‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 77 sur 314 · AU VÉNÉRABLE FRÈRE MEURON, PATRIAHCHR DU LOOLE · texte numérisé non relu

AU VÉNÉRABLE FRÈRE MEURON, PATRIAHCHR DU LOOLE

son frère et ami M. Bakounine.

iH6(), Février.

Le n° G du Progrès ; article sur la fête du /" mars. Préparai ion (le la transformation du Progrès.

Nous avions demandé à Bakounine sa collaboration pour le Progrès : il nous la promit. Nous aurions voulu qu'il nous donnât le manuscrit de sa conférence sur la « Philosophie du peuple » ; il préféra nous envoyer une série de lettres écrites spécialement pour nous. Parti du Locle le lundi soir, il s'arrêta à Neuchâtel pour y coucher, et il y passa une partie de la journée du lendemain : ce fut là qu'il écrivit son premier article, qui est daté de Neuchâtel ', le ai février 1869, et qui est adressé « Aux compa gnons de l'Association internationale des travailleurs au Locle et à la Ghaux-de-Fonds ».

Nous étions à la veille de la fête patriotique du i^"" mars, par laquelle on célèbre l'anniversaire de la révolution de 1848, qui a tait de la principauté de Neuchâtel une république. Nous désirions marquer, par un acte, que nous n'entendions pas être à la remorque du parti radical, et que nous voulions agir en parti indépendant, le parti de l'émancipation dy\ travail. Sur ma proposition, il fut décidé que nous nous absliemlrions dtparticiper à la fête, cl que le Progrès publierait, à la date du i"^' mars, un numéro dont le premier article indiquerait le motif de notre abstention.

Cette décision n'était pas encore prise le mercredi soir a/J IV-vrier, car une lettre écrite par moi ce jour-lùdil que ma présence à laiéte du i'' mars sera peut-être nécessaire. Ce fut, par conséquent, dans l'intervalle du

1. (^cst moi qui, en faisant iiuprimcr l'inticlp, substituai le mot ilc « Gi'ni'vo » à ciîlui (le " NiMuhiUfl » (jui fst dans le manuscrit, i.i's manuscrits do ciu(] des di.x lettres de Bakounine écrites pour le l'roi/rvs et insérées dans ce journal ont été conservés et sont en ma possession. Ces lettres ont été réimprimées dans le volume n\l\\.ii\é Michel IhihdUiiiitc : dwrt'/cs, publié chez Stock, à Paris, par .Neltlau en IS'.tj.

i34 l'internationale

jeudi au samedi que notre résolution fut arrêtée, et que j'écrivis l'article qui devait paraître en tète du 6^^ numéro du J'rogrès. Cet article lut communiqué en épreuve à mes amis le samedi soir et approuvé par eux. Le journal ne devait Cire mis sous presse que le lundi matin.

Nous n'avions nullement l'intention de tirer un pétard pour eft'rayer la bourgeoisie. Nous voulions simplement exprimer notre aversion pour le bavardage patriotique des orateurs qui répétaient, à chaque anniversaire du i" mars, le même discours stéréotypé; nous voulions marquer en même temps notre résolution de marcher de l'avant, en nous séparant du« bataillon des satisfaits*)), mais en acceptant le concours de ceux des hommes de 1848 qui, sentant que la révolution bourgeoise n'avait pas réalisé l'émancipation du travail et l'avènement de la justice, voudraient s'unir à nous pour préparer une révolution nouvelle. 11 s'agissait si peu d'une « manifestation», que, notre abstention une fois décidée, j'aA'^ais compté aller passer les journées du dimanche 28 février et du lundi 1'='' mars à Morges ; je n'en fus empêché que par l'état de ma santé : j'avais attrapé un gros rhume le mercredi 24, et j'étais encore souffrant le samedi.

Le no 6 du Progrès, portant la date du 1*^' mars, contenait, outre mon article sur la fête, le compte-rendu de la soirée du 21 février, la première lettre que nous adressait Bakounine, et un article, extrait de la Liberté de Genève, intitulé 0 Radicaux, libéraux, et socialistes ». Voici les deux premiers de ces articles :

La Fête du 1" Mars.

Ouvriers !

Devez-vous vous joindre à la bourgeoisie pour célébrer l'anniversaire de la république neucliâteloise ?

Non.

La fête du i«' mars est une fête nationale et bourg-eoise : elle ne vous regarde pas.

