubles (80 fr.), ce qui permet de rendre à Chiesa les 4° fr. empruntés le io décembre pour Cyrille. En

r 1. Je ne ire rappelle pas ce que rontmait cet entrefilet : Netllau, qui rite plusieurs paï-i-ages de ce manuscrit de baliounine (p. blS^i), ne le oit pa^. Deux fragments de ce manuscrit ont paru dans le supplément littéraire de la Révolte (juin 189^!).

2. Rapprocher ce passage d'une citation d'Lngels (préface à une nouvelle édition du Manifeste communiste, 1890) qui sera faite au chapitre VI de la Quatrième Partie.

février, la détresse redouble ; il faut faire une lettre de change de 3oo fr. à la propriétaire, payable à la fin du mois : c'est alors que M™^ Bakounine écrit à Ogaref (9 et 18 février 1872) deux lettres éplorées et inutiles (imprimées dans la Correspondance) ; Ross, à ce moment, malade à Montpellier, envoie 100 fr. (11 février), et une traite que consent à négocier un certain Simon procure 200 francs. En mars arrivent de Gaoïbuzzi 200 fr., et de Russie viennent 5o roubles (i65 fr.). Entin la situation s'améliore au printemps ; de nouveaux amis russes, à Zurich, mettent à la disposition de Bakounine un peu d'argent.

Le Congrès de la Fédération belge devait avoir lieu, selon l'habitude des années précédentes, à l'époque de Noël. 11 se réunit à Bruxelles les 24 et 25 décembre. Un débat eut lieu sur la question qui agitait l'Internationale ; lecture fut donnée de la circulaire de Sonvillier. Après une mûre déUbéralion, le Congrès vota la résolution suivante, qu'il est nécessaire de reproduire in-extenso :

La Fédération belge, réunie en Congrès les 24 et 25 décembre 1871,

Vu les calomnies absurdes répandues tous les jours par la presse réactionnaire, qui veut faire de l'Internationale une Société despotique soumise à une discipline et à un mot d'ordre partant de haut et arrivant à tous les membres par voie hiérarchique ;

Considérant qu'au contraire l'Internationale, voulant réagir contre le despotisme et la centralisation, a toujours cru devoir conformer son organisation à ses principes ;

Déclare, une fois pour toutes, que l'Internationale n'est et n'a jamais été qu'un groupement de fédérations complètement autonomes;

Que le Conseil général n'est et n'a jamais été qu'un centre de correspondance et de renseignements ;

La Fédération belge engage toutes les Fédérations régionales à faire la même déclaration, pour confondre tous ceux qui nous représentent comme des instruments dociles entre les mains de quelques hommes ;

Considérant, d'un autre côté, que les statuts de rinternationale, faits à la naissance de l'Association, et complétés un peu au hasard à chaque Congrès, ne délimitent pas bien les droits des fédérations et ne correspondent pas à la pratique existante,

Déclare qu'il y a lieu d'entreprendre une revision sérieuse des statuts ;

En conséquence, la Fédération belge charge le Conseil belge de faire un projet de nouveaux statuts et de le publier pour qu'il soit discuté dans les Sections et ensuite au prochain Congres belge ; le projet sera soumis au prochain Congrès international.

La Fédération belge engage les autres Fédérations régionales à faire de môme, alin que le prochain Congrès international puisse conclure le pacte détinitif de la fédération.

Celte résolution aftirmait nettement les principes d'autonomie et de décentralisation, et montrait que les Belges pensaient sur ce point tout à l'ail comme les Jurassiens. Mais elle ne disait pus cxpressiuiciil que ces principes avaient éle violés par le Conseil gênerai et par la Conleience; et si, dune part, on pouvait tirer des consideiants belges celle conelusion sous-entendue, que ciuxqui, dans i'InUrnalionale, voudraient se laiie les partisans de l'autorité et de la centralisation se mellraienl eu contradiction avec l'esprit même qui avait j)résidé à la création de l'Association, d'autres eussent pu, avec tout autant de vraisemblance, prétendre — et

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ils prétendirent en effet — que ni le Conseil général ni la Conférence n'avaient commis, aux yeux des Belges, aucun abus d'autorité, puisque le Conseil générai ri avait jamais été qu'un centre rie correspondance et de renseignements. Que lallail il penser an juste d'une résolution rédigée en des termes qui pouvaient donner lieu à des interprétations si différentes ? Le Conseil général et quelques-uns de ses partisans affirmèrent que les Belges avaient voulu donner raison aux hommes de Lf)ndres contre nous. Quant à nous, nous lûmes renseignés sur les véritables intentions des Belges par Bastelica, (jui, s'étant rendu à Bruxelles justement à celte époque, avait assisté au Congrès, et avait reçu de la bouche des délégués les explications nécessaires; nous sûmes que les Belges, malgré l'ambiguïté, voulue ou involontaire, du texte de leur résolution, n'étaient nullement disposés à se ranger du côté du Conseil général dans la lutte commencée; et bientôt nous apprîmes que leur Conseil fédéral, chargé de préparer un projet de re vision des Statuts généraux, se proposait d'introduire dans les statuts revisés la suppression du Conseil général.

