QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE VI ^aÇf
revenir sur sa décision. Alors les Sections de Genève, mécontentes, résolurent de ne point envoyer de délégués au Congrès. C'était grave, et je suis lente de croire que c'est au moment où la nouvelle de cette attitude des Sections genevoises parvint à Londres, qu'il faut placer cette circonstance racontée quelques mois plus tard par Jung au Congrès de la Fédération anglaise (26 janvier 18^3) :
A tous les Congrès précédents, Ecearius et moi avions été les exposants de la doctrine de Marx ; mais je ne pouvais pas voter pour sa nouvelle politique, et, plutôt que de voter contrée Marx, je résolus de ne pas aller au Congrès. Il y eut un moment où il arriva des nouvelles qui tirent douter si le Conseil général aurait une majorité assurée. Marx et Engels me pressèrent aloi^s de venir aussi. Je refusai, en donnant pour raison que j'avais déjà fait trop de sacrifices. Le jour suivant, ils revinrent et me dirent qu'il fallait absolument que je vinsse, que la majorité pouvait dépendre d'une seule voix ; je répondis qu'ils pourraient facilement la trouver. Ils m'offrirent de payer les frais nécessaii*es, quels qu'ils pussent être, si je consentais à aller. Engels me dit même : « Vous êtes le seul homme qui puisse sauver rAssociation ». Je répondis alors que je ne pourrais aller à la Haye qu'à une seule condition, c était que lai et Marx ny allassent pas '.
Que taire pour parer à cette défection inattendue des Sections genevoises ? Le Comité fédéral romand, dirigé par des honmies à la dévotion de Marx, trouva un moyen bien simple de tourner la ditliculté et d'envoyer au moins un soldat pour renforcer le bataillon marxiste : il nomma de sa propre autorité un délégué en la personne d'un de ses membres, Duval — celui dont Bakounine avait écrit que c'était un sot et un blagueur. Mais il fallait de l'argent : un anonyme fournit les fonds nécessaires. Et voilà comment les Sections de Genève furent représentées à la Haye ■ !
J'ai énuméré, dans ce qui précède, le plus grand nombre des comparses recrutés des quatre points cardinaux par Marx et Engels pour tbrmer leur majorité. 11 n'en reste à nommer qu'une douzaine, — exactement, onze.
En tête, plaçons J.-Ph. Becker. « Cet homme, qui avait fait partie de l'Alliance de la démocratie socialiste à son origine, qui en connaissait l'histoire à fond, qui savait parfaitement à quoi s'en tenir sur toutes les affaires intérieures de la Fédération romande, avait renié ses anciens amis, et, suivi du mépris de tous ceux qui l'estimaient autrefois, il avait passé dans le camp marxiste, il consacre aujourd'tiui ses loisirs à jeter de la boue à la Fédération jurassienne dans les colonnes de lu Tagwacht de Zurich. » (Mémoire, p. 2(59.) Passons.
1. Jung était un partisan de la libre discussion ; il croyait ù la puissance de la persuasion (voir p. 48 le passage de sa lettre de juin 1870, où il se Halte d'avoir converti, par sa correspondance, plusieurs Genevois au colleetivisnie) : il n'aurait pas voulu s'associer h tin coup de force comme celui que Marx était décidé à accomplir. A ce sujet, Jung a dit, dans cr même discours au (".ongrés anglais : « Selon moi, si la question politique avait été loyalement discutée à ia Haye avec les « abstentionnistes », nous les aurions convaincus. C'est par la iliscussion que nous avons battu l'opposition dans la iiiiestion tle la prtqiriété collective du sol ; par la discussion, nous serions arrivés au même résultat dans la (juestion polili(jue. Je connais Scliwitzguéhel depuis son enfance, c'est un honnête homme, accessible à la discussion : je suis persuadé qui; nous aurions convaincu les opposants. » VA il ajouta, avec tristesse : « Mar.\ a tiompé et trahi tous ses anciens amis. J'ai écrit à plusieurs d'entre eux à ce sujet [après le (Congrès de la Haye", et leur ai dit ce (jue j'en pensais. M"" .Marx est venue me voir une fois depuis lors. M'" .Mar.x di'ux fois, et iHiponl et I>afargue sont venus m'en;,'ager à rendre visite a Marx : j'ai refuse »
2. C'était la troisième fois (ju'on usait a (îeiieve de ce procédé pour la ntMuination d'un délégué agréable à la coterie ; procède grAcc au(iuel (irosselin put aller au Congrès de HÀIe, Henri Perret à la Conférence de Londres, et Duval au Congrès de la Haye.
