‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 78 sur 314 · Ce texte n'a pas ("Xé publia · texte numérisé non relu

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Dans un premier discours, lîakouniue a ti-aité la question religieuse. Il a l'ait voir, par queUpies raisonnements ti'ès simj)les. que Ja supposition d'un Dieu créateur du monde est absolument contraii-e au bon sens ; il a montré à quelle série d'absurdités aboutissent les théologiens, (pii, voulant à toute i'orce attribuer l'existence du monde à la volonté d'un être quelcon(iue, se font un Dieu imparfait, impuissant, inconsétpient et mall'aisant, qu'ils appellent, on ne sait trop pourquoi, le bon Dieu. Bakounine a conclu (pie le monde (existe par lui-même de toute éternité, sans l'intervention d'aucun créateur. Des applaudissements répétés ont accueilli l'orateur à chacune de ses démonstrations.

Dans un second discours, le compagnon Bakounine a fait l'histoire de la bourgeoisie, de son développement, de sa grandeur et de sa décadence. Aju'ès avoir rendu hommage aux grandes choses accomplies à la lin du siècle passé par cette classe, il a expliqué comment elle avait dû forcément s'arrêter dans sa marche, une fois son triomphe assuré, et, par le désir de garder ses conquêtes, devenir un obstacle au })rogrès. Le prolétai'iat se trouve aujourd'hui dans la position qu'occupait la bourgeoisie avant i [789 ; la bourgeoisie, de son côté, est devenue une classe dominante et exploiteuse, connne l'était l'ancienne noblesse ; les préjugés ont obscurci son intelligence et sa raison.

C'est dans le prolétariat que résident maintenant les forces vives de l'humanité, et il aura à renverser la domination bourge<Mse et à accomplir iine révolution analogue au grand mouvement qui. au xvïiie siècle, a anéanti la féodalité.

Et comment était composé l'auditoire qui a applaudi ces choses-là ?

C'étaient des ouvriers et leurs femmes, membres de l'Internationale. Ce que les athées de nos Académies et de nos Universités ne disent qu'avec précaution et à mots couverts à des étudiants qui représentent l'élite de la bourgeoisie, — la conception scientiiique de la nature. — on a pu le dire sans réticence, en termes clairs et positifs, à ces travailleurs dont le jugement droit et sain embrasse plus facilement la vérité que ne peuvent le faire des intelligences faussées par une érudition routinière; et ce que la bourgeoisie est incapable de comprendre, la grande loi du développement historique de l'humanité et le rôle que cette loi assigne aujourd'hui au prolétariat, a été conqjris chez nous, même par les femmes, qui, au début du mouvement social actuel, avaient d'abord paru rester indifférentes.

Un petit nombre de bourgeois hostiles, qui se trouvaient là, ont aussi entendu Bakounine, et nous en sommes bien aises, car il leur a dit de rudes et bonnes vérités, — dont ils ne profiteront d'ailleurs pas [)lus c[ue les marquis et les abbés de l'ancien régime n'ont profité des avertissements et des leçons des encyclopédistes.

La manière dont la classe ouvrière accepte et s'approprie les principes philosophiques les plus larges et les plus profonds est pour nous un gage certain du triomphe prochain de sa cause : car la force est là où est la science et la pensée. La bourgeoisie, uniquement préoccupée de ses intérêts matériels, est déchue du rang glorieux qu'elle occupait il y a cent ans dans le monde ; elle a laissé tomber cette

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arme puissante de l'esprit qu'elle avait su manier autrefois avec tant de hardiesse et de succès, et avec laquelle elle avait frappé à mort la noblesse et le clergé ; cette arme, ce sont les ouvriers qui l'ont ramassée, et qui vont la retourner contre elle.

Que les hommes qui, dans le canton de Neuchâtel, ont inauguré le mouvement qu'on baptise du nom de chinstianisme libéral, y réfléchissent. S'ils s'adressent à la bourgeoisie, ils feront bien de lui ofïrir une potion anodine, fortement mixturée de mysticisme spiritualiste et de sentimentalité religieuse ; elle ne pourrait pas supporter autre chose. Mais s'ils veulent être entendus des ouvriers, qu'ils laissent là leur tisane chrétienne : pour les hommes, il faut du vin pur.

