Mémoire de la rédération jurassienne, page 5o
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tcrnalionalc dans les Montagnes. 11 est incontestable aussi que cette maladie peutêlrc guérie, mais que pour la guérir il faut avoir recours à une cui-e aussi intelligente qu'én(;rgique, — une cure qui ne peut être entreprise que pai* des houuncs énergiciues, dévoués et intelligenls à la l'ois. J ai rencontré des hommes réellemenl énergiques à la Chaux-de-Fonds, mais leur savoir n'est pas à la hauteur de leur énergie ; ils n'ont pas toute l'initiative intelligente nécessaii-e à celui qui voudrait entreprendre cette guérison dillicile. Toi tu as le savoir, tu es à la hauteur de toutes les questions sociales, théori({ues et pratiques, tu es des nôtres, tu sais aussi bien que nous ce que nous voulons et où nous allons ; que te manque-t-il donc })our devenir le médecin sauveur de cette Section malade ? La volonté. Mais cette absence de volonté est-elle un elfet de ton caractère et de ton tempérament ? Je ne le pense pas. Si je le pensais, je ne t'écrirais pas celte lettre, car quiconque est privé par sa nature de la capacité de vouloir, n'aura jamais la volonté nécessaire pour s'en donner une. Je pense que l'absence de volonté qui se manifeste en toi à l'heure qu'il est provient principalement des circonstances, de certains préjugés que tu n'es pas encore parvenu à vaincre complètement, et de l'influence du milieu dans lequel tu te trouves. Je ne te connais que depuis peu de temps, mais tout ce que je sais de ton passé, et toutes les impressions personnelles que j'ai reçues de toi, me donnent la conviction que tu es doué de toutes les conditions nécessaires pour vouloir avec passion et avec énergie, et pour persévérer avec toute la patience nécessaire dans la voie que ton intelligence t'aura tracée. Maintenant, ton intelligence et tes passions personnelles sont-elles, oui ou non, complètement avec nous et pour nous ? Je pense que sous ce rapport il reste encore à désirer quelque chose. Il est encore certaines pensées, certaines habitudes d'esprit et de cœur, et certaines manières d'envisager les hommes et les choses, qui te séparent de nous : tu te trouves théoriquement et pratiquement dans une sorte de station transitoire entre le«couillerisme))(sic), ou bien le socialisme bourgeois, et le socialisme révolutionnaire. ïu t'es trop séparé de CouUery pour pouvoir jamais te rallier à lui, mais pas assez pourtant pour te donner franchement et complètement à nous. Tu te trouves à cette heure dans une position impossible : entre deux chaises la bonté de Dieu par terre, et en garçon d'esprit que tu es tu ne peux tarder à comprendre qu'une telle position ne peut être bonne que pour un homme nul, non pour toi ; et puisqu'il faut te décider, tu es trop jeune et trop vivant, trop amoureux de la justice et de la vérité, n'est-ce pas ? pour reculer et pour te décider contre nous. Viens donc à nous et sois complètement des nôtres.
Mon cher, nous vivons à une époque où il n'est plus permis à personne, et surtout à un jeune homme comme toi, de rester neutre et de faire le mort. La l'évolution sociale frappe à nos portes. Nous devons nous compter et resserrer nos liens fraternels pour qu'elle trouve en nous une phalange capable de la préparer, de la rapprocher autant que possible, et, quand elle aura éclaté, de la servir. Viens à nous pas seulement de cœur et d'esprit, mais de fait, parce que ce n'est que par des faits seulement qu'on peut devenir réellement frères. Sois dès aujourd'hui tout à fait nôtre, pour que, quand la révolution sociale aura éclaté, nous ayons le droit de dire que tu es notre frère et ami, non du lendemain, mais de la veille.
Il faut acheter ce droit, cher ami, par beaucoup de sacrifices et par une lutte incessante à commencer d'aujourd'hui. Aujourd'hui il n'est pas du tout profitable ni gai d'être de notre parti ; car le monde bourgeois tout entier, le monde qui t'ait l'opinion publique aujourd'hui, est enragé contre nous, — et nos amis naturels, les ouvriers, ne sont pas encore enragés pour nous. Nous nous trouvons dans une position excessivement périlleuse, et souvent même dégoûtante, impossible. Tous tant que nous sommes, socialistes révolutionnaires, privés de tous moyens pécuniers, nous sommes presque toujours financièrement écrasés : nous n'avons pas l'argent nécessaire pour nous mouvoir, pour entreprendre la moindre des choses ; et le peu d'argent que beaucoup des nôtres parviennent à gagner par leur travail les rend dépendants de ceux mêmes qu'ils doivent et qu'ils veulent combattre. On ne peut s'imaginer, socialement, économiquement et politiquement parlant, de situation plus diflicile et plus désagréable que la nôtre. Ajoute encore à ceci que nous n'avons, pour nous consoler et pour nous encourager, aucune espérance personnelle dans l'avenir, car lorsque la révolution sociale aura éclaté, tout le monde sera trop occupé des terribles questions qu'il y aura à résoudre, pour qu'on ait le temps de s'occuper de nous et de nos services passés. Et si nous mourons avant qu elle éclate, nous finirons nos jours dans la misère, objets de toutes les malédictions et calomnies bourgeoises '.
Voilà, dans toute sa vérité, notre situation actuelle ; et, pour que je t'appelle à venir la partager avec nous, il faut vraiment que j'aie une grande foi dans la grandeur naturelle de ton cœur. Ta réponse me montrera si j'ai eu raison, oui ou non, de compter sur toi.