Le Congrès belge avait eu à examiner une question subsidiaire : celle de l'époque à laquelle il convenait de convoquer le futur Congrès général. La circulaire de Sonvillier avait proposé que celte convocation eût lieu « à bref délai' » ; mais, à nos yeux, c'était là un point accessoire, au sujet duquel nous étions prêts à nous rallier à l'opinion qu'exprimerait la majorité des Fédérations, a Les uns, parmi les délégués jurassiens, avaient pensé que le Congrès régulier de 1871, qui n'avait pas eu lieu, et avait été remplacé par la Conférence de Londres, devait être convoqué, et cela avant la fin de l'année ; les autres pensaient qu'il valait mieux attendre le Congrès régulier de 1872. Sans trancher la question, on avait résolu de laisser aux autres Fédérations l'initiative des propositions touchant l'époque du Congrès général \ » Les Belges estimèrent qu'il n'y avait pas urgence, et qu'on pouvait attendre jusqu'au mois de septembre suivant, époque à laqtielle, depuis l'adoption des statuts de l'Association, se réunissait traditionnellement le Congrès : en conséquence, la Fédération belge proposa que le Congrès général eût lieu en septembre 1872. ce qui donnerait le temps à toutes les Fédérations de préparer et d'étudier des projets de statuts revisés, et de se concerter en vue des travaux du Congrès.

C'est à ce moment que reparaissent subitement sur la scène deux hommes qui n'avaient plus fait parler d'eux depuis les derniers mouvements insurrectionnels de Lyon au printemps de 187 1, Albert Richard et Gaspard Blanc. Us avaient réussi à passer en Angleterre ; et là. tandis qu'ils traînaient leur misère et leur désœuvrement dans les rues de Londres, il vint à Richard 1 idée la plus folle et la plus monstrueuse, la plus bête et la plus scélérate, — une idée bien digne de la cervelle malade de celui qui, adolescent, avait rêvé, comme me l'ont raconté des socialistes lyonnais, de s'en aller chez les nègres pour fonder un royaume au Congo. Cette idée, c'était d'offrir leurs services à Napoléon 111, à ce moment installé depuis quelque temps à Chislehurst, et de lui proposer de le ramener en France comme empereur des ouvriers et des paysans. Blanc, qu'on aurait cru moins bêle que son copain, se laissa pourtant embobiner par lui, et tous deux de compagnie allèrent voir Badinguet, qui, aussi fou qu'eux, les reçut, les écouta, et leur donna quelque argent pour publier une brochure. Ravis et grisés de leur succès, ils s'en furent de Londres à Bruxelles, Richard se croyant déjà vice-empereur, et Blanc député ou

Î)réfet, et ils firent imprimer une ânerie prétentieuse intitulée a L'Empire et a France nouvelle ; Appel du peuple et de la Jeunesse à la conscience française, par Albert Richakd et Gaspard Blanc», qui parut à Bruxelles en janvier 1872. Cette élucubration se terminait ainsi : « Nous qui avons formé la grande armée du prolétariat français, . . . nous les chefs les plus

1. liulletin de la Fédération jurassienne, n» 1 (15 février 1872).

influents de l'Internationale en France, . . . heureusement nous ne sommes pas fusillés, et nous sommes là pour planter, en face des parlementaires ambitieux, des républicains repus, des prétendus démocrates de toute espèce, le drapeau à l'ombre duquel nous combattons, et pour lancer à l'Europe étonnée, malgré les calomnies, malgré les menaces, malgré les attaques de toute sorte qui nous attendent, ce cri qui sort du fond de notre conscience et qui retentira bientôt dans le cœur de tous les Français : Vive V Empereur ! ' »

La plupart de ceux qui lurent la brochure des deux Lyonnais pensèrent qu'ils avaient été frappés d'aliénation mentale ; d'autres, qui les avaient vus à l'œuvre à Lyon, Dumariheray, Saignes, Camet, etc., déclarèrent que Richard était un gredin et Blanc une tête faible qui s'était laissé entraîner par un séducteur illuminé et canaille. Je ne puis me défendre de l'idée que si Bastelica était allé à Bruxelles en décembre, c'était pour y rencontrer Richard et Blanc, que probablement il avait déjà vus à Londres : mais il repoussa leurs avances, — s'ils lui en firent, — et, quand la brochure parut, il fut un des plus ardents à la traiter d'infamie à la fois idiote et criminelle.