A la Chaux de-Fonds, on avait avancé la fête patriotique d'un jour, à cause du dimanche. Et comme le dimanche après-midi (-28 février), trouvant la journée longue, j'étais allé rendre visite à Fritz Robert, nous croisîimes, dans la rue Léopold Robert, en venant de la gare, le cortège des radicaux qui se rendait avec drapeaux et musique dans la grande salle des Arnies- Réunies ; on nous remarqua, et on dut penser que c'était pour narguer les manifestants que nous nous étions trouvés ainsi à point nommé sur leur passage. Je me souviens que la jeune femme de Fritz Robert nous gronda : elle nous dit que nous avions tort de nous singulariser, et que nous aurions dû aller à la fête comme tout le monde. Les radicaux n'étaient pas seuls, à la Ghaux-de-Fonds, à célébrer l'anniversaire de la Républicjue neuchàteloise ; les coullerystes, eux aussi, avaient une réunion dans un local à eux. Robert m'y conduisit, et je pensai c^u'il fallait profiter de l'occasion pour faire de la propagande ; tirant de ma poche une épreuve du Progrès, j'annonçai que les socialistes du Locle avaient résolu de ne pas fêter le 1"^' mars, et je donnai lecture de l'article. On l'applaudit très chaleureusement, et je pus constater que les idées collectivistes et révolutionnaires avaient gagné à la Ghaux-de-Fonds beaucoup d'adhérents parmi ceux qui, autrefois, recevaient le mot d'ordre de Goullery.

Le lundi i<='"mars, — jour légalement férié,— l'imprimeur tira le Progrès sans se préoccuper de la solennité du jour; et l'après-midi, par un vilain temps d'hiver, j'écrivis une lettre où se trouve la note exacte de mes impressions dû moment :

Je ne sais à quoi j'ai passé nui nuitinée d'hier ; je me suis proiligieusemenl ennuyé. Lapi'ès-midi, pour ne pas \)éviv d'ennui, je suis allé à la Chaux-de-Fonds faire une visite à Fritz Robert et aux amis. C^e matin, j'ai donné le bon à tirer du Proférés et surveillé le tirage : et lout à l'heure j'irai ou (Cercle international, à un comité. Mais je ne j)rendrai j)as pai-t à la fête patriotique: je suis [)rofondément dégoûté (le la blague de nos [jarleni'S.

Nous sommes maintenant ensevelis dans la neige, le tenq»s est triste triste. Je me sens ii-rité de voir tous ces gens joyeux, (pii vont lout à l'heure se fornuu- en cortège aux sons de la nuisicpu' ; je n'irai certes pas avec eux, car je n'aime i)as leur r(''pnbli(pie. et je n ai pas le (Heur à m'amuser.

Au Cercle international, quehfues amis s'étaient réunis ; je les rejoignis, et nous causâmes tranquillement jus((u'au soir : puis je rentrai chez moi, et m'al)sorbai dans une lecture. Mais daulrcs, ])!)rini les iiiembres de l'Internationale, s'él;iient rendus à la fête olliciclle ([ni se célrbrait au Cercle de l'Union répubhcaine ; ils avaient (lislriluu''des oxemplaires du Progrès aux assistants, on avait discuté ferme dans les groujtes ; et le

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lendemain j'appris qu'on ni'avail cherché partout pour nie conduire à la tribune taire un discours !

Le n" () du /'ro,i>rès ne devait pas passer inaper(;u. A Genève, nos amis l'accueillirent avec enthousiasme; VEi^aiité reproduisit, dans son numéro du B mars, l'article sur la l'été du 1^' mars, que Perron présenta aux lecteurs non sans emphase : « C'est le peuple, disait-il, le peuple ouvrier, jeune, puissant, confiant dans sa force et dans l'avenir, (jui parle avec une éloquence niAle et vigoureuse ». Le lait est qu'il y avait dans l'article un peu de rhétorique; et c'est sans doute à ce délaut qu'il dut son succès.

La façon dont j'avais parlé du christianisme libéral, dans le compterendu de la conférence de Bakounine, déplut, naturellement, à ceux des radicaux de NeuchAtel qui m'avaient précédenmienl fait des avances. J'avais déjà déclaré, le 20 février, qu'à notre sens « les chrétiens libéraux étaient dans l'erreur », mais que cette erreur se corrigerait ; qu'un jour les esprits « s'aifranchiraient complètement de la tradition historique et des rêveries transcendantes », et qu'il iallait, par conséquent, « appuyer un mouvement qui devait infailliblement aboutir à la glorification de la raison humaine ». Le 1"' mars, je ne faisais que répéter les mêmes choses en termes imagés :. mais on trouva que « tisane chrétienne » manquait de courtoisie, et Buisson, la première lois qu'il me revit, s'égaya aux dépens du « vin pur de l'athéisme ». On attribua mon langage à l'intluence de Bakounine : et il est certain qu'elle y était pour quelque chose. Il y eut refroidissement à mon endroit chez les radicaux de Neuchâtel, et, de mon côté, j'écrivis à Eugène Borel que je renonçais à aller faire à la Société d'utilité publique la conférence promise. Mais les socialistes des Montagnes n'en continuèrent pas moins à prendre part à la lutte contre le calvinisme; et, dans le Progrès même, j'allais bientôt apporter ma contribution à la polémique anti-biblique. Nous avions refusé d'entrer dans 1' « Eglise libérale », mais nous entendions continuer à faire campagne avec les protestants libéraux contre les dévots.

