Révolution sociale, n" 7 (2 décembre
4. C'est par cette périphrase, qu'il croyait plaisante, que Marx désigne invariablement la circulaire de Sonvillier.
votes unanimes confirmant les résolutions de la Gontérence de Londres, ainsi que la résolution du Congrès romand de mai 187 1 d'exclure à jamais de V Internationale les Bakounine, Guillaume et leurs adeptes ' (Les Prétendues scissions, etc., p. 34).
Bastelica avait communiqué la lettre reçue de Barcelone (voir ci-dessus p. 246) à Joukovsky ; et celui-ci, dans les premiers jours de décembre, écrivit ce qui suit à Alerini ^ :
« Vous voyez un danq-er mortel ^ dans une rupture avec le Conseil général. Nous vous dirons d'abord que jamais nous ne l'avons cherchée ; ensuite, que c'est le Coaseil général qui la prorliiil ; nous vous dirons enfln qu'une rupture avec un élément contraire à l'esprit de l'Internationale ne présente selon nous aucun danger. . .
« Vous voulez exprimer, dites-vous, au Conseil général combien vous le voyez avec peine s'en^-ag-er dans une voie aussi peu libérale * envers nous les Jurassiens. Mais par cette lettre vous donneriez au Conseil général un prestige gouvernemental, ce dont nous ne voulons à aucun prix. Quand un comité de Section fait mal ses devoirs ou se donne les airs d'un protecteur, d'un directeur, on le remplace par un autre ; on en fait autant avec un Comité fédéral ; pourquoi le Conseil général ferait-il exception à la règle ? Est-il fait pour servir à l'Association, ou bien l'Association est-elle fondée pour que quelques ambitieux centralisateurs lui donnent, selon leur plaisir : bénédiction à Genève, malédiction au Jura, bienveillance en Allemagne, etc. ?
« La cause des Jurassiens, ainsi que des deux Sections de propagande ^ qui ont eu le malheur de déplaire aux inamovibles membres du Conseil général, ne sont qu'accidentelles. Il ne s'agit pas davantage de personnalités, quelles qu'elles soient : grandes comme Marx ou Bakounine, ou petites comme Outine ; les hommes passent. l'Internationale reste. Vous devriez, chers amis, voir la chose d'un point de vue plus élevé. . . Nous pensons que le doute n'est plus possible. Il faut agir, il faut en finir le plus tôt possible . . Ci-joint les statuts de la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste, ainsi que le compte-rendu de la séance au Temple-Unique où nous " voulions protester contre les résolutions de Londres. »
Les hésitations de nos amis espagnols ne furent pas de longue durée. Bakounine écrivit le 18 décembre (son calendrier-journal nous l'apprend) une lettre à Sentinon et à Farga-Pellicer (c'est la seule qu'il ait envoyée en Espagne pendant toute cette période), qui contribua sans doute, avec celle de Joukovsky, à éclairer les esprits et à ralïermir les volontés de nos amis. Dans son numéro du 3i décembre, la Federacion de Barcelone publia la circulaire de Sonvillier, en la faisant précéder de ces ligues : « L'objet dont s'occupe la circulaire est de très grande importance... L'idée de convoquer, dans le plus bref délai possible, un Congrès général, qui
1 . Nous n'avions pas eu connaissance de ce Congrès, tenu à Genève dans le courant de mai 1871, et où il n'y eut que dos délégués genevois. Penilant que nous étions entièrement absorbés par les tragiques événements do Paris et que nous préparions des moyens de venir en aide à nos amis français, les hommes du Temple-Unique, les Outine, les Perret, les Grosselin, s'étaient amusés, comme on le voit, à nous exclure « à jamais >» de l'Internallonalo,
:i. Le brouillon do cette réponse de Joukovsky a été retrouvé par Nettlau et publié par lui, p. 586.