Cependant, à Genève, la Révolution sociale se trouvait, au point de vue financier, dans une position critique. Claris s'était embarqué dans son entreprise passablement à la légère, escomptant des abonnements qui ne pouvaient guère venir, puisque la France lui était fermée, et engageant de lourdes dépenses par la façon peu pratique — le gaspillage de petits caractères, eu particulier — dont il faisait composer son journal. Dans le numéro du 21 décembre, il adressa un appel pressant aux amis de la cause communaliste et aux membres de la Fédération jurassienne, en avouant que, lors de la fondation du journal, « il avait complètement négligé le côté commercial et financier ». Le 28 décembre, le journal ne parut pas, faute d'argent. Le 4 janvier, quelques fonds étant rentrés, le n° 10 put paraître ; dans un avis placé en tête, Claris disait : « Une combinaison nouvelle avec la Fédération jurassienne est sur le point d'aboutir ; dans ce cas, la vie de notre journal se trouvera très sérieusement assurée ». En effet, ce jour-là même, dimanche 4 janvier, une réunion de délégués de nos Sections avait lieu à la Chaux-de-Fonds pour étudier les moyens de venir en aide à la Révolution sociale ; mais « les négociations entreprises pour la continuation du journal échouèrent » {Mémoire, p. 2'i9), et le n° 10 fut le dernier. La Fédération jurassienne voulait, si elle devait s'imposer de nouveaux sacrifices pour la publication d'un journal, que cet organe fût bien à elle, et que la rédaction appartînt exclusivement à son Comité fédéral.

En attendant, nous avions, conime l'année précédente, pour aider à la propagande de nos idées, publié un petit almanach. L'Almanach du peuple pour i8y2 parut à la fin de décembre ; il contenait des articles d'Adhémar Schwitzguébel, Michel Bakounine, M'"* André Léo, Gustave Lefrançais, et un poème de B. iMalon. L'article de Schwitzguébel était intitulé Le collectivisme, et voici la définition qu'il donnait de la doctrine acceptée par la majorité des délégués de l'Internationale au Congrès de Baie : « Si l'Internationale admet comme base de l'organisme social la propriété collective du fond, des instruments de travail, de manière à ce qu'ils soient garanli> à cluuiue travailleur, elle reconnaît cependant la liberté absolue qu'ont les individus, les groupes, de s'organiser comme ils l'entendent, de sorte que ce sera à ceux-ci de déterminer le mode de répartition des fruits du travail collectif dans chaque association. Ainsi, k)in de tendre à un communisme autoritaire, le collectivisme assure parfaitement aux individus, aux groupes, le droit au produit du travail. » L'article de Bakounine était tout simplement un fragment du manuscrit rédigé par lui, du 4 au 20 juillet 1871, sous le titre de Protestation de

1. Je cite ce texte d'aprèh la l)rocluiro de Marx, Les prétendues scissions, etc., p. 3G.

l'Alliance on Appel de l'Alliance (voir ci-dessus p. i64), manuscrit que j'avais entre les mains et dont rien n'avait pu être utilisé jusqu'alors ; je donnai à ce Iragmcnt (pajj^cs ia*3-i'i() du manuscrit) le titre d'Organisation de rinternalionaleK M'»' André Léo avait traité, sous une l'orme humoristique, ce sujet : L'éducation et la Bible. Un extrait du livre de Lelrangais sur la Connnune, livre qui ne parut qu'en janvier 1872, formait le quatrième article, sous ce titre : Les socialistes et les républicains bourg-eois en face de la guerre . Le poème de Malon, La Grève des mineurs (près de cinq cents alexandrins), avait été déjà publié à Paris en mai 1870, à l'occasion de la grève du Creusot : c'était une réponse à la Grève des forgerons, de Coppée. Notre Almanach, édité par notre ■ Commission de propagande socialiste de Saint-lmier et inq)rimé à l'atelier G. Guillaume fils, se vendit bien ; il fallut en faire sur-le-champ une seconde édition, qui l'ut écoulée principalement en Belgique.

