‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 80 sur 314 · lbert Hichard, a Lyon; B. Malon et Be(lo^cll(^ à Paris · texte numérisé non relu

lbert Hichard, a Lyon; B. Malon et Be(lo^cll(^ à Paris

0. Pour l'Angleterre, l'adresse était celle de Goweli Stepney, ce millionnaire original, communiste et sourd, qui faisait partie du Conseil i^énéral de l'inlernatitmale. Bakounine avait fait sa connaissance au Congrès de la paix, à Berne. Cowell Strpii(\v m'envoya un chèque il'une livre sterling, <'n échange de deux ahonnemenis il'un an, l'un pour lui, l'autre pour Juhu Stuart Mill, qui habitait alors .Avignt)n et à qui le Proijrcn fut régulièrement servi.

7. Budolf Starkc, président de la Section iiili>rnationale de B;^le cl membre do l'Alliance.

l4(> l/lX rKHNATIO.\\I,K

plus (le 500 aljoiuK's. Nous ne dorniirous pas. Dans (jueUjutis jours, M"" Il [erzen] viendra eliez vous : elle part pour l'Alleniagne et de là pour Paris, et veut vous consacrer un ou deux jours. Nous vous préviendrons à temps, par le télégraphe, de son ari'ivée : ce sera probablement mardi ou mercredi. Elle vous ai)portera beaucoup de choses intéi'cssantes*. Quant à la continuation de l'article, il faut que tu m'en (lisi»enses pour cette scMiiaine et pour la semaine prochaine : je suis assonuné. Embrasse papa Meuron et tous les frères.

Perron avait ajouté un post-scriptum, annonçant qu'il venait de faire trois abonnés au /VOji^rès ; Nicolas Joukovsky, à Glarens-Basset (V'^aud), Nicolas Outine, également à Glarens-Basset, et Mroczkowski, à Vevey, campagne Chaponneyre, et disant : « Dans deux ou trois jours j'aurai le plaisir de vous serrer la main ».

Nous nous gardâmes bien de changer le titre de notre journal, qui continua de s'appeler le Progrès. Nous ne voulûmes point en faire 1' « organe de la démocratie socialiste internationale » : mais, comme le sous-titre Organe des démocrates loclois ne répondait plus à la réalité, nous décidâmes de le remplacer par celui d'Organe socialiste. J'envoyai des exemplaires du numéro 6 aux vingt-trois adresses que m'avait indiquées Bakounine, et, naturellement, l'idée ne vint jamais à aucun des destinataires de payer son abonnement. — Gowell Stepncy excepté.

Je commençai en même temps à préparer un nouveau numéro : c'est le mardi 16 mars que j'écrivis mon article, intitulé Guerre aux choses, paix aux hommes; mais il fallut attendre jusqu'au 28 la correspondance que devait envoyer Bakounine, en sorte que ce fut seulement au commencement d'avril que le numéro 7 put paraître.

Nouvelle décision dn Conseil général de Londres relativement à l'Alliance (() mars) ; en conséquence, dissolution volontaire de l'organisation internationale de celle-ci. Grèves à Genève (mars). Progrès de l'Internationale à Paris. A la Cliaux-de-Fnnds et au Locle, succès de notre propagande ; attaques de la Montagne contre le Progrès.

Gependant le Gonseil général de Londres avait fini par prendre une décision, à la date du 9 mars, au sujet de la lettre que lui avait écrite Perron au nom du Bureau central de l'Alliance. Le Gonseil, cette fois, répondait aflirmativement à la question qui lui était posée. Il disait (lettre du 20 mars 1869) :

D'après l'article i^' de nos statuts. l'Association admet toutes les sociétés ouvrières aspii'ant au même but. savoir: le concours mutuel, le progrès et l'émancipation complète de la classe ouvrière.

Les sections de la classe ouvrière dans les divers pays se trouvant placées dans des conditions diverses de développement, il s'en suit nécessairement que leurs opinions théoriques, qui reflètent le mouvement réel, sont aussi divergentes.

Gej)endant, la communauté d'action établie par l'Association internationale des travailleurs, l'échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin des discussions directes aux Congrès généraux, ne manquei'ont

1. Je ne crois pas que ce projet se soit réalisé et que M"' Herzen soit venue au Locle à cette époque : je ne me souviens pas de l'y avoir vue.

DKUXIKilE PAKI'IK, C:HAPITKK VI l^I

pas d'engendrer graduellement un programme théorique commun. Ainsi, il est en dehors des Ibnetions du Conseil général de faire lexamen critique du programme de l'Alliance. Nous n'avons pas à rechercher si oui ou non c'est une expression adéquate du mouvement prolétaire. Pour nous, il s'agit seulement de savoir s'il ne contient rien de contraire à la tendance générale de notre association, c'est-à-dire rémanci])ation complète de la classe ouvrière.

Et ici, le rédacteur de la lettre • taisait remarquer que les mois égalisatioii des classes j)rèlaient à l'équivoque :

Ce nest pas Yégalisation des classes, — contre-sens logique, impossible à réaliser. — nuds au contraire Vaboliiion des classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l'Association internationale des travailleurs. Cependant, considérant le contexte dans le([uel cette ex[)ression égalisation des classes se trouve, elle semble s'y être glissée comme une simple erreur de plume. Le Conseil général ne doute pas que vous voudrez bien éliminer de votre programme une expression prêtant à des malentendus si dangereux.

A la réserve des cas oîi la tendance générale de notre Association serait directement contredite, il correspond à nos principes de laisser chaque section formuler librement son pi'ogramme théorique. Il n'existe donc pas d'obstacle pour la conversion des sections de l'Alliance en sections de l'Association internationale des travailleurs.

