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QUATRIEME PARTIE, CHAPITUE V O.C^'J

Et quand cela serait, Monsieur Lafargue, qu'est-ce que cela prouverait ? Vous figurez-vous, dans votre fétichisme ingénu, que c'est le livre de Marx qui est la cause de l'agitation socialiste ? On le dirait vraiment, à vous entendre. Croyez-vous aussi que, parce que le livre de Marx contient une collection considérable de laits et certaines vues très justes, ces laits et ces vues soient devenus la propriété de M. Marx '. Ce serait assez étrange de la part d'un communiste. M. Marx a-t-il donc eu le privilège d'enclore tout un champ de la pensée, et d'y mettre un écriteau disant : Ceci est à moi ; de façon que tous ceux qui travaillent dans le même champ que lui, qui y font les mêmes découvertes que lui, qui y recueillent des faits et des idées, tout en en tirant d'autres conclusions, seront censés tenir de M. Marx, et non du fonds commun de la pensée et de l'action humaines, ces faits et ces idées? Ce serait plaisant en vérité. A force de vénération filiale pour celui que les socialistes hébraïsants appellent le Moïse moderne, Paul Lafargue en est venu à croire que c'est papa qui est rinventeur breveté de la science sociale. Candeur toucliante en ce siècle sceptique !

11 n'entre pas dans le cadre de cette réponse de nous laisser aller à une dissertation sur les mérites du livre de Marx. C'est certainement une œuvre consciencieuse et pleine de science, quoique écrite sous l'empire d'un système préconçu ; le reproche principal que nous lui ferions, c'est que l'auteur a employé la méthode déductive : c'està-dire qu'après avoir établi, par des raisonnements abstraits, ses premiers principes, il appelle les faits au secours de son système ; tandis que la véritable méthode scientifique eût été l'analyse préalable des faits, en dehors de toute préoccupation systématique. C'est l'emploi du raisonnement abstrait, dans le premier chapitre du Capital, avant tout exposé historique ou statistique, qui nous a fait appeler Marx un métaphysicien ou un abstracteur de quinte-essence. Nous n'avons pas voulu faire là un mot, mais exprimer sérieusement une opinion très sérieuse. Nous admettons vohjntiers que M. Marx, de très bonne foi, se croie matérialiste ; en réalité, il ne Test pas, c'est-à-dire qu'il ne suit pas la méthode expérimentale ; il a des habitudes d'esprit qui semblent lui rester de l'école hégélienne '■.

Comme M. Lafargue peut le voir, il y a dans la Fédération juras-

« le seul abstracteur de quintessetice qu'il y ait jamais ou dans l'Internationale ». Ouantl il sera pul)]ir, je vous conseille de le lire ; il vous donnera une idée de l'application de la ni(Hliode matérialiste à la science sociale : je ne vous renvoie pas à son livre Das kapilal, il est troj) gros. »

1. .le ne me ligurals pas (jue ce que je disais la en riant, Kn^/els le dirait un jour sans rire. Dans la préface d'une nouvelle édition du MdHifc^itc corn tnunistc, datée de Londres, '2H juin I8S3, Ent^els a écrit, en parlant de l'itiée de la lutte des classes et de la mission liistoritiiie du prolétariat : " (^elti? idée fondamentale est la propriété unique et ciciusioe de Marx ». l'ar cette phrase, En!,'els a voulu simplement indiquer, je pense, qu'il renonçait à revcndi(|uei- pour lui-iiièiiic une part dans ce ([u'il regarde comme n'appartenani qu'a son ami ; mais, par cetle déclaiation, il constate, en même temps, qu'à ses yeux une idée dont l'élaboration "C fai^^ail, au cours «le la première moitié du dix-neuvième siècle, dans le cerveau de presque Ions lt>s socialistes, pouvait être i'evendi(iuee par un homuuï comme sa propriété persoimelle.

