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PREMIERE PARTIE, CHAPITRE XII qS

« faiseur de secrets' » Paul Quartier, brave homme un peu bavard, mais très serviable ; et l'excellent Gaspard Bovet. guillocheur, ancien plialanstérien, homme au cœur d'or, toujours prêt à payer de sa personne. Bovel avait endossé une blouse % et, depuis huit heures du matin, s'occupait à mettre les pommes de terre dans les sacs. Je fus vivement touché de ce dévouement si simplement offert, et je dis à Gaspard Bovet qu'on était . bien heureux d'avoir des citoyens comme lui. « Que voulez-vous, me ' répondit-il, ma femme et moi n'avons pas d'enfants, il est donc bien juste / que je donne mon temps à mes principes. Il y a vingt ans je faisais déjà comme ça avec Considérant : ce n'est que par le xlévouement que les idées tout leur chemin. » Je voulus, moi aussi, mettre la main à la pâte ; mais il ne restait plus grand chose à faire, la vente était presque terminée : le public était venu en foule, et il n'y avait pas eu assez de pommes de terre pour tant de monde ; il fut décidé séance tenante que nous en ferions venir un second wagon.

Quelques jours plus tard, le second wagon arriva, et le contenu en fut distribué de la même manière. Nous fîmes venir aussi quelques pièces de fromage de Gruyère, que nous détaillâmes, à la gare même, grâce à la complaisance de Perrelet, par morceaux de quatre à cinq kilos au prix du gros, au grand ravissement des ménagères.

Nous nous étions promis, au Locle, ne ne plus nous occuper d'élections cantonales (c'est-à dire législatives), et le résultat des élections genevoises du i5 novembre était bien fait pour nous confirmer dans notre résolution. Mais l'idée nous vint de faire une tentative sur le terrain municipal. Aux termes de la loi neuchâteloise, l'assemblée générale des électeurs municipaux décidait elle-même quelles attributions il lui convenait de déléguer au Conseil général de la municipalité, et quels <iroils elle entendait se réserver. Parmi les attributions déléguées au Conseil général figuraient le vote du budget municipal, la nomination de la Commission de taxe pour l'impôt municipal, et la nomination de la Commission d'éducation. Nous résolûmes de proposer à l'assemblée des électeurs numicipaux de reprendre au Conseil général ces trois attributions et de les garder pour elle : il serait possible de la sorte, pensions-nous, d'exercer sur le budget municipal un contrôle direct, de frapper les grosses bourses et déménager les petites, et d'introduire quelques-uns des nôtres dans la Commission d'éducation, où l'influence des pasteurs était dominante. Un certain nombre de radicaux, dont les uns avaient l'esprit plus ouvert que le gros du parti, et dont les autres jugeaient politique de faire des avances aux socialistes, annoncèrent qu'ils nous <lonneraient leur concours. Nous nous j)réj)arâmes donc à la lutte :1e renouvellement du Conseil général était fixé au dimanche i3 décembre.

On voit combien peu la lactique de la non-participation au scrutin, qui finit par s'im[>oser à nous à la suite d'une série d'expériences et de déceptions, fut le résultat d'un système préconçu. Tout au contraire, nous nous cramponnâmes aux illusions de la politique réformiste aussi longtemps ({uïl fut possible ; et, battus sur un terrain, nous essayâmes de recommencer sur un autre.

Une assemblée populaire fut convoquée dans les premiers jours de décembre, et, après avoir entendu l'exposé de notre plan de caïujtagne, elle nomma une conunission chargée de présenter un rapport à une seconde assemblée qui devait se réunir le jeudi lo décembre. La ciunmission fut composée de cinq membres, trois radicaux et deux socialistes, le citoyeii Auguste Mercier et moi ; elle me choisit pour son rapporteur.

Sur ces entrefaites, Ferdinand Buisson, alors professeur de philosopliie

1. On ai)pcllo « fai.soiirs d(^ socrols » les ouvriors (]iii introduisonl dans lo ■■ pendant» d'uno montre la pièce inol)iio actionnant le if.ssorltpii fait ouvrir la l)oile.