Aussitôt que le Bureau central de l'Alliance eut reçu cette réponse, il en lit part aux groupes de l'Alliance, en les invitant à se constituer en Sections régulières (le l'Internationale, tout en gardant leur progranuiie, et à se faire reconnaître comme telles par le Conseil général de Londres. Le groui)ede Genève, après avoir entendu la lecture de la lettre de Londres dans sa séance du 17 avril, procéda à l'élaboration de nouveaux statuts, qui furent adoptés à la tlate des 17 et 24 avril; il rem])laça, dans le i)rogranime, la phrase : « Elle (l'Alliance) veut avaut tout l'égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus » |)ar celle-ci : « Elle veut avant tout l'abolition définitive des classes et l'égalisation politi(jue, économique et sociale des individus ». L'article i-^' du règlement disait : « Le groupe genevois de l'Alliance de la démocratie socialiste, voulant ai)partenir exclusivement à la grande Association internationale des travailleurs, constitue une Section de l'Internationale, sous le nom de V Alliance de la démocratie socialiste, mais sans autre organisation, bureaux, comités et congrès que ceux de l'Association internationale des travailleurs ». Dans son assemblée générale du 1'' mai, la Section de l'Alliance élut son comité, dont firent partie entre autres Bakounine. J.-Pli. Becker, lleng ((|ui venait de quitter la Chaux-dc-Fonds i>our Genève), et Perron. Quant au Bureau central, il n'avait jtlus <le raison d'être, et [trononça sa propre <lissolution dans le courant de juin. — On trouvera la suite de ce qui concerne la Section de l'Alliance au chapitre X de cette Deuxième Partie.

Une nouvelle grève des ouvriers du bAtimcnt, à Genève, avait éclaté dans la première moitié de mars; et presque en même temps les ty|)o-

Ma

qu

1. C'est Marxlui-inùiiKr. Le fac-similé du l)r(>uilIon do. cette lettre, de la main de larx, a élé publié à Leipzig: on 1904. Il y a quelques légères différences entre le texte u brouillon et le texte délinitif : c'est Jung sans doute, le secrétaire pour la Suisse, ui a francisé le style du maître.

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graphes de Genève conimençaienl de leur côté une grève qui lut signalée ]»ar des scènes de violence. Pendant plusieurs semaines, ces deux grèves absorbèrent entièrement l'ac^livité des Sections genevoises et du Comité fédéral romand, et remplirent les colonnes de l h'ffalité. On se demanda plus d'une t'ois si l'on n'en viendrait pas à un conllit armé et si les rues de Genève ne seraient pas ensanglantées. Le i" avril, j'écrivais : « Ce matin, il est arrivé de Genève un télégramme annonçant des troubles, et j'ai dû courir à droite et à gauche toute la journée ;'ce soir on m'a encore aj)j)elé à la Chaux-de-Fonds par le télégraphe. Enlin, j'espère que tout s'arrangera sans (pi'il y ait du sang versé. » Et le lendemain, revenant sur ce sujet : « Je suis donc allé à la Chaux-de-Fonds hier à cinq heures. J'y ai trouvé de Genève des nouvelles rassurantes ; nous avions craint un moment qu'on se battît là-bas. J'ai soupe chez un ouvrier qui est marié dejtuis trois mois, et j'ai trouvé leur ménage charmant : madame travaille aussi à l'établi, et fait la cuisine, et^ quoique novice, elle s'en tire joliment bien, ma foi. Combien j'enviais le bonheur de ces jeunes gens ! pendant qu'on soupait, et qu'un autre convive, l'excellent Fritz Heng (un ouvrier graveur, })résidenl de la Section internationale de la Chaux-de- Fonds), disait des folies à la maîtresse du logis, je j)ensaisà notre bonheur futur. »

Le Cercle de l'Internationale, à Genève, qui se trouvait à la brasserie des Quatre-Saisons, fut transtéré, le dimanche 28 mars, au Temple-Unique (l'ancien ïemi»le maçonnique), boulevard de Plainjjalais. L'Internationale disi)osait là d'un local spacieux, qui devait, pensait-on, contribuer à favoriser le déveloi»i)ement de sa j)ropagande ; en réalité, c'est (juelques mois a{)rès le transfert de son siège au Temple-Unique que l'Internationale genevoise commencera à déchner, en s'écartant de la voie qu'elle avait suivie pendant ce qu'on peut appeler sa période héroïque.

En France, les idées socialistes pénétraient de plus en plus les masses ouvrières ; et, bien que l'organisation du bureau parisien eût été officiellement supprimée en 1868, l'internationale n'en faisait pas moins des progrès considérables, dont nous entretenaient chaque semaine les correspondances publiées par VEgalité. Une de ces lettres de Paris, écrite par Gombault à la date du 16 mars (numéro 9 de l'Egalité, 20 mars), s'exprimait ainsi à ce sujet :

L'Association internationale des travailleurs n'a jamais si bien fonctionné en France que depuis qu'elle a été dissoute, disait dernièrement un orateur dans une réunion publique, et cette allirniation n'était que l'exacte vérité. En etï'et, pendant les trois années que nous avons employées à fonder notre association et à en propager les principes, nous n'avions jamais pu réussir à grouper qu'un nombre très restreint d'adhérents ; notre action matérielle et morale était toujours restée ti'ès limitée. Aujourd'hui que nous n'avons plus d'organisation, plus d'existence régulière, il a suili qu'un membre de l'Internationale reçût un appel de la Section de Bàle, pour qu'immédiatement, dans les réunions publiques, il tût fait des collectes, et que toutes les corporations aient organisé des souscriptions... La dissolution du bureau de Paris peut donc être considérée comme un heureux malheur, puisqu'elh; a eu pour résultat, eu dispersant un groupe d'adhérents réguliei's de quelques centaines de membres, de taire adhérer en principe et en fait, irrégulièrement, c'est vrai, tout ce qui pense et agit parmi la population travailleuse de Paris.