Par quelle série de faits peux-tu manifester maintenant ta complète solidarité avec nous?
D'abord tu dois couper les câbles et t'éloigner absolument, définitivement, et sous tous les rapports, de ce beau rivage qui s'appelle la personne, le système et toute l'intrigue ensorcelante de (^oullery. Ta présidence à la tête de la Société coopérative chillonnière. ou de l'achat des étoffes \ te prend beaucoup de temps, te coûte même de l'argent, et, qui pis est, te pose en quelque sorte comme un doux intermédiaire, comme un amphibie équivoque entre nous, les socialistes militants, et la bourgeoisie, — plus près de cette dernière que de nous. Eh bien, démets-toi de cette présidence, tourne le dos à cette coopération Schulzc-Delit/schienne, que tu as si bien stigmatisée au dernier meeting, et, en te laissant élire président de la Section internationale de la Chaux-de-Fonds, deviens ostensiblemenl et à la connaissance de tout le inonde un des plus enragés [)arnn nous. Entouretoi d'hommes comme (L, comme W. et comme daulres, et, prenant le gouvernail en mains fermes, fais revivre et marcher en avant cette Internationale de la Chaux-de-Fonds qui se démoralise et se meurt faute de direction intelligente el ferme. Puis, avec Guillaume, avec Sclnvitzgucbcl, et avec (pielques autres que vous aurex choisis à vous trois, foi-mez une sorte de conseil pour l'organisation de l'Internationale dans les Montagnes.
\. Bakounine no prévoyait pas. à ce. moment, qu'aux « malédictions el calomnies bourgeoises » s'ajoutoraioiit, pour lui, celles d'un groupe d'hommes qui se prétendraient les seuls véritables socialistes.
2. (7est le magasin coopératif dont il a été parlé p. 89, note.
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Commence seulement par faire cela, et tu n'auras pas en vain vécu. Fais ce premier j)as, et le reste viendra de lui-môme.
Voilà, cher ami, l'œuvre grande que je te propose. Iléponds-moi et ne me refuse pas.
Ton dévoué M. Bakounink.
Fritz Robert avait plusieurs excellentes qualités, et ne manquait pas de résolution à l'occasion ; mais son caractère était tout l'opposé de celui de Bakounine ; il n'eût point goûté le langage de cette lettre, et se fût montré insensible à l'appel qu'elle contenait. J'écrivis donc à Bakounine que je garderais son épître en poche sans la remettre, et que Robert marcherait tout de même avec nous et nous aiderait à battre Coullery ; et, en ellet, quand mon ancien camarade d'études vit la Montagne faire ouvertement campagne avec les journaux conservateurs comme le Journal de Genève et l'Union libérale, et nous injurier de la façon la plus stupide, il se révolta, et, bravement, vint combattre à mes côtés. A une quinzaine de jours de là, j'écrivais :
J'ai sur les bras la Montagne et tout le parti cert, cette semaine : il m'a fallu, cet après-midi, écrire, en collaboration avec Fritz Robert qui est venu me trouver, un article en réponse aux attaques insensées de ces gens-là.
. . . Tu me parles de ma position au Loele. Certes, elle n'est pas aussi sûre que si j'étais l'ami de messieurs les pasteurs ; mais j'en ai causé ces derniers temps avec mon père, et nous croyons que la Commission d'éducation du Locle, voyant qu'elle n'a pas réussi à m'intimider, se décidera à me laisser tranquille et ne me cherchera plus chicane.
... Le Progrès me fatigue un peu, et je laisserai la l'édaclion de côté pour cet été ; peut-être même eessera-t-il tout à fait de paraître : cela dépendra, non de moi, mais du comité. (Lettre du 24 juin.)
Le numéro 12 du Progrès (12 juin) contient les résolutions votées au meeting du Grêt-du-Locle, et la première partie d'un procès-verbal du meeting, signé des initiales F.R. (Fritz Robert) ; en outre, la sixième lettre de Bakounine, qui cette fois portait un titre ; ce titre était : « Le patriotisme physiologique ou naturel ». Reprenant le sujet déjà abordé dans sa lettre précédente, Bakounine répétait avec insistance l'expression malencontreuse que j'ai précédemment soulignée. Parlant de l'habitant des régions polaires, « qui mourrait bientôt du mal du pays, si on l'en tenait éloigné », il ajoutait : « Et pourtant quoi de plus misérable et de moins humain que son existence ! Ce qui prouve encore une fois que l'intensité du patriotisme naturel n'est point une preuve d'humanité, mais de bestialité. » A côté de l'élément positif de ce patriotisme naturel, «l'attachement instinctif des individus pour le mode particulier d'existence de la collectivité dont ils sont les membres», il montrait l'élément négatif, « l'horreur également instinctive pour tout ce qui est étranger, — instinctive et par conséquent bestiale ; oui, réellement bestiale, car celte horreur est d'autant plus énergique et plus invincible que celui qui l'éprouve a moins pensé et compris, est moins homme ». Et il s'amusait ensuite à taquiner le Journal de Genève :
Ce patriotisme brutal et sauvage n'est-il donc point la négation la plus criante de tout ce qui s'appelle humanité ? Et pourtant, il est des journaux bourgeois très éclairés, comme le Journal de Genève, qui n'éprouvent aucune honte en exploitant ce préjugé si peu humain et cette passion toute bestiale... Lorsque le Journal de Genève se
trouve à bout d'arguments et de preuves, il dit : C'est une chose, une idée, un homme étrangers ; et il a une si petite idée de ses compatriotes qu'il espère qu'il lui suflira de proférer ce mot terrible ô^ étranger pour qu'oubliant tout, et sens commun et justice, ils se mettent tous de son côté. Je ne suis point Genevois, mais je respecte trop les habitants de Genève pour ne pas croire que le Journal se trompe sur leur compte. Ils ne voudront sans doute pas sacrifier l'humanité à la bestialité exploitée par l'astuce.
