PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE V
et Crenicr lui présentèrent une Adresse au nom de la Reform Leagiie, dont Garihaldi est le président d'honneur.
Puis, regardant du côté du beau monde qui attendait, passablement étonné que les premiers mots du général eussent été pour nous, Garibaldi ajouta :
« Maintenant, voulez-vous permettre que j'aille saluer ces dames ? » Nous nous l'etiràmes profondément émus de cette entrevue et de la simplicité pleine de grandeur du héros italien.
Lorsque j'arrivai au Palais électoral, la salle était déjà comble. Six mille personnes environ s'y pressaient, et une partie seulement avait pu trouver place sur les bancs. Au centre de la salle, un magnifique jet d'eau répandait la fraîcheur. En face du jet d'eau et adossée à la muraille du côté nord était une grande estrade destinée au bureau; derrière le siège du président s'élevait la tribune, surmontée du mot PAX et dune forêt de drapeaux.
Je parvins, non sans peine, jusqu'au pied de l'estrade, et je trouvai là presque tous mes compagnons du Congrès de Lausanne, assis à la table des journalistes, et taillant leurs crayons. Ils m'ollrirent une place au milieu d'eux, mais je préférai aller m'asseoir sur les degrés de l'estrade, où Bûrkly, puis Coullery me rejoignirent. C'était là qu'on était le mieux placé pour tout voir et tout entendre.
Quelques minutes après notre arrivée, on entendit à la porte des cris frénéti(|ues. C'était Garibaldi qui entrait. Il traversa lentement la salle au milieu des acclamations enthousiastes de la foule. On se pressait sur son passage pour le voir de plus près, pour tâcher de toucher ses vêtements ou d'obtenir une poignée de main. Au moment où il arriva près de nous, un Italien fanatique se jeta sur une de ses mains et la prit violemment pour la porter à ses lèvres. Garibaldi fit un geste qui nous prouva que l'Italien lui avait fait mal.
Il ai'riva enfin sur l'estrade, où 'SI. Jules Barni, président provisoire du (Congrès, le fit asseoir à sa droite dans un fauteuil. Les acclamations se prolongèrent encore pendant un moment.
.,, Après le discours d'ouverture de M, Jules Barni, i»rofesseur à Genève, et celui de M, Emile Acollas. président du Comité d'initiative de Paris, commeni^-a la lecture des Adresses d'adhésion, La parole fut donnée tout d'abord aux représentants des sociétés ouvrièi-es.
Ce fut l'un de nos camarades. Perron ', de Genève, ([ui monta le premiet* à la tribune : il donna lecture il'une Adresse des ouvriers genevois, qui, ainsi ({ue le constate le Hiillciin du Congrès, « fut saluée [)ar de longs applaudissements)).
lùisuite vint le tour de l'Association inlei'nationale des travailleurs, L'Adresse votée par le Congrès de Lausanne fut lue ;i la tribe.ne |)ar deux des secrétaii-es de ce Congrès, en Iran^ais d'aboi-d. [)ar James Guillaunie. du Locle, puis en allemand i>ar le docteur Hùchner.
Loi'scpie i)lus tard la cons[)irali(>n des fazystes et des aristocrates eut réussi à aigrir les esprits et à troubler les séances du (iongrès, une partie des assistants se monti'a carrénu'iit hostile aux pi-incipes socialistes; mais à ce moment-là personne, siée n'est MM, Dameth, de Molinari. Cherl)uliez et consorts, ne songea à se iornialiscr ^\i' la
i. Charles l'crron, dovcnu plus lard tiirl(»},'raplie. it (lui dail alors pcinlrc sur émail.
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(Ircliu-alioii (lu (^()n i,T('s (le Laiisaniic : au conli'aii'c, comiiic on peut le voir dans le Hiilletin, «des a[)i)laudissen)ents pi'olonj^és succédèrent à eetle leclur»; ».