Une autre lettre de Paris, datée du 3o mars (n" 12 de V Egalité, 3 avril), écrite probablement par Varlin, parlait du progrès que les idées communistes avaient fait dans les masses ouvrières :

Les huit mois de discussions des réunions publiques ont fait découvrir ce l'ait étrange, que la majorité des ouvriers activement réformateurs est communiste.

Ce mot de communisme soulève autant de haine dans le camp des conservateurs de toute sorte que la veille des journées de juin. Bonapartistes, oi'léanistes, cléricaux et libéraux s'entendent avec un touchant ensemble pour crier sus à Tinfàme, au pelé, au galeux. Plus les ouvriers militants de Paris s'obstinent à se proclamer communistes, plus les conservateurs susnommés s'acharnent à les combattre ; chacun joue admirablement son rôle : les cléricaux, les orléanistes et les hbéraux fulminent dans leurs chaires, dans leurs journaux, et le gouvernement tâche de mériter les éloges des plus fougueux partisans de la répression à outrance. La grande majorité des orateurs des réunions publiques (l'on peut dire presque tous ceux qui proclament le communisme) sont emprisonnés, condamnés ou assignés ; les condamnations se tiennent, le plus souveat, entre deux et six mois de prison, entre cent et deux mille francs d'amende. Ces jours derniers, on a trouvé que l'infatigable sixième Chambre n'était pas encore assez expéditive, et l'on a essayé de l'arrestation préveutive : en conséquence, ont été arrêtés Budaille, Bachellery. Amouroux, Garrau, Gustave Flourens et Peyrouton.

La bomie harmonie, qui avait été troublée au printemps de i86S par la lutte électorale, s'était rétablie entre les Sections de la Ghaux-de-Fonds et du Locle. Goullery avait à peu près abandonné la scène, et avait donné sa démission de président de la Section de la Chaux de-Fonds : il avait été remplacé dans ses fonctions par le graveur Fritz Heng, qui était des nôtres. Un échange fréquent de délégalioas créa des liens d'amitié entre les internationaux des deux villes sœurs des montagnes neuchàteloises ; et les comités des deux Sections décidèrent qu'afin de resserrer davantage ces liens, ils se réuniraient tous les quinze jours pour délibérer en conuuun, alternativement au Locle et à la Chaux-de-Fonds. « Ce lut dans une de ces réunions que M. Ulysse Dubois, épicier et officier d'artillerie, membre du comité de la Chaux de-Fonds et coulleryste fanatique, proposa la création d'une société secrète. Cette proposition, faite de la sorte, parut si étrange, que les assistants ne savaient s'il fallait la regarder comme venant d'un agent provocateur ou seulement d'un cerveau dérangé ; après une courte discussion, elle fut repoussée à l'unanimité. C'est ce même M. Dubois qui, un an plus tard, en qualité de président du Cercle ouvrier de laChau.vde-Fonds, expulsa le Congrès romand du lieu de ses séances en criant : A la porte les collectivistes ! ' » Les Loclois avaient déjà leur groupement intime particulier; à la Ghaux-ded^'onds aussi, quelques camarades anlicouUerystes, entre autres Fritz Heng, avaient constitué un groupe du même genre. Si donc la proposition de M. Ulysse Dubois fut repoussée, ce n'était j)as que les socialistes les plus avancés des Montagnes neuch;\teloises méconnussent les avantages d'une organisation solide et discrète : c'est qu'ils voulaient tenir les amis de CouUery à l'écart.

1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. ilG. — Avant l'improssion ilps 80 prcmiiTes pa,i,'('S du Mémoire, j'en avais comiminituif, en juin ou juillet 1872, le uianu.scrit a H.ikoanine, en le lui envoyant à Zurlcli. A la Ici-lure du passa,:,'e où je disais qu'lllysse Duixjis «proposa la création d'une sociiHe secrclc », il eut un scrupule, et écrivit au bas du feuillet celle oliscrvalion : « N'est-ce pas une dénonciation, t;t est-il absolument nécessaire et permis de la faire ? .Je ileuKinde, tu décid(>ra9. » Mais lorsqu'c^n continuant a lire, il fut arrivé ii la lin de l'alinéa, il écrivit celle seconde oliservation : n Ah ! mainti-nanl je comprends ». — Celle partie du manuscrit du Mémoire est encore en ma possession.

1/^/^ i/i.\'n:j«.\Ario\ Ai.K

La j)ropagandc laile par le J'rof>rês renconliait le meilleur ar.eueil parmi les ouvriers jtirassiens, non seulement dans le canton de NeuchAlel, mais dans le canton de Berne, e'esl-à-dire au^'al de Sainl-lmier, à Bienne, A Moulier. Mais nos advf'rsaires, de leur côté, ne se lassaient pas de nous cond)attre par tous les moyens : la lutte ouverte, les dénonciations de la presse, l<;s persécutions lAclies. L'apparition du numéro (5 du J'rofffès avait j)rovo(iué une explosion d'anallièmes de la part des journaux réactionnaires, au premier ran^^ desquels se distingua la Montaigne, toujours rédigée par (^ouUery et ses alliés. On chercha à se défaire de ceux des nôtres qui luttaient au premier rang. Ileng, devenu à la Chaux-de Fonds le point de mire des ennemis du socialisme, lut si bien « boycotté » qu'il dut quitter les Montagnes pour aller vivre à Genève. J écrivais le 5 avril :

« Hier soir, je suis allé à la Chaux-de-Fonds faire mes adieux à Fritz lleng, qui part demain pour Genève, où il va chercher de l'ouvrage; il ne peut plus en trouver à la Chaux-de-Fonds, car on lui a fermé tous les ateliers à cause de ses opinions. 11 aurait le droit d'être aigri par les persécutions quil a subies ; et cependant il est toujours le même, doux, modeste, conciliant. C'est un brave cœur que ce garçon-là.»