Au Locle, il y eut pas mal de tapage dans le camp des amis des pasteurs. On chargea le directeur de l'Ecole industrielle de me tancer : et en effet, au bout de huit jours, le mardi 9 mars, M. Barbezat, d'un air excessivement grave, me parla du Progrès, et aussi d'une conférence que je devais faire dans la grande salle du Collège le 21, et pour laquelle j'avais choisi pour sujet Le vrai Voltaire, en m'inspirant du livre qu'avait publié sous ce titre en 1867 E. de Porapery. Le directeur avait bonne envie — je le crus du moins — de me faire une scène et d'essayer de m'intimider; mais le sangfroid avec lequel je lui répondis le déconcerta : comme je lui demandais si, en usant de mes droits de citoyen, j'avais enfreint quelque disposition légale, il lut contraint de reconnaître que non. De l'autre côté, les adhésions enthousiastes nous arrivaient en foule; dans la population ouvrière, on avait senti qu'une nouvelle taçon de comprendre la république venait de s'affirmer, que, pour nous, les temps du bavardage patriotique étaient finis, et que nous avions, cette fois, coupé le câble.

En envoyant à Bakounine le Progrès du i®'' mars, je lui écrivis que les socialistes du Locle, encouragés par le succès de leur journal, pensaient à le faire paraître régulièrement tous les quinze jours ; je le priais de nous aider à trouver de nouveaux abonnés, en utilisant ses relations dans les pays voisins, France, Italie et Espagne : ses amis, membres de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, pourraient devenir nos collaborateurs. Il ne me répondit que le 11 mars, après avoir reçu une seconde lettre où je me plaignais de son silence. Voici sa réponse :

Ce vendredi 11 mars 1869.

Mea ciilpa, mea niaxima ciilpa ! Mondial m'a apporté ta première lettre il y a quelques jours ; les nouvelles que tu m'y donnes, la transformation si complète et si héroïque de ton journal, et la propo-

sition que tu me fais à propos de ce dernier, m'ont comblé de joie. Kt je ne t"ai pus répondu tout de suite, parce que j'étais accablé de travail ' qui ne pouvait se remettre, et qui ne me laissait jias seulement respirer. J'accepte, nous acce[)tons tous avec joie votre proposition. Oui, que le Progrès devienne le journal de l'Alliance -. Aces mots « organe des démocrates loclois », substituez seulement ceux-ci : « organe de la démocratie socialiste ». Après cela, vous pourrez lui conserver son titre, le Progrès, ou bien lui en donner un nouveau, tel que la liéi'olulion internationale, ce qui serait peut-être tro[) franc et encore intem})cstif, ou bien Y Avantcoui^eur, — enfin comme vous l'inspirera le Saint-Esprit. Ce dont vous pouvez être sûrs, c'est que nous allons vous appuyer fortement et aussi largement que possible.

Il donnait ensuite des adresses de personnes auxquelles pouvait être envoyé le journal : huit en Espagne \ dix en Italie *, trois en France % une en Angleterre °, une dans la Suisse allemande ' ; et il ajoutait :

A tous les Espagnols et Italiens, tu dois écrire à cbacun une petite lettre bien tournée dans laquelle tu leur diras que notre ami Giuseppe Fanelli t'ayant dit de leur envoyer ton journal, qui doit devenir celui de rÂUiaiice internationale de la démocratie socialiste, sous le titre, — décidons-le enfin, — sous le titre : L' Avant-coureur, organe de la démocratie socialiste internationale ; prix d'abonnement, pour six mois, 3 fr. 5o ; pour un an, G l'r., les frais de poste non compris et se payant à part, — tu leur en envoies un spécimen, et que tu espères qu'au nom de la cause commune ils voudront bien nous aider à faire ce journal, en nous procurant le plus d'abonnés possible... Il y a encore une adresse à Paris que je t'enverrai ces jours-ci : c'est celle de M. Moritz Hess, Allemand, aussi savant et plus pratitiue que Marx, et en quelque sorte le créateur de ce dernier; ses correspondances seront précieuses... Enfin, ami, tu dois compter sur nous ; quant à moi, je suis convaincu que nous finirons par avoir

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