Le 21 juin, en m'envoyant un nouvel article, Bakounine m'écrivait :
Cher ami, voici la suite de mes articles. J'en ai fini avec le patriotisme naturel. Le prochain ou les prochains articles seront consacrés au patriotisme économique, politique et religieux. Tu vois déjà dans celui-ci la transition et tu vois sans doute où j'en veux venir. Ecrivain peu sobre et encore moins expérimenté, jai quelquefois l'air de divaguer et de perdre de vue le but de la marche que j'ai entreprise. Mais je t'assure que je ne l'oublie pas un instant, et qu'après avoir fait un peu d'école buissonnière, je ne tarderai pas à ramener mes lecteurs sur la grande route de la révolution socialement et politiquement destructive.
Je fais et je ferai encore plus tout mon possible pour propager ton journal, et je ne désespère pas du tout de son existence.
Sais tu ce qui m'est arrivé ? En préparant du thé, j'ai renversé une théière d'eau bouillante sur mon pied gauche habillé en pantoufle, de sorte que je suis blessé, forcé de rester assis, et je doute i[u'il me soit possible de venir pour le 27 chez vous '. Pourtant je tâcherai de le faire, surtout si l'argent que j'attends cette semaine de Russie m'arrive. Dans tous les cas je tâcherai de vous envoyer Fritz [Heng], dont je suis infiniment content à présent. Il est redevenu lui-même, plein d'énergie et d'activité, et les choses commencent à marcher ici à ravir.
Quant à ma lettre à Fritz Robert, faites comme vous l'entendrez Vous êtes sur les lieux, vous le connaissez beaucoup mieux que moi, et vous pouvez mieux juger ce qui est utile ou non. Mais j'avoue que je ne suis pas entièrement convaincu par ta lettre. S'il a du cœur à côté de son esprit, s'il n'est pas un petit esprit ni un [)etit caractère, il ne peut s'oftenser selon moi de cette lettre, qui est au contraire une preuve de confiance et non de désir de le dénigrer. Si nous voulions former de petits instruments i)our le service d'une cause mes{[uine, je com[)rendrais toutes ces délicatesses artificielles. Mais comme nous voulons et comme nous devons faire appel aux grands instincts et aux larges [)ensées qui seuls peuvent nous servir'. nt)us devons parler largement, grandement, franchement, ce me semble. Je persiste donc à croire que ma lettre, loin de produire un mauvais effet sur Fr. Rob., contribuerait au contraire à le réveiller et à le rendre nôtre tout à fait. Mais, comme je l'ai dit. je m'en remets conqdètement à votre jugement et à votre décision collective.
Richard de Lyon est arrivé ici aujourd'hui lundi, .l'en suis extrê-
1. Il (levait y avoir le 27 juin un mooljn!; à Fonlaiuos (Val do Hu/.).
2. Pour ("ola, il faut s'adresser i\ ceux là eliez (|ui les i^rands iiislincts el les lari,'OS pi^nsées existent, au moins en puissance; Hakounine se faisait des illusions, (>l e'élait \h ce que je lui avais répondu.
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mement content. Il est tout à fait nôtre. Il passera ici deux, trois
jours. Sais-lu, ami, s'il y a la moindre possibilité, fais un eHort
surhumain, un miracle, viens ici ne fût-ce que pour le voir et lui
parler pendant deux, trois heures, (^e serait d'une iuimense utilité.
Si tu peux te décider à le faille, télégraphie-le-moi aussitôt, afin que
ie le retienne ici le temps nécessaire. „, . , , », t»
'' ^ Ton dévoué M. B.
Rien ne m'attirait en Albert Richard, que j'avais vu à Genève en septembre 1867 et qui ne m'avait pas plu. D'ailleurs je ne pouvais m'absenlcr au milieu de la semaine. Je télégraphiai qu'il m'était impossible de faire le voyage demandé.
Le n' i3 du Progrès (26 juin) publia l'article écrit le 24 en réponse à la Montagne. En voici les principaux passages :
Réponse à la « Montagne ».
Enfin la Montagne s'est expliquée. L'article qu'elle publie dans son numéro du 22 courant prouve combien le meeting du Grét-du- Locle a eu raison de désavouer ce journal.
. . . Prenant à partie le Progrès, dont elle aimerait bien faire son bouc émissaire, la Montagne distingue en ces termes son socialisme du nôtre :
« Nous sommes socialiste en ce sens que, reconnaissant l'immense importance des questions sociales, nous voulons les étudier sérieusement pour leur préparer une solution. Nous les avons déjà étudiées à maintes reprises, et nous les étudierons toujours davantage.
« Mais certes nous ne sommes pas socialiste dans le sens du Frog-rès, du Locle, qui est communiste autoritaire, et à cet égard nous sommes heureux de ne pas être d'accord avec lui, et nous nous en glorifions. . . Tandis que la liberté nous est précieuse comme la vie, le Progrès veut se servir de l'autorité, de la force, pour imposer au monde son idéal social, qui est, quoi qu'il puisse dire, le plus affreux despotisme, la plus horrible tyrannie qui se puisse imaginer.
