Nettlau, note
corps un instrument de domination '. Lorsque la question dut être portée devant le Congrès, Serraillier, voyant que Marx s'opiniâtrait dans son opinion, s'avisa, pour l'effrayer, de lui dire qu'il allait distribuer à un certain nombre de proscrits français venus à la Haye en spectateurs — Lissagaray et autres — les mandats dont il disposait : il aurait constitué ainsi, de sa propre autorité, un groupe capable de tenir les blanquistes en échec et d'enlever le vote, malgré Marx, sur la question du siège du Conseil. Devant cette menace, Marx capitula : il lui importait de conserver, aux yeux du public, au moins les apparences de l'autorité, et il ne fallait pas qu'il risquât de se trouver en minorité, fût-ce une seule fois. Il consentit donc à renoncer au maintien du Conseil à Londres : mais, de concert avec Engels, il imagina aussitôt un moyen de s'assurer quand même la haute main sur le futur Conseil général : il proposa quil fût placé non en Europe, où il eût probablement échappé à son influence, mais de l'autre côté de l'Atlantique, à New York - : proposition qui fut votée, comme on le verra, grâce à l'appoint de neuf voix de la minorité.
Les blanquistes, à qui Marx avait fait, avant le Congrès, des promesses formelles, et qui venaient de voter l'accroissement des pouvoirs du Conseil général parce qu'ils avaient compté que ce Conseil serait entre leurs mains, se virent joués ; dans leur dépit, ils quittèrent le Congrès (p. 3oo), et sortirent ensuite de l'Internationale. Mais ces hommes, qui avaient trempé dans les intrigues ourdies contre la minorité, et qui se trouvèrent, en fin de compte, les dupes de compères plus malins qu'eux, étaient mal venus à se plaindre.
Comment les blanquistes — Cournet, Vaillant, Arnaud et Ranvier — avaient-ils obtenu des mandats de délégués ?
Cournet était censé délégué par le Comité central de Copenhague ! Put-il sérieusement se figurer qu'il avait qualité pour parler au nom du prolétariat du Danemark ? et le programme révolutionnaire qu'il présenta au Congrès de la Haye avec ses amis répondait-il le moins du monde aux aspirations des ouvriers danois ?
Vaillant, lui, avait un mandat d'une Section de la Chaux-de-Fonds ! Cela nous surprit fort, Schwilzguébel et moi ; nous exprimâmes quelques doutes sur l'authenticité du mandat, et Vaillant voulut bien nous le faire voir : c'était un chiffon de papier par lequel MM. Elzingre, ex-député au Grand-Conseil neuchàtclois , et Ulysse Dubois , le héros du Congrès romand d'avril 1870, annonçaient qu'ils envoyaient au Congrès de la Haye un délégué muni de pleins-pouvoirs en la personne de. . . (le nom en
1. On lit dans la circulaire adressée par le Conseil fédéral anglais aux Sections anglaises, en janvier 1873 : « Dans la dernière séance tenue par l'ex-Consei! général [août 1872], le citoyen Jung proposa que le Conseil général n'eût plus son siège à Londres. Cette proposition fut fortement appuyée par les membres du Conseil fédéral anglais, leur opinion étant que, dans l'intérêt de l'.Association, le Conseil général devait être transféré sur le continent. Le citoyen Jung ne se borna pas à faire cette proposition ; il remit en outre au citoyen Johannard une lettre que celui-ci était chargé de lire à la Haye dans le cas où le Conseil gém-ral serait maintenu à Londres, lettre par laquelle Jung refusait d'avance toute nomination à ce Conseil. La proposition de Jung fut rejetée, grûce à l'opposition des citoyens Marx et Engels, qui parlèrent fortement contre tout changement de siège du Conseil général ; ci-s mêmes citoyens soutinrent plus tard à la Haye l'opinion contraire, et proposèrent le transfert du Conseil à New York, le motif de eitte poliii(|ue de girouette étiit, lorsque .Marx et Engels soutinrent que le siège du Conseil ne devait pas être rhangé, de s'assurt-r îles votes (Il s blanquistes membres du Conseil, qui desiraient que le siège du (^)nseil général restAt à Lontlres. Les blanijuisles fuient donc flattés d'abord, puis trahis ; lors([u'on n'eut plus besoin d'eux, on les jeta par ticssus bord. » .lung a coiilirmé ce récit : <■ A la dernière séance du Conseil général avant le Congres de la Haye, je pro. posai par icrit que le siège du Conseil général ne fût plus à Londres: Marx et Engels ne voulurent pis en entendre parler. J'aurais voulu voir le Conseil général en Suisse ou en Belgiiiuc. >> (Déclaration de Jung au Congrès de la Fédération an.;laise à Londres, 26 janvier 1873.1
