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PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE V

sion de notre chambre, et nous nous rendîmes immédiatement au Palais électoral ', où nous devions nous entendre avec M. Menn. secrétaire du Congrès de la paix, relativement à la présentation de l'Adresse du Congrès de Lausanne. Nous navions pas de temps à perdre, si nous voulions être de i^etourau palais Fazy pour une heure. Je pressais De Paepe, je le priais de taire hâte, et je ne fus pas [)eu étonné de l'entendre me dire qu'il ne tenait pas à voir Garibaldi, et qu'il préférait se promener en attendant deux heures, moment fixé pour l'ouverture de la séance du Congrès. « Parles-tu sérieusement? lui dis-je.

— Très sérieusement. Je reste ici. Pour toi, si tu veux être à temps pour aller faire ta révérence au grand homme, je te conseille de te dépêcher, car il est une heure moins \u\ quart. »

Je quittai De Paepe en trouvant qu'il poussait un peu loin le dédain des gloires de ce monde. Pour moi, je ne songeais qu'au bonheur de voir enlin de mes yeux le héros de la démocratie. Je rejoignis Stam[>a et quelques amis qui attendaient avec lui. et nous montâmes, eu fendant la Ibule. les escaliei\s somjitueux du palais Fazy.

Une émotion inexprimable m'enlevait presque la voix. Tout en montant, nous disions :

« Qui lui parlera ?

— Tout le monde, dit Stampa ; ce sera une conversation familière, et non une réception onicielle.

— Oui. mais il faut pourtant que quelqu'un commence par exprimer nos sentiments. Voulez-vous ])orter la parole, (^oullery?

— Si l'on veut. »

Au haut de l'escalier, nous fûmes reçus par le niajor hongrois Frigyesi, le môme qui, le lendemain, déposa à la tribune du Congrès ses décorations militaires, et dont l'énergique discours lut laut applaudi.

En même temps que nous, se présenta un ouvrier italien en blouse, qui voulait parler à Garibaldi. Le major lui serra cordialement la main et le })ria de s'asseoir sur un fauteuil qu'il lui avança, en lui disant cpie le général le recevrait tout à l'heure. Puis il nous fit entrer dans le salon.

Là se trouvaient déjà une dizaine de belles dames en grande toilette, avec des messieurs en frac et en cravate blanche. On nous lit asseoii- sur des sofas et des fauteuils, et' nous causâmes pendant quekiues minutes en attendant l'arrivée du héros. Les deux ou trois Français (jui étaient avec nous se montraient passablement énuis: les Anglais au contraire restaient impassibh's : (Klgt'r et Cremei" étaient gi'avement assis sur un divan, et W alton, renversé dans un lauteuil, les jandx's élei\dues et la tète en arrière, faisait preuve d'un sansgcnc tout britanni(|ue.

Stanqia, après aNoir parlé un nionicnl aNcc le major l-'rigvcsi, s'approcha de nu)i et nu' dit :

« Les choses ne vont pas coninM* je 1 aurais voulu. L heure de l'ouverture du Congrès étant si r;i])prochét\ le général ne pourra pas nous recevoir en particulier el avoir avec nous la con\(Ms;»liou tpie je désirais. Il ne fei-a (jue passer dans celle salle pour distrihuei- lU'S

1. C'est dans cet cililicc (|iii> le (liiiii,'rrs dcvail Iciiir st'S sranci's.

poignées de main. Mais nous reviendrons le trouver dans un meilleur moment. II y a d'ailleurs ici toute cette aristocratie — et il regardait les cravates blanches — (|ui donne à celte réception \u\ air olliciel, en sorte ([uc Gai-ibaldi ne se sciitii-a pas trop à son aise dans ce salon. »

A ce moment le major l''rigyesi s'ap[)roclia d'un [)elit garçon qui a[)pai'tenait à l'une des belles dames. 11 le prit par la main et le conduisit vers la porte de la chambre où se trouvait Garibaldi, en lui disant :

« Entre, mon ami, le général sera content de te voir. Tu lui donneras la main et tu lui diras : Bonjour, mon g-énéral. »

L'enfant, sans s'intimider, pénétra tout seul dans la i)ièce voisine. Nous le suivîmes des yeux avec émotion, et notre regard restait attaché à la porte qu'il venait de franchir, de l'autre coté de laquelle se trouvait Garibaldi.

Frigyesi revint ensuite à nous, et nous dit :

« Le généi'al va entrer, et c'est vous qu'il recevra eu premier lieu. Lorsqu'il vous tendra la main, il faudra prendre garde de la serrer trop fort, car il souffre à la main droite d'une arthrite et des suites d'une blessure qu'il a reçue l'été passé *. »

Nous nous étions levés, et nous formions un groupe d'une dizaine de personnes, près de la porte par où Garibaldi devait entrer. Le beau monde qui remplissait le milieu et le fond du salon regai-dait avec une curiosité un peu dédaigneuse ces gens qui osaient se présenter dans un palais en costume de travail.

Soudain Garibaldi entra, seul. Un frémissement courut dans les groupes. 11 avait la tète nue, et était vêtu de la chemise rouge et du pantalon bleu. Il me sembla voir marcher ce portrait que chacun connaît, et qui représente le général debout sur les rochers de son île, une de ses mains sur la poitrine.

Garibaldi est de taille moyenne ; il a les jambes un peu arquées par l'usage du cheval. Sa barbe blonde grisonne à peine, mais il a déjà le haut du front chauve.

Stampa s'avança vers lui et lui dit en italien qui nous étions. Garibaldi vint à nous et nous dit en français, sans aucun accent étranger :

« J'ai beaucoup de plaisir à vous voir. »

Et il donna à chacun de nous une poignée de main.

Goullery lui adressa la parole à peu près en ces termes :

« Citoyen, nous venons vous exprimer nos sympathies. Nous sommes des délégués de sociétés ouvrières de différents pays. Nous vous aimons, parce que nous savons que vous avez toujours combattu pour la liberté, la justice et la démocratie, sans aucune préoccupation personnelle. Nous admirons votre vie de dévouement désintéressé. Aussi vous êtes pour nous un frère. »

Garibaldi répondit à Goullery, en lui tendant de nouveau la main :

« Je vous remercie pour ce témoignage de sympathie, et j'accepte votre fraternité. »

Plusieurs voix dirent alors : « Citoyen, ce sont nos sentiments à tous, — nous vous aimons, — nous vous admirons. »

A chacun de nous, Garibaldi adressa quelques paroles de remerciement, en les accompagnant d'un cordial serrement de main. Odger

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