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Un autre, Friedlander, de Berlin, se présentait avec un mandat de /ûrich : Jes Zuricois n'avaient trouvé personne chez eux qui voulût aller faire la besogne que .T. -Pli. Reeker avait accepté d';u',coinplir.
La Hongrie, la Bavière et le Danemark avaient fourni leur contingent : Farkas représentait deux Sections de Budapest, Heim une Section de Bohème, et Pihl la Section de Copenhague. Jusqu'à quel point ces délégués élaienl-ils auth(înliques ? Nous ne pouvions le savoir.
Venaient ensuite trois déléj'ués ayant des mandats d'une authenticité irrécusable ; malheureusement, les Sections qu'ils représentaient ne pouvaient pas peser d'un bien grand poids dans la balance, attendu que, constituées sur la terre étrangère, elles n'avaient pas d'influence directe sur le prolétariat de leur pays. Ces trois délégués étaient : Lessner, mem bre du Conseil général, représentant la Section allemande de Londres ; Le Moussu, membre du Conseil général, représentant une Section française de Londres ; et Wroblewski, membre du Conseil général, représentant la Section polonaise de Londres.
Un Irlandais, Mac Donnell. représentait des sociétés irlandaises de Londres et de Dublin ; mais, bien qu'il fftt membre du Conseil général, il ne se montra pas discipliné, et dans plus d'une question il vota avec la minorité.
Eugène Dupont, membre aussi du Conseil générai, ne représentait anciine Section : il vint à simple titre de délégué du Conseil.
« Reste, pour le bouquet, le grand agitateur de la péninsule ibérique, le patron de la Emancipacion, le gendre de Marx, M. Paul Lafargue, délégué par cette grotesque réunion de neuf pauvres hères stipendiés par la maison Marx qui s'intitule la Nouvelle Fédération madrilène. M. Lafargue disait représenter aussi une Section de Lisbonne. » (Mémoire, p. 271.)
La majorité de la Commission de véritication ne lit pas la moindre difficulté d'aceepter les mandats de tous les délégués dont le vote était acquis à la coterie marxiste ; et la majorité du Congrès sanctionna cette manière d'agir. Un délégué anglais, Mottershead, voulut présenter au Congrès quelques observations sur le mandat de complaisance donné à Maltman Barry. en disant que celui-ci n'appartenait pas aux hommes connus en Angleterre dans le mouvement ouvrier ; Marx, furieux de voir attaquer son protégé, s'écria : « Il est très honorable pour le citoyen Barry de n'être pas un homme connu dans le mouvement ouvrier anglais, car tous ceux qu'on appelle les leaders du mouvement ouvrier en Angleterre sont des hommes vendus à Gladstone ou à d'autres politiciens bourgeois ». Dans l'affaire de la Nouvelle Fédération madrilène, le Conseil général avait violé la résolution administrative n° V du Congrès de Bâle : cette résolution lui donnait bien le droit « d'admettre ou de refuser l'afTilialion de toute nouvelle société ou groupe », mais elle ajoutait : « Là où il existe des groupes fédéraux, le Conseil général, avant d'accepter ou de refuser l'affiliation d'une nouvelle section ou société, devra consulter le groupe » : or, le Conseil avait omis, à dessein, de consulter la Fédéraiion régionale espagnole ; cela n'empêcha pas la majorité du Congrès d'approuver la conduite du Conseil général '.
Mais à l'égard des délégués qui représentaient des Sections ou des
1. Aux délégués espagnols qui signalaient au Congrès cette irrégularité, Engels répondit que « si le Conseil général avait violé les règlements, c'avait été pour sauver l'Internationale » (Memoria n todns los mleriiacv)nale<< eapaixolex, p. 9) : et la majorité d'applaudir. Il ajouta : « C'est la question de l'Alliance qui est ici en jeu, car les délégués espagnols qu'on vient d'entendre font p irtie de cette société secrète. Cette clique doit être chassée du sein de riniernationale.» (Noies manuscrites prises par Joukovsky.) Dans un rapport adressé, à la date du lit octobre 1872, au nouveau Conseil général, à New York, Engels constate lui même le fait, eu ces termes : » Ils fies neuf aiïidés de Lafargue] formèrent alors une nouvelle féilératinn, mais le Conseil fédéral espagnol refusa de la reconnaître ; le Conseil général, à qui elle s'adressa, la reconnut sans conauller le Conaeil fédéral espagnol, et cet acte fut sanctionné par le Congrès de la Haye ». (Correspondance de Sorge, p. 69.)