Quant à moi, le parti conservateur, ne pouvant me frapper, car il n'avait pas d'arme à sa disposition, essaya de m'intimider. Voici le récit de cette tentative :

Hier, le juge de paix, Alfred Dubois, président de la Comniission d'éducation, m'a fait demander de passer chez lui; il m'avait du reste prévenu il y a huit jours qu'il désirait avoir vm entretien avec moi. Il s'agissait d'un de ces orages périodiques que le parti dévot soulève contre moi, et qui finissent bien paisiblement. Certaines gens ont cru habile de profiter de latlaire Buisson pour me porter un coup et ruiner en même temps l'Ecole industrielle, qui est leur bête noire. On a donc, au sein de la Commission, parlé de nouveau de mes opinions religieuses, et, comme la très grande majorité de ce corps est composée de royalistes, cela a trouvé de l'écho. Malheureusement pour ces braves gens, je suis inattaquable au point de vue de la loi, comme me l'a avoué l'autre jour M. Barbezat '. et ils ne peuvent me faire de mal, malgré tout leur désir. Comme cependant ils tiennent à me donner une preuve de leui's sentiments pour moi, ils ont fini par décider de m'envoyer une lettre d'admonestation, que je recevrai un de ces jours.

C'est là ce que voulait m'annoncer M. Alfred Dubois. Quoiqu'il soit tout à fait opposé à la majorité de la Commission, on l'a cependant nommé président, parce que c'est le seul homme capable qui s y trouve, ou à peu près. Il m'a donc raconté ces détails, et nous avons beaucoup ri l'un et l'autre de l'idée de ses collègues. Déjà l'année passée la Commission m'avait écrit une lettre semblable, et M. Dubois, qui était chargé de la remettre, l'avait gardée en poche et n'avait pas même voulu me la laisser lire, me disant qu'elle était trop bête et qu'il était honteux d'être forcé de la signer comme président. Cette fois, il me la remettra, et il m'a bien recommandé en outre de ne pas laisser deviner qu'il ne m'avait pas remis la première, car si on venait à le savoir cela ferait une atlaire.

Tu vois que. si la majorité delà Commission me cherche chicane, j'ai pour moi le président, et, j'ose le croire, la partie raisonnable du public. (Lettre du 3i mars 1869.)

1, Le 9 mars : voir page 138.

Le n° y du Progrès {3 avril), devenu « organe socialiste » et paraissant tous les quinze jours. L'Egalité : à la demande de Bakonnine, j'écris nn article sur le droit d'héritatfe (Egalité du i" r)iai). Agitation en France eut en Belgique. N" -S' du Progrès {ly avril). Netchaïef. A" 5 rfa Progrès {i" niaî).

Le n° 7 du Progrès est daté du samedi 3 avril. Il portait en sous-litre les mots : «Organe socialiste, paraissant au Locle tous les quinze jours. Prix d'abonnement : pour un an, 4 francs», et il débutait par l'avis suivant :

A nos lecteurs. — Le bon accueil fait à notre journal par nos amis nous engage à en rendre la publication régulière. Le Progrès paraîtra donc à l'avenir tous les quinze jours. Il continuera de discuter, en dehors de toute préoccupation politique et de toute haine personnelle, les intérêts du travail, et d'exposer les solutions données par la science aux questions sociales.

Voici l'article de tête de ce numéro, qui était une sorte de profession de foi :

Guerre aux choses, paix aux hommes !

Quand on étudie l'histoire du genre humain à la lumière des sciences naturelles, qu'on analyse avec une critique sérieuse les phénomènes complexes qui s'appellent révolutions, et qu'on cherche à se rendre un compte exact des causes et des effets, on s'aperçoit que la volonté individuelle joue un très petit rôle dans les grandes secousses qui changent le sort des peuples, et on apprend à discerner les véritables causes, c'est-à-dire l'inQuence des milieux.

Pour l'homme qui se place à ce point de vue, la haine des individus cesse d'exister. Lequel de nous rendra responsable de son avilissement un malheureux vagabond qui, tz\iité dès sa naissance comme un paria par la société, a été poussé à la paresse et au vice par l'inhumanité de ses frères ; ou une misérable femme qui s'est vendue, parce que son travail ne pouvait pas lui donner du pain ? Le sentiment que produit en nous la dégradation de ces infortunés, ce n'est pas l'indignation contre leur personne, c'est l'indignation contre un ordre de choses qui produit de pareils résultats. Il en est de même, d'une manière plus générale, des individus et des classes dont nous étudions les actes dans l'histoire. Nous les voyons se produire et se développer, d'après des circonstances données : nous jugeons, et lorsqu'il le laut, nous condamnons, mais nous ne haïssons pas.

Tels sont les sentiments qui nous animent dans notre critique de la bourgeoisie et des institutions bourgeoises. Nous nensons que la bourgeoisie exerce une domination oppressive, qu'elle exploite le travail, qu'elle est un obstacle au progrès de l'humanité. Nous disons cela avec calm(% parce que c'est une vérité scienlilique, et non pas le cri aveugle de la [)assion ; et nous concluons ([u'il faut combattre les institutions bourgeoises, et ne point haïr les bourgeois.

Qu'on y réfléchisse, et l'on verra que nos adversaires font tout le contraire.