3. Ci'tte expression, qu'avait employée Alerini, ne se retrouve pas dans les fragments do sa lettro publiés p ir Marx.
V. Môme observation pour ce passage de la lettre d'-Vlorlni que pour celui (jui a été cité plus haut.
0. La Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste, de Genève, et la Section française de 1871, de Londres.
6. Joukovsky dit « nous », mais il n'avait pu assister lui-même à la séJince, ayant été expulsé de la Section centrale d(; Genève en août 1870.
aSo l'internationale
puisse et doive éclaircir entièrement les choses et déterminer entièrement les fonctions du Conseil général, cette idée nous paraît fort opportune... Etudions donc la question ; préf)arons-nous à donner un mandat impératif à nos délégués, et attendons la résolution du Congrès général, qui. comme totijours, il n'y a pas à en douter, mettra ses délibérations d'accord avec la Justice et la Liberté. » La Ernancipacion (h* Madrid publia aussi notre circulaire en même temps que la Federarion. Et. le 2 janvier i8;;2. Alerini écrivait à Joukovsky la lettre suivante (lettre indiquant l'existence d'une lettre antérieure, première réponse à celle de .Joukovsky, et qui, celle-là, était, paraît-il, plutôt pessimiste), pour lui dire que tout allait bien ' :
Mon cher Jouk, je t'ai écrit ces jours derniers un peu alarmé. Je prends la plume pour te rassurer. Nous sommes tous d'accord, je crois, pour manifester au Conseil g'cnéral que les Sections espai^noles demandent la convocation à bref délai d'un Congrès général. A vrai dire, les Sections n'ont pas encore pris de résolutions à ce sujet. Mais les hommes d'initiative parmi nous une fois d'accord, il n'y a pas de doute que, quand les Sections seront saisies officiellement de la question, elles ne se prononcent de la même façon que ceux ci. Avant de soumettre la chose à leur jugement, ces hommes ont cru devoir l'étudier et la trancher d'abord, afin que, une résolution une fois prise, ils pussent tous faire la même propagande pour son bon succès... Les groupes actifs ont pris ici l'engagement moral de n'avoir rien de caché entre eux. Je n'eus pas connaissance de la correspondance échangée à votre sujet entre Barcelone et Se ville, et quelques soupçons me firent penser qu'elle ne vous était pas favorable. Un moment de froideur a régné quelques instants ici parmi nous. Je vous donnai la voix d'alarme. Mais nous avons fini par nous entendre, et j'en suis heureux. Tu peux donc considérer l'ellet de ma dernière lettre comme entièrement effacé...
Cette lettre fait allusion à mots couverts à une org:inisation spéciale qui existait en Espagne depuis le printemps de 1870, organisation dont nous ignorions alors l'existence; Alerini lui-même, comme on le verra (p. 271), venait seulement d'y être initié (décembre), et il en parle avec la gaucherie d'un néophyte qui, peu de jours auparavant, n'était pas encore au courant de ce qui se passait. Il sera question plus loin, de façon détaillée, de cette organisation, qu' Alerini désigne par les mots « les groupes actifs ».
Mais, au moment où d'un bout de l'Espagne à l'autre on paraissait d'accord pour lutter avec nous en faveur du principe d'autonomie contre les abus de pouvoir du Conseil général, arrivait à Madrid, dans les derniers jours de décembre, le gendre de Marx, Paul Lafargue. En août, la police française l'avait forcé d'interrompre brusquement un séjour qu'il faisait aux eaux de Luchon avec sa femme et ses deux belles sœurs ; il avait passé la frontière, et les autorités espagnoles l'avaient emprisonné quelques jours à Huesca ; remis en liberté, il s'installa d'abord à Saint- Sébastien, puis, sans doute sur des instructions reçues de Londres, il se rendit dans la capitale. La présence de Lafargue à Madrid allait bientôt se révéler à nous par de tristes résultats, conséquences de ses manœuvres.