Nos Sections jurassiennes, lorsqu'elles eurent connaissance des résolutions du Congrès belge, les discutèrent, et leur donnèrent leur pleine approbation ; et, à la suite d'une correspondance échangée entre elles et le Comité fédéral dans le courant de janvier, le Comité fédéral fut chargé de transmettre à la Fédération belge l'adhésion de la Fédération jurassienne. En conséquence, la lettre suivante fut adressée à Bruxelles :

Association internationale des travailleurs. Fédération Jurassienne.

Au Conseil général ^ belge.

Compagnons, Les Sections de la Fédération jurassienne, après avoir pris connaissance des résolutions adoptées par le Congrès ouvrier belge tenu les 24 et aS décembre dernier, nous chargent de vous déclarer qu'elles donnent leur adhésion pleine et entière auxdites résolutions.

Le Congrès de Sonvillier, en invitant toutes les Fédérations de l'Internationale à provoquer la convocation, à bref délai, d'un Congrès général, avait essentiellement pour but de bien établir ce principe, que le Congrès général ne pouvait pas être supprimé et remplacé à l'avenir par de simples Conférences. L'attitude récente de la plupart des Fédérations régionales est pour nous un sûr garant que l'immense majoi-ité des internationaux entendent maintenir intactes ces grandes assises internationales du travail qui ont porté le nom de Congrès ouvriers généraux.

Dans ces circonstances, la Fédération jurassienne ne pense pas qu'il soit opportun de hâter la convocation du Congrès ; elle se borne à insister pour que le Conseil général, sous aucun prétexte, ne puisse supprimer le (Congrès régulier qui doit avoir lieu en 1872, comme il a supprimé celui de i8;ji. Elle croit que toutes les Fédérations régionales feront bien d'adhérer aux résolutions du Congrès

1. Dans ces pages, Bakounine, reproduisant le préambule des Statuts généraux de l'Internationale, le citait d'après la version du Socialiste de Paris (Il juin 1S70), où le troisième alinéa des considérants est ainsi rédigé: « L'émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ». Il ne s'était pas même aperçu que cette rédaction différait du texte français voté à Genève en 18GG. Voir la note de la p. 58.

2. Au début, le Conseil de la Fédération belge s'était appelé m Conseil général belge». En 1871, lépithète général fut remplacée par celle, plus correcte, de /edera/. Le Comité de Sonvillier emploie encore ici l'ancien style.

belge, et de se préparer ainsi, pour le prochain Congrès général régulier, à une revision sérieuse de nos Statuts généraux, en tenant compte des expériences faites de|)uis la fondation de l'Association.

Le Conseil régional belge rendra service à l'Association s'il envoie à chaque Fédération le projet de Statuts généraux qu'il est appelé à élaborer. Le développement de l'organisation de l'Internationale en Belgique le rend plus à même qu'aucun autre Conseil régional de présenter un projet qui puisse servir de base de discussion à toutes les Fédérations.

Nous vous saurons gré de donner à la présente pièce toute la publicité possible, afin de couper court aux fausses interprétations qui ont été faites de la circulaire du Congrès de Sonvillier.

Au nom de la Fédération jurassienne.

Les membres du Comité fédéral.

Sonvillier (Jura bernois, Suisse), le 7 février 1872 \

Une question d'une importance capitale pour nous demandait une solution immédiate : la Fédération jurassienne ne pouvait pas rester sans organe. J'avais étudié les conditions de publication d'un bulletin autographié, de quatre pages à deux colonnes, tiré sur du papier à lettres format coquille; et j'avais calculé que, l'autographie devant être faite gratuitement par l'un des nôtres, les frais du tirage lithographique et le coût du papier ne dépasseraient pas dix francs. Je communiquai mon plan au Comité fédéral, qui l'adopta. 11 fut convenu que ce bulletin paraîtrait deux fois par mois, au prix de 4 francs par an ; que le tirage se ferait à Neuchâtel (à la lithographie Furrer), et que la rédaction et l'administration seraient au siège du Comité fédéral. Par une circulaire en date du 5 février, l'autorisation nécessaire fut demandée aux Sections, qui l'accordèrent ; et l'apparition du premier numéro du Bulletin de la Fédération jurassienne fut fixée au i5 février 1872.

Je note en passant que, dans le courant de février, Malon quitta Genève et vint s'établir pour quelques mois à Neuclu\tel. La raison qu'il donna de ce changement de domicile était qu'il voulait faire l'apprentissage du métier de vannier en devenant l'élève de l'excellent Gafliot, du Creuset, qui, depuis quelques mois, pour tresser ses paniers, s'était installé à Neuchâtel, dans un petit atelier situé aux Cassardes, au-dessus de la ville. Mais il y avait au départ de Malon de Genève un tout autre motif, que nous ne connûmes que plus tard : c'était une brouille, amenée par une cause d'ordre intime, avec la famille Perron, qui l'avait si atïectueusemenl reçu lors de son arrivée.