Les partis politiques ne cherchent [»as la justice, ils se disputent

le pouvoir. Aussi, d'un parti à l'autre, les hommes se haïssent ; mais à très peu près ils veuh'nl les mêmes choses. On se calomnie, on s'emprisonne, on s'égorj^e, entre hommes j)olitiqucs : mais que ce soit Louis-lMiilippe, Cavaignac ou lîouaparte, Fazy ou Escher, (jui tienne le gouvernail, le pauvre pcui)le n'en soullre j)as moins des mêmes ahus, que les gouvernants se gardent bien de dctruii'c, parce que ce sont ces abus qui les lonl vivre.

Nous sommes bien certains que si, au lieu d'attaquer des choses, nous avions attaqué des hommes ; si au lieu d'attaquer la religion, nous avions attaqué tel ou tel membre du clergé ; si au lieu d'attaquer la bourgeoisie, nous avions attaqué tel ou tel bourgeois, — nous n'aurions pas soulevé de si furieuses colères.

Gomme la plupart des hommes, dans notre triste société, détestent cordialement leurs voisins, nous aurions trouvé, pour chacune de nos attaques individuelles, un groupe d'approbateurs.

Mais nous aimons les hommes, et nous ne haïssons que l'injustice. C'est pourquoi notre polémique ne ressemble en rien à celle des journaux politiques ; et il faut nous résigner à nous passer des sympathies de nos confrères de celte catégorie.

On avait pardonné au premier Napoléon d'avoir fait tuer deux millions d'hommes, et si bien pardonné, qu'il y a quarante ans certains libéraux avaient cru pouvoir faire de lui le drapeau de la cause populaire.

Mais si Napoléon, en 1814, pour défendre la France de l'invasion étrangère, eût brûlé un quartier de Paris, ni Béranger, ni Victor Hugo n'auraient osé le chanter, et son nom eût été voué à l'exécration un demi-siècle plus tôt.

Tant il est vrai que la destruction des choses, fût-ce de simples maisons, paraît à certains esprits bien plus criminelle que celle des

hommes.

Ce préjugé ne nous arrêtera pas, et, le cœur brûlant de l'amour des hommes, nous continuerons à frapper impitoyablement sur les choses mauvaises.

Socialistes, soyez doux et violents.

Soyez doux pour vos frères, c'est-à-dire pour tous les êtres humains. Tenez compte au faible, au superstitieux, au méchant, des causes indépendantes de sa volonté qui ont formé sa personnalité. Rappelez-vous que ce nest pas en tuant les individus qu'on détruit les choses, mais en tuant les choses qu'on transforme et régénère les individus.

Mais soyez violents pour les choses. Là, il faut se montrer impitoyable. Pas de lâche transaction avec l'injustice ; pas d'indulgence pour l'erreur, qui vous conjure de ne pas aveugler de votre flambeau resplendissant ses yeux de chauve-souris. Faites une Saint-Barthélémy de mensonges, passez au fil de l'épée tous les privilèges ; soyez les anges exterminateurs de toutes les idées fausses, de toutes les choses nuisibles.

Que votre mot d'ordre soit : Guerre aux choses, et paix aux hommes !

Cet article fut reproduit par l'Egalité du i6 avril, et par plusieurs autres organes socialistes : et tout récemment j'ai été non moins touché que surpris de le retrou ver une fois de plus imprimé dans le livre d'Anselmo Lorenzo paru à Barcelone en 1902, El Proletariado militante. Le vétéran du mouvement ouvrier espagnol ignorait le nom de celui auquel il a adressé, après plus de trente années, un remerciement ému pour avoir exprimé ce qui était dans nos cœurs à tous ' : ces lignes le lui apprendront.

Après mon article venait, dans ce n" 7, la seconde lettre de Bakounine « aux compagnons de l'Association internationale des travailleurs au Locle et à la Chaux-de-Fonds », datée du 28 mars, parlant de la bourgeoisie française à l'époque de la Restauration ; — un article extrait de Y Internationale de Bruxelles, intitulé « Les institutions actuelles de l'Internationale au point de vue de l'avenir » : l'Internationale « porte dans ses flancs la régénération sociale; elle offre déjà le type de la société à venir, et ses diverses institutions, avec les modifications voulues, formeront l'ordre social futur; que dans chaque commune il s'établisse une Section de l'Internationale, et la société nouvelle sera formée et l'ancienne s'écroulera d'un soufïle », disait l'auteur, en qui j'avais reconnu mon ami De Paepe à cette image finale : « Ainsi, lorsqu'une plaie se cicatrise, l'on voit audessus se former une escarre, tandis que la chair se reforme lentement en dessous; un beau jour, la croûte tombe, et la chair apparaît fraîche et vermeille » ; — enfin, des détails sur la grève des tailleurs de pierre, marbriers et maçons, et sur celle des typographes, à Genève.

Le i3 avril, Bakounine m'écrivait la lettre suivante :

Je me dépêche de t'envoyer mon article. Tu verras, à la façon dont il est écrit, que je suis écrasé de travaih Tâche de le lire et de le corriger s'il le faut... A celte heure je suis excessivement occupé par ce qui se passe en Russie. Notre jeunesse, la plus révolutionnaire peut-être, tant en théorie qu'en pratique, qui existe au monde, s'agite au point que le gouvernement a été forcé de fermer les universités, académies, et plusieurs écoles, à Saint-Pétci'sbourg. à Moscou et à Kazan. J'ai maintenant ici un spécimen " de ces jeunes fanatiques qui ne doutent de rien et qui ne craignent rien, et qui ont posé pour princfpe qu'il en doit périr sous la main du gouvernement beaucoup, beaucoup, mais qu'on ne se reposera pas un instant jus([u'à ce que le peuple se soit soulevé. Ils sont admirables, ces jeunes fanatiques, — des croyants sans Dieu et des héros sans phrases ! Papa Meuron aurait plaisir à voir celui qui loge chez moi, et toi aussi.