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Fédérations d'opinion autonomiste, l'attitude de la Commission de vérification fut bien différente. On chercha querelle à plusieurs d'entre eux, entre autres aux quatre délégués de la Fédération espagnole, à deux délégués américains, et au délégué de la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève.
L'objection faite aux Espagnols était que leur Fédération n'avait pas payé ses cotisations à Londres '. Le Conseil général croyait avoir trouvé là un argument sans réplique ; malheureusement pour lui. les Espagnols avaient apporté les cotisations avec e»ix, dans l'intention de les payer au Congrès même, ce qu'ils firent. Une fois ces cotisations acquittées, il semblait qu'il ne dût plus y avoir d'obstacle à leur atimission. puisque la Commission n'en avait pas mentionné d'autre. « Mais M. Marx est un homme à ressources ; il trouva inunédiatement un nouveau prétexte. Les délégués espagnols, dit-il au Congrès, sont impliqués dans l'affaire de l'Alliance, et il convient de suspendre leur admission jusqu'après la discussion de cette question-là. Cette tactique jésuitique fut déjouée par l'attitude énergique des Espagnols : Marselau, de Séville, dans un discours écrasant de mépris pour les machinations malpropres de la majorité, mit à nu toutes les petites intrigues contre l'Espagne, et somma le Congrès de déclarer franchement s'il voulait, oui ou non, expulser de l'Internationale la Fédération espagnole. La majorité n'osa pas répondre, et les Espagnols furent admis -. »
r>e délégué américain Sauva avait des mandats des Sections 2,29 et ^2. Ces Sections étaient adhérentes, non pas au Conseil de Spring Street (fédéralist«"), mais à celui du Tenth Ward Hôtel : néanmoins, le mandat de la Section 2 fut annulé, parce que cette Section, ayant protesté contre l'élection de Sorgc et de Dereure comme délé^niés, avait été exclue par le Conseil fédéral du Tenth Ward Hôtel ; mais il fallut bien reconnaître la validité des mandats de-; Sections 29 et ^2, et Sauva fut admis à siéger.
L'autre Américain auquel s'en prit la Commission s'appelait \V. West ; il était délégué par un Congrès tenu à Philadelphie le 9 juillet par les Sections groupées autour du Conseil fédéral de Spring Street : mais il était membre de la Section 12, — cette Section dont le Conseil général avait prononcé la suspension malgré le préavis contraire d'Eccarius. Les raisons alléguées par le Conseil général étaient qu'il y avait dans la Section 12 des spirites et des partisans de Vamoiir libre, c'est-à-dire des représentants de doctrines auxquelles il n'était pas possible de reconnaître droit de cité dans l'Internationale. La majorité du Congrès adopta ce point de vue, et. la Section 12 ayant été repoussée, le délégué du Congrès de Philadelphie se vit fermer les portes du Congrès de la Haye.
La Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève faisait partie de la Fédération jurassienne ; mais, ne se trouvant pas suffisamment représentée par les deux délégués élus au Congrès de la Chaux-dc-Fonds, elle avait tenu à envoyer au Congrès son délégué spécial, en la personne <le Nicolas Joukovsky ^ Celui-ci avait mission d'exposer les griefs particulier.s de sa Section contre le Conseil général, et de mettre en relief les services qu'elle avait rendus à l'Internationale. Mais il aniva que ce délégué spécial ne put pas ouvrir la bouche pendant
1 . f/un des délégués espa^'nols ayant demandé i"! la Commission de vérification si la condition qu'on oxigiait d'eux avait été remplie par tous les antres délégués, la Commission déclara ipn^ « toutos les .Soctions dont les délégués avaient été admis par elle, avaient payé leurs lotisalions » {Mcinorid, ••le., p. (i).
2. Ihillelin de. l'a Fédéra lion j%ira>^'<irnnp (n°» 17-18, p. '^y
3. Graiiflc fut notre surprise (|uaud nous vîmes, le lundi soir. Joukovsky, arrivant de Genève sans cjue nous cussinns <''té pr -venus de rien, débarquer dans notre liAtel. Sa Section n'av;iil \n\ lui (i(mnei i|ue l'argent stricliMiieiit ni'ces-aiie pour le trajet de Gi'nè.ve à la llave, et il fallut nous eotisiM' pour l'entrel.'nir pendant la durée du Conu'rés. I^o (ïongrès (ini, nous le rameni^ups avec nous jusipi'a Hruxelles, 011, notre ])nurso étant à sec, nousdrtmcs l'aliandonuer : il fut obligé d'attendre la qu'on lui eût envoyé do lienève l'argent du retour.