2. Les ouvriers liorlogers ne portent gr'néialenient \k\s la l)louse.

9^) l'iNTEHN ATI ON ALK

à l'Académie de Neuchi^tel, venait de coiiiinencer sa campagne contre l'orthodoxie proleslant(r par une conlérence sur VcnseifcncriK^nl de l'/tLstoife sainfe dans les écoles /t/-iin/ii/-es. faite à Neuch;\tel le samedi iJ décembre : il y réclamait la comi>lèlc laïcité de l'école, et résumait sa thèse par ces mots:« Abolissez 17i/.s/o//"e.sY/m/e, et mettez à sa place Vliisloir-e de rhiimanité ». Je le priai aussitôt de venir répéter cette conlérence au Locle, et je demandai et obtins que la f^^rande salle du Collège (ùt mise à sa disposition pour le m(;rcredi 9 décembre. Mais les pasteurs, tout-puissants dans la Conmiission d'éducation, s'émurent, et, le jour même où devait avoir lieu la conlérence, ils lirent envoyer au jeune prolesseur un télégramme lui annonçant qu'on ne pourrait pas le recevoir, parce que la salle du Collège n'était pas libre (ce qui était faux). Buisson dut donc renoncer à venir ce jour-là ; mais mes amis et moi ne nous tînmes pas pour battus, et le lendemain je pouvais lui écrire que nous aurions à notre disposition, pour le recevoir, les vastes salles du Cercle de l'Union républicaine (le cercle du parti radical). Il promit de venir le mercredi 16.

J'avais moi-môme une conlérence à faire dans la grande salle du Collège le lundi i4 (chacun des professeurs de l'Ecole industrielle était tenu de faire, pendant l'hiver, deux à trois conférences i)ubliques), et j'avais choisi pour sujet Uenseigne/nent de l'histoire ancienne. « Je m'attends à être un peu lapidé lundi soir, écrivais-je : car, tout innocent que soit mon sujet, j'aurai l'occasion de dire des choses qui ne plairont pas aux orthodoxes. 11 paraît que la guerre est déclarée sur toute la {igné. » (Lettre du 9 décembre 1868.) En elïet, la conférence de Buisson avait fait pousser des cris de rage au clergé orthodoxe, brusquement troublé dans sa quiétude ; Frédéric Godet, pasteur et professeur, le plus éminent des théologiens calvinistes, avait répondu à Buisson, dès le 10 décembre, par un discours violent prononcé dans la chapelle des Bereles à Neuchâtel ' ; et on annonçait qu'il viendrait au Locle répéter ce discours, à la demande des pasteurs, dans le temple, le vendredi 18, c'est-à-dire le surlendemain du jour où Buisson aurait parlé au Cercle de l'Union républicaine.

A l'assemblée populaire du 10, à l'hôtel-de-ville, je fis le rapport dont j'avais été chargé. L'assemblée adopta les trois propositions qu'il s'agissait de soumettre le dimanche suivant aux électeurs, réunis dans le temple après le service religieux, selon l'habitude du pays.

Le dimanche i3, je présentai donc à l'assemblée électorale, au nom de mes collègues de la commission populaire et de l'assemblée qui les avait nommés, les trois propositions, en les motivant de la façon suivante:

« En soumettant ces propositions à rassemblée générale, nous soulevons une des plus importantes questions de la politique moderne, celle du rejerendiim on de la législation directe parle peuple... Le référendum n'est pas une chose bonne ou mauvaise en elle-même, c'est un instrument qui fait du bien ou du mal suivant le peuple qui s'en sert. Au sein d'une population éclairée et ca[)able de se prononcer en connaissance de cause, à Zurich ou chez nous, le référendum peut être appliqué avec avantage, et, bien loin d'être un obstacle au progrès, il pourra devenir au contraire un puissant instrument de progrès. Soit, dit-on, mais laissons-en faire l'expérience à Zurich et à Berne, et attendons, pour imiter nos confédérés, de voir quel résultat le référendum aura donné chez eux. — Pourquoi ? Et que nous apprendrait l'exemple de Zurich ? Le référendum pourrait fonctionner à merveille à Zurich, et ne pas convenir au canton de Neuchâtel. Le seul moyen de savoir si nous sommes capables de pi^atiquer le refe-