. . . Nous formions, à la gauche du président, un petit groupe où dominaient surtout les délégués du (longrès de Lausanne. Sur l'estrade se trouvaient, assis parmi les vice-pi-ésidents. Kccarius, J.-lMi. Beckei-, Hùchner. Odger, Cremer; sur les degrés de l'estrade, je m'étais placé, comme je l'ai dit, avec (>)ullery et Biirkly ; tout près de nous était la tal)le des secrétaires français, où écrivaient Ch.-L. Ghassin, l'auteur du (lénie de la Réi'oliitiort. et AHVed Naquet. Enfin au pied de l'estrade, à la table des journalistes, étaient Albert Fermé pour le Temps, Blanc ])ouv l'Opinion nationale, Corbon pour le Siècle, Tolain pour le Courrier Français, Fribourg pour la Liberté ; j'ignore à la rédaction de quelles feuilles étaient attachés le reste de mes camarades de cette table, Dupont, Murât, Chematé, De Paepe, Longuet, Vasseur, Peiron, etc.
Ce groupe, qui s'était instinctivement placé à gauche, joua véritablement, pendant la durée du Congrès, le rôle de la gauche dans une assemblée délibérante ; et le dernier jour, quand les acolytes de Fazy, joints aux « liceliers ' », essayèrent de dissoudre le Congrès, notre petit coin fut particulièrement l'objet de leurs injures et de leurs menaces.
Quand l'émotion causée par l'audacieuse sortie de Fermé ' fut calmée, le président annonça que le général Garibaldi avait demandé la parole pour donner lecture de quelques articles qu'il désirait voir ajoutés au programme.
Garibaldi se lève, et il est salué par de longs et bruyants applaudissements. On attend avec impatience ce qu'il va dire ; son discours doit être l'événement de la séance.
Lorsque le silence est rétabli, Garibaldi s'adresse à l'assemblée en français, d'une voix grave et ferme, un peu solennelle ; j'ajouterais, si je ne craignais qu'on prit ce détail pour une remarque irrévérencieuse, qu'il appuyait tout particulièrement sur les grands mots, et faisait fortement rouler les r à l'italienne ; mais ce brin d'emphase lui allait à merveille, et ne servait qu'à donner à son débit plus d'énergie et de grandeur.
« Citoyens, dit-il au milieu d'un religieux silence, vous me permettrez d'abord de retourner à quelques idées qui ont été manifestées par d'honorables orateurs qui m'ont précédé ; vous me permettrez d'expliquer pourquoi je ne suis pas de leur opinion. »
Et il relève les objections que venaient de faire James Fazy et Schmidlin à certaines parties du programme du Congrès, qu'ils trouvaient compromettantes pour la neutralité suisse. Puis il soumet à l'assemblée les articles qu'il a écrits pour être ajoutés au programme.
« Voici, dit-il, les quelques propositions que j'ai rédigées. J'ai
1. On appelait à Genève les « ficeliers », ou la « ficelle », un groupe de radicaux dissidents qui avaient abandonné Fazy, lui avaient fait v de la ficelle », et s'étaient alliés aux conservateurs. Mais comme conservateurs et fazystes ressentaient une égale antipathie à l'égard du Conjurés de la paix, les hommes de la d ficelle » et les séides de l'ex-dictateur radical se trouvèrent momentanément réunis pour nous combattre.
2. Fermé avait énergiquenient protesté contre la présence, dans le faisceau de drapeaux qui décorait la tribune, d'un drapeau français, surmonté de l'aigle impériale.
PRKMIÈRK PARTIE, CHAPITRE V 4^
peut-être été un peu précipité dans leur rédaction ; il faut l'attribuer à ce que je vais quitter bientôt cette terre d'asile et de liberté '. »
Garibaldi prend sur la table une feuille de papier, et applique un monocle à son œil droit. Vif mouvement de curiosité. 11 lit d'une voix retentissante :
« Propositions.
« Primo. — Toutes les nations sont sœurs.
« Secondo. — La guerre entre elles est impossible.
« Terzo. — Toutes les querelles qui peuvent survenir entre les nations seront jugées par le Congrès. »
On se regarde avec quelque étonnement. Garibaldi s'en aperçoit, et il ajoute :
« Vous me direz peut-être que je m'avance un peu trop. » (Sourires dans l'assemblée.)
Garibaldi continue :
« Quarto. — Les membres du Congrès seront nommés par les sociétés démocratiques de chaque peuple.