« Du socialisme du Progrès, nous n'en voulons à aucun prix. Ce socialisme, ou plus exactement ce communisme, est la plus surprenante et la plus terrible aberration qu'il soit possible d'imaginer. Dans notre prochain numéro nous ferons quelques citations de ce journal, et tous nos lecteurs seront confondus d'apprendre que de pareilles folies ont pu voir le jour dans notre pays. »
La Montagne prétend que nous sommes communistes autoritaires. Si c'est là l'impression qui lui est restée de la lecture de nos articles, tant pis pour son intelligence.
Pour la Montagne, le socialisme consiste à reconnaître Vimmense importance des questions sociales ! Voilà un socialisme qui ne la compromettra guère : c'est celui de Napoléon III, de M. Thiers, de M. de Bismarck, et du National suisse. . .
Pourquoi la Montagne est-elle confondue d'apprendre que nos principes, qu'elle appelle nos folies, aient pu çoir le Jour dans notre pays ? Croit-elle donc les ouvriers neuchâtelois plus bêtes que les autres ?
L'article habituel de Bakounine n'avait pu être inséré cette fois, faute de place. Le reste du numéro du 26 juin était occupé par la fin du procèsverbal du meeting du Grêt du-Locle, et par la suite de mon « Examen du christianisme ». Au bas de la quatrième page était placé l'avis suivant :
Meeting
à Fontaines (Val de Ruz), à la Maison de Commune, dimanche 27 juin, à deux heures et demie de l'après-midi. Ordre du jour : Quel est le but de V Internationale et quels sont les moyens de le réaliser ?
Le numéro suivant du Progrès (n" 14, 10 juillet) contenait une nouvelle réponse à la Montagne :
A la Montagne.
Messieurs les rédacteurs de la Montagne devraient bien se mettre d'accord entre eux.
L'un d'eux nous reproche, le 22 juin, d'être des communistes autoritaires. Un autre, le 24 juin, fait un crime au Progrès de combattre l'institution de l'Etat, et de rêver une société libre dans laquelle il n'y aurait plus d'autorité.
Ah ça, hommes de la Montagne, tâchez d'être sérieux. Si nous sommes autoritaires, nous devons être partisans de l'Etat, qui sig-nifie autorité, gouvernement. Si au contraire nous ne voulons plus dEtat. plus d'autointé, plus de gouvernement, comment pouvezvous nous appeler des communistes autoritaires ?
« Liberté, liberté ! dites-vous : voilà le mot d'ordre de la Montagne. » Soit. Nous savons bien que pour vous, comme pour toute la bourgeoisie, liberté veut dire exploitation sans frein.
Notre mot d'ordre, à nous, c'est Liberté, Égalité, Fraternité. Nous ne sé[)arons pas ces trois termes l'un de l'autre.
Nous voulons la liberté, et c'est pour cola que nous voulons la destruction de l'Etat, l'absence de gouvernement, Van-archie, comme dit Proudhon.
Nous voulons Végalité, et c'est pour cela que nous demandons l'abolition des privilèges de la propriété.
Nous voulons la fraternité, et c'est pour cela que nous combattons les préjugés patriotiques et religieux qui divisait les hommes et qui sont la source de la gueiTe.
La Montagne exploite des articles de Bakounine qu'elle n'a pas comi)ris. Elle ne veut pas voir c|ue Bakounine. en traitant du patriotisme, a annoncé qu'il rexaiiiiiierait au [)oint de vue physique ou animal, et ensuite aux difïerents points de vue religieux, p()Iili([ue et économique. Et Bakounine ayant commencé [)ai- rechercher si, dans les divers éléments qui c()ini)osent le patriotisme, il n'y a pas un élément animal, la Montagne jette les hauts cris. Mauvaise foi ou stupidité, — choisissez.
I^a Montagne avoue, le fi juillet, cpu' nous ne sonnues pas co//imunistes ; mais, ajoute-t-elle, nous le d(>vieiuli-()ns : le conunuuisine est notre but linal. (Vest être bien obstiné à vouloir nous coill(M- dune épilhète que nous repoussons. . .
La Montagne, en n(»us lisant, ne sait. dit(dle, si (>lh> iloit l'ire ou pleurer, (a; qu'elle aurait dv mieux à faire, ce serait de .se taire.
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L'article de Bakounine, intitulé « le Patriotisme », parlait encore de ce patriotisme instinctif ou naturel, qui avait toutes ses racines dans la vie animale: et il concluait que le patriotisme en tant que sentiment naturel, « étant dans son essence et dans sa réalité un sentiment tout local, était un empêchement sérieux à la formation des Etats ; et que par conséquent ces derniers, et avec eux la civilisation, n'ont pu s'établir qu'en détruisant sinon tout à fait, au moins à un degré considérable, cette passion animale ».
Un compte-rendu du meeting de Fontaines, signé P. M. (Paul Monnier, du Locle), rapportait l'épisode principal de cette réunion : Un instituteur avait déclaré que les tendances de l'Internationale étaient louables, mais avait blAmé les moyens dont elle se servait pour faire de la propagande ; il avait ajouté que la seule voie pour arriver à l'émancipation des travailleurs était l'instruction du peuple. Les socialistes montrèrent l'impossibilité de généraliser l'instruction dans une société fondée sur le salarial, c'est-àdire sur l'exploitation de l'homme par l'homme. Linstiluteur avait renoncé à répondre, et les assistants votèrent, à l'unanimité, sauf quelques abstentions, l'adhésion aux principes de l'Internationale.