Ici nous devons procéder autrement. La jeunesse instruite nous manque, elle est toute réactionnaire ; et l'ouvrier est encore fort bourgeois. Il deviendra sauvage, je n'en doute pas ; mais il faut que quelques faits le transforment. — Et maintenant, je joue ici le rôle de réactionnaire, l^es typographes, qui ont fort mal combiné et conduit

1. (( A' la Internacional corresponde lagloria de lialier inspirado el sigiiiento articiilo i bendito sea su autor! que, traducido à lodus las Ifnguas delà civilizai-ion inodorna, {)ul)licaron los jx^riodicos obrcros organes de la Asociachm InleriKu-ional du ios Trabajadorcs. » (!'. 23'J.)

2. C'est de. Netcliaiof (ju'il s'ai,dt. Nelchaïcf, venant de Russie, était arrivé on Itelgique en mars IbiCi'J ; avant la (in de mars il était à Genève, où il se mil immédiatement en rapports avec 15akounine.

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leurs adaires, se voyant dans une impasse, auraient voulu entraîner l'Internationale à des nianil'estalions dans la i-ue (jui, si elles n'aboutissaient pas à la menace dahoi'd, et jdus lard à la violence, ne produiraient ri(!n, et si elles avai(înt une; issue dramatique (iniraient par une dcfaile de rinlcrnalionah; As-tu lu dans l'avant-dernier numéro noti'c arlicle Les deux ^rri'cs ''? qn vu dis-tu? Tes articles plaisent ici beaucouj), beaucoup. Je suis d'avis que tu devrais iuqu'imer tes articles sur la leligion.

Sois sage ; ci*amponne-toi à ta place au moins pour quelques mois encore ; donne-toi le temps de te marier ; et après, nous verrons.

Adieu. J'embrasse papa Meuron et tous les amis.

Les « articles sur la religion », dont parle Bakounine, étaient un résumé des résultats acquis par la critique, en ce qui concerne les doctrines de la religion chrétienne et les laits prétendus historiques sur lesquels elle s'appuie. La première partie de ce résumé, relative au Pentaleuque, parut sous le titre (ï Examen du Christianisme, dans les numéros 8, lo et l'i du Progrès. Voici à ce sujet quelques extraits de mes lettres :

Tu ne sais pas ? je suis en relations épistolaires avec des personnages considérables, avec plusieurs pasteurs du canton, mes anciens camarades. L'autre jour, à propos d'un article de ci'itique biblique que j'ai lait pour le Progrès, l'idée m'est venue d'écrire à A., pasteur à X., à B., pasteur à Y., et G., pasteur à Z., pour leur demander s'ils croyaient que le Pentateuque lût l'œuvre de Moïse, et quelques autres choses encore. Les deux premiers m'ont déjà répondu : ils me disent l'un et l'autre qu'ils ne croient pas que le Pentateuque soit de Moïse, mais A. me prie de garder cette confidence pour moi. Je te fei'ai voir ces lettres, — elles sont vraiment instructives, — ainsi que la copie de la réponse que je fais à A. (Lettre du mercredi 'j avril 1869.)

Hier, à Neucliàtel, j'ai communiqué à mes parents ma correspondance avec les pasteurs dont je te parlais l'autre jour, et je leur ai lu aussi mes articles pour le prochain numéro du Progrès ; mon père est très content de celui sur la Bible : il m'aurait bien embrassé, tout socialiste que je suis ^ (Lettre du lundi 12 avril 1869.)

Je suis allé hier soir à pied à la Ghaux-de-Fonds, avec deux amis, entendre une conterence de M. Albert Ré ville. L'église était remplie, et le conférencier a été chaudement applaudi par le millier d'auditeurs qui étaient là. Quelle chose étrange que ce mouvement populaire qui se fait chez nous ! On se croirait revenu au XVP siècle, au temps de la Réforme. En ce temps-là, la comtesse Guillemette de Vergy autorisa Farel, un pauvre diable de vagabond étranger, à venir prêcher

1. Cet article, qui est delà plume de Bakounine, est intitulé : La double grève de Genève ; il a paru dans VÉgaiilé du 3 avril. C'est un exposé très remarquable de ce qu'est l'Internationale, de ses moyens d'action, et de l'intérêt qu'elle a à ne pas se laisser provoquer à des luttes partielles et prématurées, au moyen desquelles ses adversaires voudraient se débarrasser d'elle en la forçant à livrer batailleavant l'heure.

2. Mon père allait lui-même entrer dans la lice en publiant une brochure qu'il intitula Première lettre a un curieux sur la Bible et la critique moderne, par un ami du libre examen. Le Journal religieitxdu canton de Neuchàtel crut que l'auteur des articles du Progrès et celui de la Lettre à un curieux étaient une seule et même personne, et je dus le tirer d'erreur par une note qui parut dans le n" 11 du Progrès. Un de mes oncles, chrétien fervent, fit imprimer une réplique ci la brochure de mon père (qu'il m'attribuait, lui aussi), sous ce titre : Première lettre sur la Bible et la critique moderne, réponse li la Première lettre à un curieux, Neuchàtel, Attinger, imprimeur.

dans l'église du Locle, au grand déplaisir de l'abbé Bezancenet, notre dernier curé. Farel, bien plus mal accueilli à ses débuts que ne l'a été M. Buisson, tlnit par se faire des partisans, et quelque temps après les bourgeois de Neuchâtel décidaient, à la majorité de quelques voix, l'abolition du culte catholique. En écoutant M. Ré ville prononcer, dans le temple de la Chaux-de-Fonds, son ardent réquisitoire contre les turpitudes de l'orthodoxie, je ne pouvais m'empêcher de me rappeler cela : et tout fait prévoir que les choses iront comme au temps de Farel, et que l'orthodoxie chez nous n'a plus que quelques jours à vivre : l'immense majorité de la population est détachée du clergé. (Lettre du jeudi 22 avril 1869.)