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toute la «liiréc du Congrès, Marx ayant nialigaement proposé à la majorité, (|ui approuva, d'ajourner l'examen du mandat de Joukovsky jusqu'au moment où le verdict sur l'airaire de l'Alliance aurait été prononcé, sous prétexte que la Section de [iropagande de Genève n'était que la Section de l'Alliance ressuscitée sous un autre nom : et comme cette affaire ne vint qu'à la fin de la dernière séance du Congrès, notre ami Joukovsky dut s'en retourner à Genève sans avoir parlé. Jl voulut du moins utiliser sa présence aux séances du Congrès en prenant des notes. Ces notes, retrouvées plus tard dans ses papiers, m'ont été obligeamment communiquées par M™» Joukovsky, et je leur ai fait quelques emprunts. Nettlau les a publiées presque en entier au chapitre 62 de sa biographie de Bakounine. On n'essaya pas de contester les mandats des deux délégués de la Fédération jurassienne : Schwitzguébel et moi étant déjà désignés pour être ollérts en holocauste, avec Bakounine, à la politique de la coterie gouvernante, il reliait bien, afin de pouvoir nous frapper avec toute la solennité voulue, commencer par nous admettre au Congrès. Il se passa d'ailleurs à notre égard un incident assez singulier. Dans la première séance publique du Congrès, le jeudi, iors(iue lecture fut donnée de la hste des délégués, formée par le bureau du Congrès, nous remarquâmes, Schwitzguébel et moi, que nous étions désignés par l'appellation étrange de délégués du Congrès de Neuchdtel. Je réclamai immédiatement, en disant que cette désignation n'avait pas de sens, qu'il n'y avait pas eu de Congrès de Neuchdtel, que les termes de notre mandat rendaient inexpHcable une si extraordinaire bévue, et que nous tenions à constater que nous étions les délégués de la Fédération Jurassienne, nommés par le Congrès de la Chaux-de-Fonds le 18 août. On me répondit qu'il serait fait droit à notre réclamation, et que l'erreur, tout involontaire, serait corrigée. Dans la même séance, on annonça que le bureau allait faire imprimer la liste des délégués : je m'approchai d'Engels et lui rappelai la rectification relative au Congrès de Neuchdtel, le priant de ne pas oublier d'en tenir compte dans l'impression de la liste; Engels le promit. Le lendemain, j'appris par hasard que le bureau avait reçu une épreuve typographique de la liste des délégués ; désireux de m'assurer si la correction avait été faite, je demandai à voir cette épreuve. Elle était entre les mains de Marx; celui-ci voulut bien me la laisser parcourir, et, à mon grand étonnement, je m'aperçus que Schwitzguébel et moi y étions encore désignés sous le titre de délégués du Congrès de Neuchdtel. Je demandai à Marx ce que cela signifiait; il répondit qu'on avait oublié de faire la correction. J'insistai pour qu'elle fût faite, et j'obtins de Marx et d'Engels la promesse qu'on y veillerait. On peut juger de ma stupéfaction, lorsque, le dernier jour du Congrès, en examinant la liste des délégués imprimée d'après l'épreuve corrigée par Engels et Marx, je constatai qu'on y lisait toujours : « Guillaume et Schwitzguébel, délégués du Congrès de Neuchdtel ». 11 y avait là évidemment un fait exprès. Quelle avait pu être l'intention de Marx et d'Engels ? plusieurs explications s'offrent à l'esprit, mais aucune ne me paraît entièrement satisfaisante : aussi je renonce à chercher à comprendre. Cette circonstance fut la seule où j'aie eu l'occasion de causer avec Marx ; mais, pendant les six journées du Congrès, j'eus tout le temps de l'observer, d'étudier ses manèges, et de constater combien, au milieu de ceux qui l'entouraient comme une cour, son attitude était celle d'un souverain. J'ai gardé un vivant souvenir de cette tête remarquable, aux yeux pleins d'intelligence malicieuse dans un visage d'où l'expression de la bienveillance était absente. C'était bien l'homme qui, écrivant à Kugelmann ', citait avec complaisance ces vers du poète-ouvrier Weerth :
Es (jibt nichts schôneres auf der Well
Als seine Feinde zu beissen.
\U n'y a rien au monde de plus beau
Que de mordre ses ennemis.)