Sous ce titre, « Justice bourgeoise », le Prog-rès donnait ensuite des détails, empruntés à ï Internationale de Bruxelles, sur le procès intenté en Belgique à un certain nombre de nos amis, procès dont l'instruction n'aboutissait pas ; puis il relatait la condamnation, par les juges de l'Empire, à deux mois de prison, de Charles Longuet, impliqué dans les troubles qui avaient eu lieu à Paris en juin, à l'occasion des élections complémentaires.
On a vu, par ma lettre du 24 juin et par celle de Bakounine du 21, que l'existence du Profites se trouvait mise en question : nous avions à lutter contre des difficultés financières. Le nombre de nos abonnés ne s'accroissait pas ; la France nous était à peu près fermée, et l'Italie et l'Espagne n'avaient pu nous fournir qu'un nombre infime de lecteurs. Bakounine nous avait offert d'écrire au millionnaire Cowell Stepney pour lui demander de nous aider à payer notre imprimeur ; il m'annonça, le 8 juillet, que la réponse du riche Anglais était négative. Voici sa lettre :
Ce 8 juillet 1869.
... Je joins à cette letti-e la réponse de Cowell Stej)ney. C'est, comme tu verras, un refus sec et net '. Que ferons-nous maintenant? Mettrons-nous fin à l'existence si utile, si nécessaire de notre cher Progrès ? Il est aujourd'hui plus nécessaire que jamais, et sa disparition serait un trop beau triomphe pour Coullerv. Mais comment ferons-nous pour lui donner les moyens de vivre encore ? Inventez quelque chose et écrivez-moi.
Amis, il nous faut, dans ce moment surtout, beaucoup d'énergie. Nos adversaires, les socialistes bourgeois et les ouvriers bourgeois, après avoir été d'abord étonnés et intimidés par notre propagande franche et hardie, se sont rassurés, ils ont compté leur nombre et ils ont repris courage, non seulement à la Ghaux-de-Fonds, mais à Genève aussi et partout. Ils combinent une attaque à fond, un assaut désespéré contre nous ; et si nous faiblissons, nous perdons tout le terrain gagné pour longtemps ; tandis que si nous tenons ferme main-
1. Cowell Stepney écrivait : «9, Bolton Street, Londres S. W.. 1" juillet 1869. Mon cher Monsieur, Je vous remercie bien pour votre aimable lettre du 24 juin. Je crains que je ne pourrai vous être d'aucun service à l'ésïard du Progrès. Les moyens dont je peux disposer sont tous employés ciicz moi. J'espère pouvoir assister au Congrès de Bàle. Je vous prie de bien vouloir exprimer mes sympathies sincères à M. James Guillaume et mes regrets. Et je vous prie bien de me croire votre très dévoué W. Fred. Cowell Stepnky. — Monsieur M. Bakounine, Montbrillant, Genève. »
tenant, nous deviendrons définitivement les maîtres du champ de bataille. Ayons donc du cœur, ayons de la volonté et de l'esprit, et ne reculons pas d'un seul pas. Au contraire, attaquons ceux qui nous veulent attaquer. J'attends votre réponse collective.
Le comité du Progrès n'inventa aucun moyen extraordinaire pour accroître les ressources du journal. 11 se contenta de multiplier ses efforts pour gagner de nouveaux abonnés dans le milieu ouvrier jurassien ; et peu à peu ces efforts furent couronnés de succès. Le Progrès ne devait pas mourir, mais prospérer : en effet, quatre mois plus lard, à la fin de novembre 1869 (voir p. 243), il put annoncer à ses lecteurs que désormais il paraîtrait non plus tous les quinze jours, mais toutes les semaines.
Quant à la guerre contre le couilerysme, elle fut courte et décisive. Le 9 juillet, un groupe de membres de la Section du Locle répondait aux attaques dirigées contre moi par Coullery en lui envoyant la lettre suivante (publiée dans le n° i5 du Progrès, 24 juillet) :
« Nous ne prendrons pas la peine de relever, l'une après l'autre, toutes vos calomnies. Vous savez que vous mentez, nous le savons aussi, cela suffit. Nous tenons seulement à vous dire que notre ami James Guillaume, contre qui vous vous acharnez particulièrement, n'a jamais agi pour son propre compte. C'est en vain que vous cherchez à le séparer de nous pour l'accabler isolément. Nous sommes solidaires de chacun de ses actes... Recevez l'assurance de notre profond mépris. » (Suivent trente-huit signatures.)
Le II juillet, l'Egalité, en sa qualité d'organe fédéral des Sections internationales de la Suisse romande, publiait la déclaration que voici :
Tous nos lecteurs connaissent le mouvement qui s'est accompli dans le canton de Neuchàlel ; chacun sait que les conservateurs de ce canton ont t'ait une alliance avec des socialistes qui n'en sont pas, et ont constitué un parti politique assez semblable à celui qui a fleuri à Genève il y a quelques années. La Montagne e^i l'organe de ce parti, avec lequel le mouvement ouvrier n'a rien de commun.
Dans le meeting tenu au Crêt-de-Locle le 3o mai, cet organe a été unanimement désavoué avec beaucoup de raison...
Ouvriers de la Chaux-de-Fonds, prenez garde à vous, la Montagne est un organe de la réaction bourgeoise, et son titre d'organe de la démocratie sociale n'est qu'un masque pour vous tromper.
Le Progrès, prenant acte de ce désaveu émané de l'organe de la Fédération, se borna à le reproduire dans son numéro du 24 juillet en le faisant suivre de ces deux lignes:
En suite de cette déclaration de V Egalité, nous cesserons toute polémique avec la Montagne.