« Quinto. — Chaque nation aura droit de vote au Congrès, quel que soit le nombre de ses membres. »
Ces deux articles nous avaient laissés froids. Mais soudain l'œil de Garibaldi s'enilamme ; sa tête de lion, encadrée dans une barbe fauve et grise, se relève d'un air sublime, et d'une voix vibrante il s'écrie :
« Sesto. — La papauté, comme la plus pernicieuse des sectes, est déclarée déchue. »
Ceci était tout à fait inattendu. Des applaudissements frénétiques accueillirent cette déclai^ation ; la gauche surtout poussait des clameurs à faire crouler la salle. Cela se prolongea pendant un moment, et la démocratie européenne ratifia ainsi, à la face du monde, l'arrêt de déchéance de la papauté.
Le silence rétabli, Garibaldi re[)rit :
« Je ne sais si l'on dira que je m'aventure un peu trop en formulant un tel article. Mais à ([ui j)ourrais-je communiquer ma pensée, ex[)rimer librement mes idées, si ce n'est à vous, [)eui)le libre, — et vraiment libre », ajouta-t-il, après une pause, en reprenant son papier.
Mais un revirement inattendu allait succéder a cette explosion d'enthousiasme.
Garibaldi continue la lecture de ses articles :
« Settiino. — La religion de Dieu est adoptée par le Congrès ...»
Ici, il est interrompu par un brusque mouvement d'étonnement. On entend môme quelques exclamations.
« C'est une opinion (jue je soumets », dit Garibaldi. P^til reprend : « La religion de Dieu est adoptée par le Congrès, et chacun de ses membres s'oblige à la propager sur la surface du monde. »
Ini[)Ossible de dire la stupéfaction, la constei'ualion soudaine pi'oduite par ces étranges i)aroles. Le respect empêcha les réclamations bruyantes ; mais un silence glacial remplavant les a{)phuulissenuMits montra à Gai-ibaldi (piil venait de froisser les senlinienls de la majoritt' de l'asstMnblée. Il voulul alorsjuslilier son arlielc :
1. Garibaldi n'avait quo deux jours A passer à Gcntwe ; il devait repartir le mercredi matin.
« Je vous (lois, (lit-il, un mot d'explication sur lu religion de Dieu dont je viens de parler; j'entends par là la religion de la vérité, la religion de la raison. »
Cette explication s()ul(^vaquel(|U('s bravos isolés ; mais elle n'effaça ])as l'impression lâcheuse, (pii redoubla l(n-s(|ue Garibaldi lut l'article suivant :
<( Ottavo. — Le "Congrès consaci-e au sacerdoce les homnuîs d'élite de la science et de l'intelligence ; il consacre au néant tout sacerdoce de l'ignorance. »
DeCharybdeen Scylla î nous disions-nous. ()u'est-ce que c'est (|uc ce sacerdoce nouveau pour rem[)lacer l'ancien ? Garibaldi grandpontife et pr('chant la tliéo[)hilanthropie ! Quelle chute !
Visiblement afl'ecté par la désapprobation muette de l'assemblée, Garibaldi continua :
« Nono. — Propagande de la religion de Dieu par l'instruction, l'éducation et la vertu.
« Decimo. — La république est la seule forme de gouvernement digne d'un peuple libre. »
Ici, il y eut une explosion d'applaudissements, légitimement appelés par cette déclaration, et qui soulagèrent chacun. Garibaldi ajouta :
« Ce n'est point là une opinion d'aujourd'hui. La république est le gouvernement des honnêtes gens. Si on le contestait, il sullirait de faire remarquer qu'à mesure que les peuples se sont corrompus, ils ont cessé d'être réjiublicains. »
Il reprit ensuite sa lecture :
« Undecimo. — La démocratie seule peut revendiquer contre les fléaux de la guerre.
« Diiodecimo. — L'esclave seul a le droit de faire la guerre aux tyrans. » (Applaudissements enthousiastes à gauche.)