Le n° 8 du Progrès, qui parut le 17 avril, contenait uue réponse au Journal de Genève, à propos de Proudhon et de la célèbre proposition du 3i juillet 1848, relative à un impôt du tiers sur les revenus ; j'en profilais pour mettre sous les yeux des lecteurs quelques épisodes de cette séance de l'Assemblée nationale où Proudhon fut flétri par un ordre du jour outrageant, voté par 691 voix contre 2. Dans une troisième lettre, Bakounine achevait ce qu'il avait à dire de l'histoire de la bourgeoisie française, et la louait d'avoir opposé son utilitarisme à l'idéalisme tant politique que religieux. Le numéro se terminait par la première partie de mon étude critique de l'Ancien-Testament, sous le titre d' « Examen du christianisme ».

La grève du bâtiment, à Genève, s'était terminée le 10 avril parla capitulation des patrons: mais celle des typographes devait se prolonger jusqu'en juin. D'autres événements encore agitaient les esprits pendant ce printemps de 1869 : à Paris, les réunions publiques, où les théories commu nistes étaient de plus en plus applaudies ; en Belgique, les massacres de Seraing et de Frameries, et l'arrestation d'Eugène Hins, membre du Conseil général belge. Je transcris un passage d'une lettre écrite après la lecture du journal V Internationale du 17 avril :

En même temps que ta lettre, on m'a apporté un journal belge. J'y ai jeté les yeux, et je vois qu'on y donne les détails de l'affreux massacre que les soldats ont fait dans les charbonnages de Seraing. ïu auras peut-être vu, dans nos journaux, quelques-unes des calomnies qu'ils ont débitées à propos de cet événement. Ici, dans la relation donnée par mes amis belges (que je connais comme des hommes droits, haïssant le mensonge et ne craignant rien), je trouve la vérité. Pauvi-es ouvriers belges ! Mais patience: le travail de propagande socialiste avance rapidement : l'Europe tout entière est enveloppée dans un immense réseau, et le jour de lu justice viendra bientôt. (Lettre du 18 avril 18G9.)

Si j'essayais, dans ces pages, de taire l'histoire de l'Internationale dans la Suisse frant/aisc, je devrais parler avec détail de ce qui se passait à Genève ; et il faudrait aussi, au lieu de reproduire uniquement des articles du Progrès, faire une large place à ceux de VKgalilé. qui olVrent un tahleau intéressant du mouvement socialiste international à cette date. Mais je n'écris <(ue des souvenirs personnels, me itoriiant à raconter ce cpie j'ai vu, dans le cercle étroit où j'étais culeriué. Je dois donc me limiter à «lire (pielques mots scnlcmcnl de notre organe l'édéral.

L'A'i,'Yt/t7c avait publié, dans ses treize premiers numéros (du i>) janvier au 17 avril), de nombreux articles de Perron, (juatre articles de De i'aepe sur les Maitlmsieiis (11°^ 1,2, 3, .5), ime élude de .l.-Ph. Beeker sur la coopération (n"'' 2, 4, o, <>), 'me autre de Malou sur la propriété individuelle (n"^ 7, 8) ; des correspondances d'Eccarius (n"' i, 3, 4. -i. 7. 8, l'i), de De Paepe (n°'' I, 4i 6), de Varlin (n" 4- 'Oi de .Mabju (n° 6), de Cond)aidt (n" 9. loV

i5o l'internationale

d'Albcrl Hicliard (n" i, 3, 5, lo, ii, 12). Bakouninc écrivit un article contre les bourj^eois rie la Lij^'ue de la paix, à propos du journal la J'raternilé de M. La llijjaudière (n" <>), un article sur la double |,'rève de Genève (n° II), et un article sur la situation en Uussie (n° l'ij. Je n'adressai qu'une seule lettre à VKi'aUtc pendant ce trimestre (corresy)ondance du Locle,dans le n" 4)) niais Perron re[)roduisit trois de mes articles du Progrès (dans les n"* 3, 7 et i3). Schwitzgurbel envoya deux correspondances de iSonvillier (n"'' 2 et 19). Le journal, dont le Conseil de rédaction avait confié la d rection à Cil. Perron, exprimait (idôlement les diverses tendances qui se manifestaient dans la {jurande Association, et il est très instructif k consulter pour qui veut se faire une idée de l'ensemble de la propagande socialiste dans cette année iSCkj, l'année qui précède le duel entre la France et l'Allemagne et la lin du second Empire,