Ce n'est que vers la fin de novembre que Bakounine reçut de Locarno des exemplaires imprimés de la circulaire du Congrès de Sonvillier. Elle excita son enthousiasme ^, et il se mit en devoir de la répandre en Italie le plus qu'il lui fut possible. «Je puis dire, écrivait-il à Joukovsky (en russe)
1. Cette lettre, retrouvée par Nettlau, a été publiée par lui (p. 588).
2. Ecrivant à un journal italien, il l'appelle « la magnifique et tout à fait légitime proteslatioa du Congrès franco-jurassien » (Nettlau, p. 579).
le i8 décembre, que j'ai inondé l'Italie de votre circulaire, par des amis s'entend, pas personnellement. Il a été nécessaire d'écrire une masse de lettres dans toutes les parties de l'Italie pour expliquer aux amis le véritable sens de notre lutte conire Londres, et pour disposer en notre faveur les demi-amis et les quarts d'amis '. » Il m'écrivit, pour me faire part de ses idées sur la campagne que nous venions d'ouvrir sans lui. et à laquelle il allait maintenant s'associer avec ardeur, une longue lettre qui l'occupa trois jours ("îo novembre-2 décembre), et dont il note l'envoi, le 2 décembre, sur son calendrier-journal en ces termes : « Envoyé lettre immense (46 pages) à James ».
Mais, vers le milieu de décembre, Bakounine s'inquiète de ce qui se passe à Milan, où x\cbille Bizzoni, le directeur du Gazzettino rosa. — un de ces « quarts d'amis » dont il avait parlé à Joukovsky, — ne publiait dans son journal ni la circulaire de Sonvillier, ni un article qu'avait écrit un ami tout à fait sûr et dévoué, celui-là. le jeune et énergique Pezza. Et voilà que le numéro du 20 décembre du Gazzettino rosa lui apporte, au lieu de la circulaire, la reproduction de l'article de la Eniancipacion de Madrid (p. 245) ; et que le lendemain 21, le journal publie un article intitulé L Internazionale, et signé Un mternazionalista, article dont l'auteur, commentant la Emancipacion, disait : « Des lettres du Conseil général nous assurent que cette déclaration des Espagnols est en parfaite harmonie avec ses propres vues ». Le 22, Bakounine commence une lettre qu il destinait à la Révolution sociale de Genève; il y reproduit l'arlicle de Un internazdonalista qui, dit-il, semble avoir été écrit sous l'inspiration directe de Londres, et une partie de celui de la Eniancipacion, et constate que, s'il fallait en croire le Gazzettino rosa, le Conseil général approuverait les vues des Espagnols, qui sont les mêmes que les nôtres : « seulement, ajoute-t-il, nous sommes très curieux de constater l'effet que cette conversion subite produira sur les déuiocrales socialistes de l'Allemagne et de la Suisse allemande, aussi bien que sur les internationaux citoyens genevois et membres de la Section centrale de Genève, qui ont fait éviilemment de l'Internationale un instrument politique entre les mains du radicalisme bourgeois à Genève - » Le même jour 22, Victor Cyrille, un jeune communard échappé de Paris et réfugié en Italie, oii il était entré en relations avec quelques socialistes, arrivait à Locarno ; Bakounine l'accueillit avec cette conflance prompte à se donner, qu'il accorda plus d'une fois à des indignes ' ; Cyrille passa plusieurs jours avec lui. Le 23, Bakounine se mit à écrire une lettre à ses amis de Milan, leur disant :
Frères, que se passe-t-il donc chez vous ? Votre silence, accompagné du silence obstiné du Gazzettino rosa. m'étonne, m'afflige, in'inquiéle. Le Gazzettino non-seulement ne publie pas notre circulaire avec l'article de Burbero [Pezza], mais il parait prendre parti contre nous. Vous avez sans doute lu dans le numéro du 21 l'arlicle L'Inlernnzionale, signé Un fnternazionalista. C'est un article d'ailleurs fort remarquabkM't que j'aurais souscrit avec plaisir, excepté une seule phrase, celle 011 il [)arle des piies du Conseil général, comme si ces çues avaient une importance soit dogmatique, soit gouvernementale... J'accepte [)arl"aitement, et tous mes amis aceei>teront, j'en suis sûr, tant resj)rit(pie la lettre de l'article [de la Emancipacion]. . . Le Conseil général déclare que celle dcclaralion des internationaux
t. Cité par Nctllau, p ii77.