En juin et juillet, j'avais encore écrit pour l'Egalité, à la demande de Perron, deux articles sur le droit d'iiérilage. Le iS juin, IVrron m'avait communi(pié la lettre d'un correspondant IVanrais (pii signait A. T , et tjui présentait quelques objections à un article de M" Virginie IJarbct, de Lyon, ])ubliédans le numéro du 12 juin; il me deman<lait de répondre à ce correspondant, ce que je (is. La lettre de A. T. et ma réponse parurent dans l'Egalité du 26 juin (n" -i'i). Le correspondant étant revenu à la charge, je lui lis une seconde n'^ponse, que |)ul)lia V E(i alité du 10 juillet (ii° 2,1). .le ne mentionne ces deux articles ' que pour montrer eounnent mes amis de
1. Netllau les a atlrihuos parorn-ur à nakoiinino (l)i()graplii(> de ltaki>unini\ p. 25)*.))
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Genève persistaient à m'infliger des pensums, en me taisant écrire sur une question que je trouvais dépourvue d'intérêt : peut-être s'imaginaient-ils qu'à force de m'appliquer, j'arriverais à m'échauffer et à traiter ce sujet avec la passion qu'ils y mettaient et qui me restait étrangère.
Le mercredi 17 juin eut lieu à la Ricamarie, près de Saint-Etienne, un événement qui vint accroître la surexcitation des esprits. Les mineurs de Saint-Etienne, liive-de-(jicr et Firminy étaient en grève depuis le 11 juin; dès le lendemain les puits furent occupés militairement, ce qui devait forcément amener une collision sanglante. Le 17, le poste de surveillance du puits de l'Ondaine avait fait, à la suite d'une charge à coups de crosse., une cinquantaine de prisonniers, qu'un détachement de cent cinquante hommes reçut l'ordre d'emmener à Saint-Etienne. Vers les hauteurs du Montcel une foule survint, qui réclama la mise en liberté des prisonniers; des pierres furent lancées, et la troupe fit trois décharges successives : résultat, une quinzaine de morts, dont deux femmes et un enfant, et un grand nombre de blessés.
La situation générale de l'Europe avait créé, chez les ouvriers de la Suisse française, comme chez ceux de la Belgique, de la France, de l'Espagne, un état d'esprit particulier. On s'attendait, pour un avenir très rapproché, à de graves événements; et, atin de n'être pas pris au dépourvu, on s'organisait, on cherchait à se concerter; des groupes d'action s'étaient formés, je l'ai déjà dit, non pas selon la tradition des anciennes sociétés secrètes, mais sur la base de la libre entente. On se répétait, dans les Sections de l'Internationale, tant à Genève que dans le Jura, qu'il fallait se mettre en mesure d'opposer la force à la force. Voici, comme indice de ces préoccupations, un entrefilet significatif de V Egalité (12 juin) :
Une des conséquences de la transformation des armes à feu a été de désarmer le peuple, puisqu'on ne peut se servir des fusils transformés que lorsqu'on a les munitions spéciales, et que ces munitions spéciales sont toutes aux mains de l'autorité.
Peut-être conviendrait-il, dès à présent, d'exiger que de même que tout citoyen a un fusil chez lui, il ait aussi les moyens de s'en servir.
Il est pénible d'être obligé de parler de ces choses-là, lorsqu'on déteste la guerre ; mais puisque nos adversaires paraissent décides à ne vouloir nous répondre que par les arguments des barbares, nous sommes bien obligés de parler la langue des barbares.
Trois mois plus tard (4 septembre), l'Egalité publiait, sous le titre de Symptôme, une lettre qu'un milicien genevois lui adressait, le 26 août, «du cantonnement du Plan-les-Ouates», et dans laquelle on lisait :
L'ennemi est dans la place, hélas oui !
Voyez plutôt : moi, milicien du i25e bataillon, j'ai vu de mes yeux l'Internationale représentée au Conseil de réforme par un capitaine ; un peu après, voici venir le drapeau : mais, ô scandale ! le portedrapeau et presque tous les sergents qui l'entourent sont internationaux . . .
Il nous a pris la fantaisie de nous compter, dans ma compagnie (la 3*=), et voici le résultat : sur cent hommes, il y a cinquante et un internationaux, parmi lesquels quatre sergents et plusieurs caporaux. Il est à présumer qu'il en est de même dans les autres compagnies.
Tout cela est d'un bon augure . . .
Déjà pendant la grève de Bâle, au commencement de 1869, à un moment où le bruit avait couru que le gouvernement bàlois allait mettre de la troupe sur pied, les internationaux de Genève avaient formé le projet de
se rendre à Bâle, munis de leurs fusils, par groupes successifs d'une cinquantaine d'hommes à la fois : le chemin de fer aurait ainsi amené, en moins de quarante-huit heures, un eifectit de cinq à six cents hommes armés, qui auraient fait cause commune avec les {grévistes et les auraient aidés à résister aux menaces et aux violences.
Mes derniers jours au Locle (ii-i5 juillet). L'enlèvement des enfants de la princesse Obolensky (i3 juillet). .Y"' /J, i6 et i- du Progrès / 2^ juillet, -et •21 août). Grève des ouvriers graveurs et guillocheurs à la Chauxde- Fonds et au Locle. La Commission d'éducation du Locle m'invite à donner ma démission {5 août) ; j^entre à l'imprimerie G. Guillaume Jils, à Neuchàtel. Joukovsky au Locle: n"' 18 et ly du Progrès (4 et 18 septembre) .