En France, grâce aux eftbrts de ceux qui, n'ayant pas été proscrits, avaient pu continuer à travailler dans leurs ateliers et à vivre au milieu de leurs camarades, grâce aussi à l'active propagande faite par la correspondance des réfugiés, l'interualionale se réorganisait. Dans son premier numéro (i5 février), résumant les nouvelles que nous recevions, notre Bulletin put dire : « Malgré la terreur tricolore et les rigueurs de l'état de siège dans les départements où étaient parfaitement organisées les fédérations ouvrières, rinternationalc reprend une nouvelle vigueur en France. Des groupes se forment partout, non seulement dans les centres connus pour leurs tendances socialistes, mais encore dans des villes où aucune Section n'avait existé jusqu'à ce jour. » Le Conseil général, de son côté, se livrait eu France à une propagande active : mais c'était surtout une propagande contre nous; son secrétaire ])our la l''rance, Serraillier, et quel([ues autres, écrivaient de nombreuses lettres pour décrier les hommes mal vus par la coterie de Londres. M"" André Léo, dans une lettre du

1. J\Mnprunto le texte de celte lettre au n" i du liullelin delà Féiération jurassienne.

aèô l'internationalk

9 janvier 1872 à sa jeune amie Elise Grimm, qui se trouvait à ce moment en Angleterre et lui avait demandé des renj^cignements, appréciait ainsi l'action du Conseil général en France : « S(;rraillicr écrit des lettres ignobles où, à défaut de raisons, il insulte et ne fait que des personnalités. Le Moussu est un sinistre ridicule. Les hommes sérieux, Theisz, Avrial, etc., se sont retirés, ne pouvant approuver les agissements de ce Conseil, dont Karl Marx est le mauvais génie. »

Le Bulletin de la Fédération jurassienne/'/ 5 /"écrier i8y2). — Kropotkine à Genève et dans le Jura (mars). — Progrès de L' internationale en Italie. — Lu/argue en Espagne : la Alianza, querelles à Madrid. — La situation en Allemagne.

Comme il avait été décidé, le premier numéro du Bulletin de la Fédération jurassienne parut le 10 février 1872. 11 avait été aulographié par le communard Huguenot, qui, ayant une jolie écriture, nous avait obligeamment offert ses services. L'avis placé en tête disait :

La Révolution sociale, dont le centre d'action devait être surtout la France, et qui s'est vu fermer entièrement l'accès de ce pays, ayant dû, pour ce motif, cesser de paraître, la Fédération jurassienne a chargé son Comité fédéral de publier, deux fois par mois, un Bulletin autographié. qui sera, jusqu'à nouvel ordre, l'organe ofliciel de notre Fédération. Ce Bulletin. . . aura pour mission de propager les principes de l'Internationale dans la région jurassienne ; de servir de lien entre les Sections fédérées ; et enfin de renseigner toutes les Fédérations de notre grande Association sur ce qui se passe au sein de la Fédération jurassienne, de manière à ce qu'elles connaissent nos principes, nos sentiments et nos actes directement par nous-mêmes. Une fois mises ainsi en relations directes avec nous, les Fédérations de l'extérieur sauront exactement à quoi s'en tenir sur les attaques dont nous sommes l'objet, et elles pourront juger d'une manière certaine si la Fédération jurassienne a un autre but et un autre programme que celui qui doit rester, sous peine de déchéance et de mort, le but et le programme de l'Internationale : Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes.

Ce numéro contenait un article intitulé Le Congrès de Sonviltier et sa

véritable signification. 11 reproduisait ensuite les résolutions du Congrès

■ belge des 24-26 décembre, et la lettre du Comité fédéral jurassien au

Conseil général belge, du 7 février. A la 4^ page, un article flétrissait la

conduite d'Albert Richard et de Gaspard Blanc; le voici :

Deux traîtres.

Deux internalionaux lyonnais, Albert Richard et Gaspard Blanc, viennent de passer au service de Bonaparte. Ils ont cru devoir annoncer au monde ce bel exploit par une brochure intitulée L'Empire et la France nouvelle, où ils développent la théorie du socialisme impérial.

Un de nos amis ' écrit à ce sujet :

« Je viens d'apprendre la trahison de Robert Macaire-Richard et de son Bertrand Gaspard Blanc. Ce sont des canailles de la plus vile

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