2. Cité par Nettlau, p. i)S3. Cette lettre resta iiiachovée et no fut pas envoyée.
3. ('omine on le verra au loiiie III. Cyrille finit, (luelqucs années plus tard, par être suspecté de fonnivcnce avec la police italienne (M'"" Amlré Léo, dans une lotlrc de 1878, atllrme qu'on en a la preuve, u et deux fois plul(\t qu'une ») : en 1871 il parait avoir été encore sincère, et son exubérance n'était pas d'un agent provocateur, mais siuipleaient d un emballé.
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L INTERNATrONAF.r.
espagnols est parfaitement d'accord avec ses vues : pour f[ni connaît l'état réel de la ([uestion, c'est une retraite; évidente et plus ou moins habile, aussi bien que cette déclaration de V Intcrnazionalista corres pondant du Conseil général : « Mais qu'il soit bien entendu que les prolétaires, en s'organisant contre leurs exploiteurs, doivent avoir une politique toute à eux, qui sera aussi diflérentc et aussi contraire à celle des bourgeois, (fue sont ditlerents et contraires V organisation économique et V Etat politique ». Si V Internazionalista a exjjrimé là non son opinion propre, mais l'éellement celle du (lonseil général, alors nous ne pouvons que nous réjouir de l'inimcnsc progrès que celui-ci vient d'accomplir. Alors en théorie il n'y aurait [>lus aucune dissidence entre nous. Il ne resterait plus ([ue le dissentiment pratique, dont la solution immédiate est urgente pour le salut même de
I Internationale, que les tiraillements provo([ués par l'ambition tout à fait politique, dans le sens du gouvernement et de l'Etat, de plusieurs de ses membres, affaiblissent dans un moment où elle a besoin de toutes ses forces réunies pour lutter avec succès contre la coalition de toutes les réactions de l'Europe qui la menace'.
U Internazionalista du Gazzettino rasa n'était autre que Gafiero, comme nous l'apprîmes plus tard. L'opinion qu'il avait exprimée était la sienne propre, et non celle du Conseil général : il finit par s'apercevoir que ses aspirations le portaient d'un autre côté que celui où il avait fait ses premières armes; les lettres qu'Engels lui écrivait pour l'endoctriner, loin de l'assouplir à la discipline de la coterie, eurent, au bout de quelques mois, un résultat tout contraire; et l'instant n'était plus bien éloigné où il allait reconnaître, dans ce Bakounine tant calomnié, et qu'on avait cherché à lui faire haïr, l'homme selon son cœur.
Cependant on était à l'époque des fêtes de Noël ; Bakounine conduisit son hôte Cyrille chez ses amis, le fit asseoir avec lui à leur table; puis il le dépêcha à Milan, porteur d'une lettre qui eut enfin raison des hésitations de Bizzoni ; et Cyrille, revenu le 28, et de nouveau fêté, partit le 3i pour Genève. Le calendrier- journal a noté en ces termes la série de ces incidents :
« 22. Arrive Cyrille. — 24 (dimanche). Avec Cyrille chez Bellerio, chez Gavirati, chez Chiesa. — 25. Déjeuné, dîné chez Bellerio avec Victor Cyrille. — 26. Matin avec Cyrille, décidons qu'il partira demain à Milan. Ecrit avec Cyrille à Bizzoni, Marco, Paolo. — 27. Cyrille parti ce matin à 4 heures. — 28. Cyrille revenu; il a réussi. — 29. Dîné chez Chiesa avec Cyrille et les Bellerio. — 3o. Soir préparé lettres (Zaytsef, James, Ross) pour Cyrille. Pris pour lui 4o francs chez Chiesa. — 3i. Cyrille parti pour Genève à
II heures. Lettres de James et d'Adhémar. Adieu 18^1 ! »
Dans son numéro du 29 décembre, le Gazzettino rasa avait publié la circulaire de Sonvillier, en la faisant précéder d'une lettre datée de Milan, 27 décembre, et signée Un groupe d'internationaux, qui disait : « Convaincus que le principe d'autonomie des Sections, des Fédérations régionales et nationales, constitue la véritable force de l'internationale;... confiants plus que jamais dans l'avenir de l'Iaternalionale, qui ne peut être subordonnée à la volonté ou à l'autorité de quelques individus, mais qui doit être l'œuvre de l'activité collective et de la liherté, nous acceptons la^proposition de la Fédération jurassienne pour la convocation d'un