2. Marx est resté jus(|u'au liout un di.'-ciple de llei,'il. un croyant de la u dialectique », au sens hégélien de ce terme. " La diah cticiue de Hegel est la forme fondameiitah; de toute dialecti(|ue » (//cf/c/s Diateklili isl die tiiunill<>rin aller Ditilcldilc), écrivait-il à Kiigelmann le G mars IStlS; il voyait dans cette dialectique (thèse, antithèse, synthèse, — ou allirmation, m'-gation, et négation de la négation) la loi ménio de l'histoire et de l'évolution (■conomique.

sienne des hommes qui ont lu, et lu avec l'attention quil mérite, le livre de son beau-père, tout gi'os qu'il soit. Ils l'ont lu, et ils ne sont pourtant pas devenus marxistes ; cela doit paraître bien singulier à ce gendre naïf. Combien y en a-t-il, par contre, au Conseil général, qui sont marxistes sans jamais avoir ouvert le livre de Marx !

Il fut fait un tirage à part du Bulletin du i5 juin 1872 en une petite brochure qu'on iulilula : Béponse de quelques internationaux à ta circulaire privée du Conseil g-énéral.

La lutte allait devenir de plus en plus violente après la publication de cette « circulaire privée » par laquelle la coterie dirigeante, à Londres, semblait avoir voulu jeter de l'huile sur le feu. Et cependant il y avait dans cette circulaire même, à l'avanl-dernière page, une i)hrase qui semble avoir alors passé inaperçue, puisque personne ne la releva; une phrase qui constatait de la façon la plus nette, la plus irréfragable, cette chose incroyable, et réelle pourtant : l'identité des aspirations finales des deux partis en lutte dans l'Internationale. Adversaires et partisans du Conseil général, « bakounistes » et a marxistes», avaient en réalité le même idéal; et c'était Marx qui le proclamait, tout en nous anathéinatisant, dans un ahéna où il définissait l'anarchie de la même façon que nous :

Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l'Etat, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité exploitante peu nombreuse, disparait, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives.

11 est vrai que Marx s'obstinait ensuite à nous représenter — nous fédéralistes et par conséquent désireux àe fédérer les travailleurs, de les grouper, de les organiser — comme les adversaires de toute organisation. Il continuait, tout d'une haleine :

L'Alliance ' prend la chose au rebours. Elle proclame l'anarchie dans les rangs prolétaires comme le moyen le plus infaillible de briser la puissante concentration des forces sociales et politiques entre les mains des exploiteurs. Sous ce prétexte, elle demande à l'Internationale, au moment où le vieux monde cherche à lécraser, de remplacer son organisation par l'anarchie. La police internationale ne demande rien de plus...

Gela signifie tout simplement que Marx refusait, de parti pris, d'entendre nos explications, et voulait absolument nous prêter des idées absurdes, pour les besoins de sa polémique : mais puisque, sur ce point, il nie l'évidence, cela n'a pas d'importance, — pas plus que l'injure qui termine sa période. Nous soumies donc en droit de négliger cette seconde partie de son alinéa, et de ne retenir que la première, qui constate notre accord théorique.

On voit si je n'ai pas eu quelque droit de dire - qu'au fond Proudhon et Marx étaient d'accord, Proudhon ayant identifié lui-même son idéal de liberté et d'égalité avec « ce que les socialistes allemands appellent com-

1. Dans les pamphlets de Marx, à cette époque, l'AUiancp, je l'ai déjà dit, est un terme générique désignant tous ceux qui, dans l'Internationale, protestent contre les aljus de pouvoir de la coterie de Londres: Eccarius, Jung et John Haies, comme Cafiero, Sentinon et Bakounine, De Paepe et Hius comme Elisée Reclus et M™» André Léo, Lefrançais comme Schwitzguébel, les lassalliens d'Allemagne comme la jeunesse « déclassée et sans issue » d'Italie, tous sont des allinncistes.

2. Le collectieisme de l'intemalionale, Neuchàtel, 1904, pages 16 et suivantes.

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