Un épisode caractéristique est celui de la courte collaboration d'André Léo (M'"« Léodile Gham[)seix). Dans son no 6 (27 février), V Egalité annonçait en ces termes queM'"^ Cliampseix, qui était l'amie de Malon et des deux frères Elie et lilisée Reclus, allait écrire dans ses colonnes : « Nous enregistrons une nouvelle qui fera, nous n'en pouvons douter, le plus grand plaisir ànos lecteurs. Un des premiers écrivains socialistes de France, M'"^ André Z/eo, a bien voulu nous donner l'assurance' qu'elle consentait à prendre place parmi les collaborateurs de V Egalité. » Le journal reçut bientôt une lettre de M""* André Léo, datée du 2 mars, expliquant que, d'accord avec la rédaction de VEgalité sur le but, elle différerait quelquefois sur les moyens ; elle déclarait qu'il ne fallait pas traiter en ennemis ceux qu'elle appelait les « attardés », mais respecter leur liberté et repousser tout dogmatisme ; en d'autres termes, elle voulait l'union de tous les amis du progrès, sans distinction d'étiquette. La rédaction publia cette lettre (n" 8, i3 mars), mais la lit suivre de quelques observations écrites par Perron. « Nous comprenons, disait-elle, le sentiment élevé qui a dicté la lettre qu'on vieut de lire, mais nous ne saurions nous laisser entraîner par ces élans de cœur ; nous savons trop qu'ils ont toujours réussi à perdre la cause du peuple»; il ajoutait que a tout compromis, toute concession aurait pour effet de reculer l'émancipation complète du travail » ; et que, pour cette raison, le Congrès de Bruxelles avait « manifesté la volonté des travailleurs de rompre avec la démocratie bourgeoise ». M™^ André Léo et quatre de ses amis envoyèrent à VEgalité des réponses que celle-ci refusa de publier; et cette fois ce fut Bakounine lui-même — l'entrelilet n'est pas signé, mais certains coups de boutoir en indiquent suffisamment la provenance — qui se chargea de dire leur fait aux partisans de la conciliation ; voici le langage qu'il tint (n" 10, 27 mars) :

Nous avons reçu deux lettres. Tune de M"^^ André Léo, l'autre signée collectivement par quatre personnes : MM. Elie Reclus, Louis Kneip, A. Davaud, et Albert, cordonnier ^ Ces deux lettres sont inspirées du même esprit de conciliation vis-à-vis de cette bonne classe bourgeoise qui nous mange si tranquillement tous les jours, comme si c'était la chose la plus naturelle et la plus légitime du inonde, et de protestation contre les tendances de notre journal, parce qu'ayant arboré le drapeau de la franche politique du prolétariat il ne veut consentira aucune transaction. C'est vrai, nous avons les transactions en horreur. L'expérience historique nous démontre que dans toutes les luttes politiques et sociales elles n'ont jamais servi que les classes possédantes et puissantes, au détriment des travailleurs.

1. Perron venait de faire un voyage h Paris, et en avait rapporté la promesse de la collaboration de M'"'= André Léo.

2. Cet « Albert, cordonnier », n'est autre que l'ex-ollicier russe Vladimir Ozerof, qui liabitait alors Paris et gagnait sa vie à faire des souliers. 11 sera question de lui dans la Troisième Partie.

Le défaut d'espace ne nous permet pas d'insérer ces deux lettres. En présence de la coalition des patrons qui menace de nous alTaraer, nous avons autre chose à dire et à faire qu'à poléraiser contre le socialisme bourgeois.

Gomme épilogue à cet incident, l'Egalité du lo avril (n° 12) publia ce simple avis : « Nous avons le regret d'annoncer que M*"® André Léo ne continuera pas de collaborer à la rédaction de V Egalité ».

Absorbé par la rédaction du Progrès, jusqu'à ce moment je n'avais rien écrit pour l'Egalité, en dehors de la courte lettre publiée dans le n° 4- Perron et Bakounine insistèrent vivement pour que ma collaboration devînt effective ; ils me demandèrent d'écrire une série d'articles sur l'abolition du droit d'héritage, question qui serait probablement discutée au prochain Congrès général. Je refusai d'abord, pour deux raisons : je ne possédais pas les connaissances spéciales nécessaires pour traiter le sujet e.v professa; et, en outre, il me paraissait que la question du droit d'héritage se confondait avec celle de la propriété collective : une fois la propriété socialisée, l'héritage a disparu. Mais on insista ; et alors, surmontant ma répugnance, je me résignai à écrire, comme un devoir d'écolier, quelques pages que j'envoyai le 14 avril à Bakounine, en lui disant d'en faire ce qu'il voudrait. Il me répondit le 19, en m'invitant à profiter des vacances du printemps (fin d'avril) pour aller passer un ou deux jours à Genève avec le père Meuron :

Si tu ne peux nous donner qu'un seul Jour, il faut au moins que ce jour soit complet, c'est-à-dire que tu arrives le soir de la veille, que tu passes avec nous tout le lendemain, et que tu repartes le surlendemain matin. De cette manière, nous aurons à notre disposition un jour et deux demi-nuits, ce qui, à la rigueur, nous suflira. Mais il nous les faut — car le service avant tout. Tu logeras et coucheras chez moi, ainsi que le Papa Meuron, que je serai, que nous serons tous heureux d'embrasser et de voir présider parmi nous. Fritz [Heng] me va de plus en plus. Il est nôtre de caractère, de volonté, de passion et de cœur, et il ne tardera pas à le devenir d'esprit. — Tu trouveras probablement ici le jeune barbare '.

Ton article sur le droit d'héritage n'est pas du tout inavivais. Seulement, il est incomplet. On voit que tu l'as écrit à la hâte. Comme tu nous as permis de l'arranger, je me suis permis d'en ôter un paragraphe sur la collectivité \ qui, excellent par lui-même, n'entre pas bien dans la série des pensées développées dans l'article, et d'y en intercaler deux autres qui m'ont paru nécessaires pour le compléter '. Si j'ai mal fait, tu me tireras les oreilles, et voilà tout.

Mon article parut dans l'Egalité du i*"" mai. En voici, à titre de docu ment sur l'état de mes idées en la matière, les principaux passages, avec les deux alinéas ajoutés par Bakounine:

Du droit d'héritage.

Il y a six mois, au Congrès de Bruxelles, il a été reconnu par les délégués des Sections do tous les pays que le sol et les machines

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