1. Frédéric Godet, La sainteté de l'Ancien-Testament, Neuchâtel, Samuel Delacbaux, in-16 de 100 pages.

rendum chez nous, c'est de l'essayer : ce n'est que notre [)ropre 1^ expérience qui nous a[)prendra si le peuple neuchàtelois a atteint un "l degré de maturité sullisant pour pouvoir passer du système repré- / sentatif à celui de la législation directe... Suivant la solution que nous donnerons à la question qui nous est posée aujourd'hui, nous allirmerons que nous ci'oyons au progrès, que nous nous sentons des hommes libres, capables de nous gouverner nous-mêmes ; ou bien nous ferons l'aveu de notre impuissance, de notre incapacité, nous avouerons que chez nous la souveraineté du peuple n'est encore qu'un vain mot. Voulons-nous continuer le régime de la tutelle politique, et le peuple, pour nous, est-il toujours un grand enfant qui a besoin d'être conduit par un [)etit nombre de sages ? ou bien voulons-nous, par un vote solennel, nous déclarer majeurs, et, prononçant enfin l'émancipation complète du peuple, prendre nousmêmes en main la direction de nos all'aires? Voilà la question'. »

Après ce discours, on se regarda. Les conservateurs, qui étaient en majorité dans l'assemblée, se lurent ; et ce fut un vieux radical, Jules Jeanneret, président du iribunal, qui prit la parole pour me répondre. Je ne me souviens pas trop de ce qu'il put dire; je crois bien qu'il essaya de démontrer que nos propositions n'étaient pas pratiques.

A l'ouverture de l'assemblée, celle-ci se composait de sept cents électeurs; mais le plus grand nombre d'entre eux, après avoir déposé dans l'urne le bulletin contenant le nom des candidats auxquels ils donnaient leurs suffrages, s'étaient retirés. De plus, pendant que le président Jeanneret parlait, midi avait sonné, et d'autres électeurs, qu'un débat de cette nature laissait indifférents, s'étaient hâtés de rentrer chez eux pour ne pas laisser refroidir la soupe. Quand le moment fut venu de prendre une décision, il ne restait plus que cent dix citoyens dans le temple; les propositions des socialistes furent repoussées à deux voix de majorité.

Le soir même, nous étions réunis, à quelques-uns, au Cercle international, et nous parlions de notre échec du matin. On proposa d'imprimer une feuille volante qui rendrait compte à la population du Locle de ce qui s'était passé dans l'assemblée électorale, et qui mettrait nos arguments sous les yeux de ceux qui ne les avaient pas entendus. L'idée parut bonne, et fut aussitôt adoptée. Nous décidâmes que la feuille en question aurait pour litre le Pro^-rès et pour sous-titre : Oi'g-ane des démor/'ates loclois ; des « démocrates », et non des socialistes, puisqu'une partie des radicaux avaient fait cause commune avec nous, et que le programme que nous avions présenté sur le terrain municipal était simplement celui d'une extension des droits du peuple. H fut convenu en outre que le /'/•oi'rès aurait pour épigraphe ces mots : Tout pour le peuple et /xir le peuple. Quant à la dépense, nous calculAmes que si nous vendions à nos amis deux cents numéros (à prendre au Cercle international) A dix centimes, et au public deux cents autres numéros, à dix centimes aussi, mais en abandonnant pour ceux-là la moitié du prix, à titre de réumnération, au porteur qui irait les offrir de maison en maison, la recette serait de trente irancs, somme sullisante pour payer les frais de composition, de papier et de tirage. Mais il fallait prévoir la possibilité d'une mévente, et par consé(iucnt constituer un capital de garantie. Le père Meuron prit une assiette, (il la tournée, chacun mit un franc dans l'assiette, et le P/-oi>r-i^s fut fondé, pour êlrc tiré à cinq cents exemplaires. Connue il ne devait avoir qu'un seul numéro, j'acceptai d'en être le rédacteur en chef, eu sollicitant toutefois le concours de ceux de mes amis qui savaient tenir une plume. Quatre ou ciiuj camarades me promirent leur collaboration : mais je prévoyais <pi'ils ncgligc-

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