On vous parle des gloires de la patrie. Le travail n'a pas de patrie.

La république, il est vrai, a donné aux citoyens l'égalité politique et civile, la liberté de la presse et la liberté des cultes. Mais quels fruits avez-vous retiré de toutes ces belles clioses ?

Ceux-là seuls qui possèdent sont libres. La bourgeoisie seule, la classe qui vit du travail des ouvriers, a profité des conquêtes de 1848, Pour vous, travailleurs, votre situation n'a pas changé : aucune réforme économique n'est venue nioditîer, d'après des lois plus justes, les rapports du capital et du travail ; vous êtes restés les déshérités de la société ; et chez nous comme partout, la pauvreté c'est l'esclavage !

Parmi les hommes qui, au i" mars 1848, ont proclamé la république neucliâteloise, il en est qui ont compris rinsutlisance des institutions politiques telles que notre pays les possède. (iCux-là ne sont pas en adoration perpétuelle devant l'œuvre de leurs jeunes années ; ils sentent, au contraire, qu'ils n'ont fait qu'une œuvre niancjuée, et que tout est à recommencer. Ceux-là ne fêtent plus la vieille révclution : ils travaillent avec nous à en préparer une nouvelle.

D'autres, et c'est le plus grand nombre, forment aujourd'hui le bataillon des satisfaits, des heureux, des puissants du jour. La république leur a donné tout ce qu'ils ambitionnaient : ils nous gouvernent; leur domination bourgeoise a remplacé celle des [tatriciens de Neucliâtel. Ils trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ils se fâchent contre quiconque leur parle de chan-

gement, de réforme, de progrès. Ne sont-ils pas les législateurs infaillibles, les sages par excellence, les pères de la patrie ?

Ce sont ceux-là qui fêtent le i*^' Mars. Ils se décernent des couronnes civiques, ils s'étourdissent de mots sonores et de discours creux, pour ne pas entendre les avertissements et les menaces du socialisme. Ouvriers, vous n'avez rien à faire avec ces gens-là. Laissezles débiter leurs phrases ronilantes et sabler leur vin patriotique. Restez chez vous et travaillez.

Voudrait-on peut-être qu'à défaut de la régénération sociale qu'ils n'ont pas su accomplir, nous célébrions au moins, au i"' mars, le courage des républicains neuchàlelois ?

Mais s'il faut chercher dans l'histoire des exemples d'héroïsme à honorer, célébrons pkitôt la mort des trois cents Spartiates aux Thermopyles, célébrons le peuple de Paris renversant la Bastille, célébrons les Russes brûlant Moscou.

Célébrons plutôt encore les dévouements ignorés des martyrs du travail, célébrons les sanglantes victimes de Juin, les défenseurs du droit, enchaînés dans les prisons de la bourgeoisie, les prolétaires affamés donnant la richesse nu monde en échange d'un morceau de pain.

L'année n'aurait pas assez de jours s'il fallait en consacrer un à la mémoire de chacune des choses sublimes que nous admirons. Et nous n'accorderons pas de préférence aux républicains neuchàtelois, sous prétexte qu'ils sont plus i-approchés de nous. L'héroïsme des siècles les plus reculés et des pays les plus lointains nous est aussi cher que celui de nos propres frères.

Ouvriers, la république neuchàteloise n'a rien fait poui' vous, vous ne lui devez rien.

En 1848, au lieu d'une révolution sociale, on vous a donné une révolution bourgeoise. La révolution bourgeoise ne vous regarde pas.

Laissez les hommes du passé se tourner vers le passé, et chercher à se consoler de leur décrépitude en se rappelant le temps où ils avai(mt du sang dans les veines.

Hegardez devant vous, vers la splendide et glorieuse fêle, de l'avenir. Unissez-vous, ti-availlez et marchez, et. quand vous l'aurez voulu, vous pourrez donner au monde à célébrer un anniversaire immoi'tel et nouveau : celui de l'émancipation définitive du travail et de ravènement de la justice sur la terre !

La Philosophie du peuple.

Sous ce titre, le compagnon Michel Bakounine, membre de l'Association internationale des travailleurs, a ilonné dimanche ai février, au Cerch' international du Locle, une e(»nféi-ence dont nous voulons relever ici quehpies points, en attendant ([ue le texte compl(>t puisse être livré à l'impression'.

Page 1