2. Ces détails ont été racontés par Jung au Congrès de Londres, lo 20 janvier 1873
lilanr). Vaillant, gTalifit; soit par Ouline, soit par Marx, de ce chiiroii, y avail intercalé .son nom et se trouvait de la sorte le mandataire de MM. l<]l/iiigre el Uly.s.se Dubois, et naturellement aussi de leur ami ('.oulk-ry. -La jjlaisanterie «Hait assez réussie : c'était donc en vertu d'un mandat des hommes de la Moiitao-nc que Vaillant allait pouvoir exposer à la Haye son programme tcrrori.sie et jacobin ; c'était la rédaction de la Montagne, c'étaient les démocrates socialistes « verts », Coullery, Elzingre et G'^, qui, par la bouche de Vaillant, seraient censés émettre cette théorie « qu'il faut courber les classes possédantes sous la dictature du prolétariat ' », et qui énonceraient celte maxime devenue célèbre : « Si la grève est un nioyen d'action révolutionnaire, la barricade en est un autre, et le plus puissant de tous ^ ». C'était vraiment d'un haut comique, et si on rapproche les aphorismes révolutionnaires du sentencieux Vaillant de la polémique jadis soutenue par la Montagne et les coullerystes contre le Progrès et YEgallté (en 1869), ainsi que de la protestation de la Section coulleryste de la Chaux-de-Fonds et de Coullery lui-même contre le manifeste de la Solidarité (septembre 1870), on conviendra que les délégués jurassiens avaient de quoi rire. Vaillant, du reste, eut le bon sens de comprendre le ridicule d'une semblable position ; il nous déclara qu'il renonçait à se prévaloir du mandat Dubois-Elzingre, attendu qu'il en avait encore deux : l'un, dont j'ai déjà parlé, venant d'une Section de San Francisco, l'autre appartenant à cette catégorie des mystérieux mandats français qu'on ne montrait à personne.
Arnaud, lui aussi, avait un mandat suisse, donné — très probablement en blanc — par la Section de Carouge ; cette Section connaissait aussi peu Arnaud que les coullerystes de la Chaux-de-Fonds connaissaient Vaillant, et les mêmes remai'ques s'appliquaient à l'un et à l'autre. Mais Arnaud n'avait pas, comme Vaillant, la ressource de mandats supplémentaires, et il fut bien obligé de s'en tenir à son mandat de Carouge. Les internationaux de cette petite ville genevoise eurent donc, sans s'en douter, l'honneur de donner, par leur « délégué », leur appui à la tentative des blanquistes pour dénaturer, au profit des théories jacobines, le programme de llnternationale.
Ranvier, je l'ai dit. représentait la Section Ferré, de Paris ; Section, se disait-on à l'oreille, d'une existence assez problématique ; les trois mille membres que la r'enommée lui attribuait se réduisaient à trois tout court, d'après certaines informations. Mais on aurait eu mauvaise grâce à chi caner Ranvier sur cette bagatelle, d'autant plus que Marx l'avait destiné d'avance à présider le Congrès, ainsi que Jung Ta raconté plus tard.
Une chose qui avait dû contrarier fort les marxistes, c'était l'attitude prise par les Sections de Genève, sur lesquelles on avait probablement compté pour envoyer au Congrès des délégués nombreux et disciplinés. Ces Sections commençaient à se fatiguer du rôle qu'on leur faisait jouer ; Ouline y avait perdu beaucoup de son influence, et avait même quitté Genève depuis quelque temps ; il avait élu momentanément domicile à Zurich \ en attendant d'émigrer à Londres — puis de rentrer en Russie, gracié par la clémence impériale. Lorsqu'était arrivée la circulaire du Conseil général annonçant que le siège du Congrès serait la Haye, les Sections genevoises avaient réclamé contre ce choix ; on les vit, chose inouïe, vouloir faire acte d'indépendance à l'instar des Jurassiens ! Le Conseil général répondit aux Genevois, comme à nous, qu'il ne pouvait