« Ici, fit observer Garibaldi, je m'écarte peu, apparemment, de ce que nous désirons. Je dis et je proclame que l'esclave a le droit de faire la guerre aux tyrans. C'est le seul cas où je crois que la guerre est permise. »
Ayant achevé la lecture de ses articles, le général continua en ces termes :
(( Pour que le Congrès ait d'heureux résultats, il faut qu'on ne se borne pas à celui d'aujourd'hui ; il faut qu'après celui-ci on en réunisse un autre ; il faut qu'un Comité permanent continue la mission commencée par de généreux et braves citoyens. »
Garibaldi avait sur le co^ur l'accueil fait à ses propositions religieuses, on le voyait. Il revint sur ce sujet pour terminer son discours :
<( Si vous le permettez, j'ajouterai encore un mot ; je serai bref.
<( En touchant à quelque argument de religion, je suis persuadé de n'avoir pas rencontré l'opinion de tout le monde. Il en est malheureusement ainsi pour cette question. Toutefois, je suis persuadé qu'il n'y a personne qui puisse détacher la question religieuse de la question politique. . . Je le dis, on ne pourra remédier aux malheurs du monde sans remédier aux abus de la prêtrise. »
Garibaldi se rassit. On applaudit encore, mais, de notre côté du moins, c'était l'homme plutôt ([ue les paroles qu'on applaudissait.
l'HEMlÈRE PARTIK, CHAPITRE V 49
A la sortie du Palais électoral, notre petite troupe alla s'installer dans le jardin d'une brasserie située sur la route de Carouge, et on se communiqua les impressions de cette ])remière séance en buvant une chope de bière. Le discours de Garibaldi fut l'objet des plus vives critiques de la part de quelques-uns des Parisiens. Pour mon compte, je trouvai ces critiques exagérées, et il me parut qu'on avait mal saisi les intentions de Garibaldi et le véritable sens de sa religion de Dieu. Je dis qu'à mon avis il fallait interpréter cette expression en la rapprochant du discours prononcé quelque temps auparavant [)ar le général au Cercle démocratique de Vérone.
« Moi aussi, avait-il dit en parlant de la Révolution française, je suis un admirateur de ce grand événement qui a été une véritable révolution, qui a renversé des aulels les idoles et les simulacres du prêtre de Rome pour y substituer la déesse de la Raison, la vraie religion qui n'abrutit pas l'homme, la religion qui doit émanciper l'humanité. »
Comme la soirée était superbe, nous poussâmes ensuite jusqu'à Carouge, où nous fûmes très cordialement reçus par quelques membres de la Section internationale de cette ville. On nous conduisit dans le local de l'Association : là Tolain et Longuet déclamèrent des vers, je laisse à deviner de quel genre', et De Paepe chanta la chanson si touchante de la fille de l'ouvrier que la misère a condamnée à mourir :
Reprends ton vol, ange des cieux, Et pour toujours ferme les yeux.
La nuit tombant, nous revenons à Genève par le tramway et nous allons souper chez notre ami le Polonais Czwierzakiewicz '. Là, Dupont, déchargé enfm des graves fonctions de la présidence du Congrès de Lausanne, rentre avec délices dans la vie privée, et se livre à des calembours si éplafourdissants, que Chemalé se voit contraint de proposer contre lui la peine de mort. Elle est votée à l'unanimité. La société, en considération des bons antécédents du coupable, consent néanmoins à la commuer en celle du silence à perpétuité. . . .
Vers onze heures du soir, nous regagnâmes notre hôtel. Je me couchai très fatigué, tandis que De Paepe, sortant de sa valise plume et papier, se mit à écrire.
« Que fais-tu là ? lui dis-je.
— Ma correspondance.
— A ces heures ! Bien du plaisir. Pour moi, je dors. »
Et je m'endormis en effet, mais d'un sommeil agité. (^)uel(pies heures après, je me réveillai. La chandelle brûlait encore. De Paepe était toujours là, noircissant son papier.
Après l'avoir engagé à se coucher, je me rendormis pour ne plus m'éveiller (pi'au jour.
En ouviant les yeux, je vis De Paei)e assis à sa petite table, el écrivant toujours. Il avait pris (iuel([ues heures de repos, et s'était levé avant moi pour se i-emettre au travail.