Je quittai le Locle le i5 juillet pour aller prendre un repos dont j'avais grand besoin. Je comptais y retourner à la fin des vacances : mais les meneurs de la Commission d'éducation en avaient décidé autrement. J'étais loin de me douter que mes adversaires méditassent de me porter un coup décisif: au contraire, je croyais ma position consolidée, et je partais en pleine sécurité. Je voudrais citer encore deux lettres qui montreront quel était n\pn état d'esprit à ce moment :
Ma mère m'a écrit vendredi une lettre lamentable. P^lle revenait de Fleurier, où elle avait passé plusieurs nuits à veiller auprès d'une malade, entourée de « mômiers ». Cela m'explique l'état moral dans lequel elle se trouvait en m'écrivant. Elle voit ma situation sous les plus noires couleurs, à cause d'un stupide article de V Union libéî'ole où il est pai'lé de moi ; elle craint pour ton avenir et le mien, . .
Parlons d'autre chose. Notre promenade d'hier a très bien réussi '. Elle devait me servir un ])eu de baromètre pour jug-er de ma position au Locle. J'ai été traité, choyé, entouré, comme aux plus beaux jours. Mes collègues se montrent i^emplis de prévenances ; M. Barbezat luimême s'est déridé. Les élèves me témoignent des sentiments d'attachement dont je suis vivement touché. De plusieurs côtés, ces derniers jours, des parents, des mères surtout, m'ont fait exprimer leur satisfaction, — et c'est pendant ce temps que ma pauvre mère me croit perdu parce que cette sale Union libérale m'a insulté.
Mais revenons à la promenade. Il a fait bien chaud pour monter ; mais nous étions très gais, et n'avons pas senti la fatigue. On a dîné en plein air, ensuite on a joué à divers jeux, par exemple à Jacques, où es tu ? les filles et les garçons avaient fait un grand rond; M. Bise et moi étions au milieu ; on nous avait bandé les yeux ; j'étais Jacques et M. Bise me cherchait, ce qui a amené force culbutes et force éclats de rire. Puis nous avons voulu dormir, mais pas moyen ; connne tout est permis ce jour-là, il y avait toujours (pielque tillette qui venait nous faire une niche, nous tirer par le pied ou nous lancer une « pive » de sapin sur le nez. Enlin à six heures on s'est remis en route. . . Nous sommes rentrés au Locle à neuf heures, au milieu dune foule accourue pour nous voir et nous entemlre : c'était un très joli cortège; on avait mis au bout de quelques bâtons des mouchoirs rouges ou blancs qu'on portait en tète ; d'autres avaient des branches vertes, de
1. C'était une excursion des élùves de I Kcole industrielle, (illes et garçons, à la Tourne, montagne à trois heures de marche du Locle.
grands bouquets de lougèro et de gentiane ; tous les chapeaux étaient enguirlandés de Heurs et de verdure ; et l/i troupe chantait à gorge déployée. Devant le Collège on nous a licenciés, et il a lallu encore, nous autres professeurs, aller souper chez M. Hornecker, notre maître de niusicpie ; nous y sommes lestés jusqu'à minuit, à faire de beaux projets j)Our l'an prochain. (Lettre du dimanche ii juillet 1869.)
Nous avons fait hier battre le tambour pour annoncer une assemblée populaire au Cercle international. Il y est venu passablement de monde. Il s'agissait d'une souscription en faveur des ouvrières o valistes de Lyon, qui sont en grève au nombre de huit mille ', et qui, sans abri, couchent à la belle étoile, ou, qui pis est, chez le premier venu. Nous avons reçu d'un ami de Lyon des sollicitations pressantes à cet égard ; il nous donne des détails navrants.
Pendant l'après-midi, nous sommes allés, Spichiger, Benguerel et moi, chez le vieux pasteur Gallot, le plus honnête de nos trois ministres, lui demander de nous aider à organiser une souscription, et de signer un appel au public avec nous. Il a refusé ; ces ouvrières ont eu tort de se mettre en grève, a-t-il dit, elles n'ont que ce qu'elles ont voulu. Nous avons discuté deux heures, inutilement; nous espérions (|ue notre démarche, par sa loyauté, le toucherait ; mais ces gens-là sont tellement aveuglés, que l'humanité même est éteinte en eux quand ils ont affaire à des socialistes.
Malgré le refus de Gallot, la Feuille d'avis d'aujourd'hui a inséré gratuitement un appel. En outre, on a recueilli dans l'assemblée d'hier près de cent francs '^ ; et j'espère que la population du Locle montrera plus de charité que ses ministres. (Lettre du mardi i3 juillet 1869.)
J'étais en vacances depuis deux jours, lorsque le hasard me mit en présence d'une amie de Bakounine, la princesse Obolensky, à laquelle la police suisse venait d'enlever ses enfants. Je copie dans une de mes lettres le récit de celte rtncontre :
Il est écrit que je ne pourrai pas trouver la solitude et le repos, et que les aventures me poursuivront jusque dans mon désert. Ce matin, je voulais simplement aller errer parles rues de Berne, et lire quelques journaux. Près de la poste, je me trouve face à face avec Mroczkowski, le Polonais de Vevey. Grand étonnement ! Je lui demande ce qu'il fait à Berne, et il me conte alors une histoire inouïe. Le général Obolensky, m.aridela princesse russe dont je t'ai parlé, est venu en Suisse, et s'est adressé au Conseil d'Etat vaudois — toujours ce même aimable Conseil d'Etat — afin d'obtenir que la police lui prêtât main-forte pour enlever ses enfants, que la princesse a gardés avec elle depuis sept ans qu'elle vit séparée de son mari.
1. La grève des ovalistes de Lyon flt beaucoup de bruit pendant l'été de 1869. Elles se constituèrent en Section de l'Internationale, et Bakounine fut leur délégué au Congrès de Bâle. L'Egalité du 31 juillet annonça le triomphe des grévistes, dont les revendications furent acceptées par tous les patrons.
2. Le Progrès du 7 août publia une lettre de Palix, de Lyon, du 18 juillet, accusant réception d'une somme de cent vingt francs : « cette somme avait été produite en partie par une collecte faite dans une assemblée exti'aordinaire des trois Sections, et le reste fourni par la caisse commune de résistance ». L'appel inséré dans la Feuille d'atris produisit- il quelque chose, et un nouvel envoi put-il être fait à Lyon? je l'ai oublié.
Naturellement la police ne peut rien refuser à un général russe. Et voilà que mardi passé, sans aucun avertissement préalable, on envahit à main armée, au milieu de la nuit, le domicile de cette pauvre femme, on arrache ses enfants de leur lit, — l'un d'eux était malade, — on les fourre dans une voiture. Quelques amis, Russes. Polonais, Italiens, Suisses, habitent la même campagne ou des maisons voisines ; ils accourent au bruit ; mais leur intervention est inutile, on les repousse brutalement.
Il ne reste d'autre ressource à la malheureuse mère que de chercher à rejoindre son mari, pour avoir une explication et revoir au moins une dernière fois ses enfants. Elle prend le chemin de fer, accompagnée de ses amis ; elle rejoint le général à Berne d'abord, où ses elïbrts pour voir ses enfants sont inutiles ; puis à Olten, — mais voici bien une autre affaire : à Olten, elle trouve le wagon où sont ses enfants gardépar des gendarmes armés, et ses amis sont arrêtés et conduits en prison. Le train part avec les enfants, et c'est fini.
Les prisonniers, arrêtés à la demande du général avec une complaisance révoltante, n'ont été remis en liberté qu'hier soir, à Berne même. Mroczkowski sortait donc de prison.
Après m'avoir fait ce récit, Mrouk me quitta pour aller à ses affaires, en me donnant rendez-vous pour dans une heure. Tout ému de ce que je viens d'entendre, je me promène sous les arcades, jusqu'à la Fosse aux ours, et, en regardant les ébats de ces braves quadrupèdes, je tâche d'oublier les agents de police et les généraux russes. . .
A onze heures, je me rends à l'hôtel du Faucon ; j'y retrouve Mrouk, qui m'introduit auprès de la princesse. Elle était en compagnie de deux autres dames russes. C'est une femme d'une quarantaine d'années, qui n'a jamais dû être belle, mais qui a l'air très aimable et des manières très simples. En généi'al, les dames russes ont un genre qui me plaît infiniment, et je me sens tout de suite à mon aise avec elles. Ces dames me connaissaient depuis longtemps de nom ; elles lisent le Progrès, et m'ont demandé en riant si j'avais lu le Journal de Genève d'hier, où on nous dit des choses désagréables. Comme nous causions de l'inqualifiable conduite de la police suisse, surviennent d'autres amis qui racontent d'autres détails. L'un d'eux a réussi à suivre le prince jusqu'à Bàle, et nous fait le récit de son voyage et des coquineries de la police d'une manière très amusante. Oui, nous avons ri de ces choses, tout en nous indignant. Mais l'affaii'c n'est pas finie, et il y aura un procès.
A midi et demi, j'ai pi-is congé. Mroczkowski va à Vevey, voir ce qu'il faut faire : car on a mis les scellés à la maison de campagne, et la police vaudoise menacer d'arrêter la piùncesse elle-même pour la livrer à la Russie. Que d'infamies ! ma main tremble de colère !
Je i-etournerai demain voir iM"'« Obolcnsky ; elle m'a demandé des conseils, que je ne suis guère en étal de lui donner. Mais jusqu'à ce qu'elle ait quelqu'un ([ui puisse mieux la renseigner (jue moi, je tacherai de lui être utile '. (Lettre du samedi 17 juillet 18G9.)
1 . Toutes les df'wnarchcs (l(> lii princesse Ohoh'nsky reslèrenl iiifructiunises. Non seuleiucnt ses (Mifiiiits ne lui fiiniil p^s rendus, mais le !.'oiiV(>rnenienl russe la priva de la jouissanc de sa fortune dont l'athninislration fut dévolu(!;i son mari. Klle n'eut pendant longtemps d autriïs ressoure(>3, pour subsister, que le truvail de l'ami <|ui unit sa destinée à la sienne et (|ui se lit pliutugraphe.
l'ji'y L'lNÏERNAtlOI>}ALE
L'article que le Journal de Genève avait consacré au Progrès, dans son numéro <iu lO juillet, débutait par des railleries sur notre présomption, notre ignorance, notre intolérance. Le Progrès, disait-il, a pour ses adversaires « des dédains qui ne sont surpassés que par son admiration pour sa propre science et pour son immense capacité ». l*uis il exposait en ces termes ce qu'il prétendait être notre programme : « L'humanité réduite à un grand troupeau où les plus forts mangent les autres ; la civilisation des îles Fidji transplantée dans notre xix« siècle... Combien il luudra d'articles de fond pour que le peuple suisse permette aux rédacteurs du Progrès ou à ceux de l'Egalité de le ramener à cet état de sauvagerie idéale où régnent l'anarchie proudhonienne et la plus primitive brutalité ! »
A ces facéties je fis une réponse qui parut dans le Progrès du 24 juillet (n° i5) ; en voici la fin :
Réponse au « Journal de Genève '>.
. . . Que faut-il penser d'un adversaire dont la conscience légitime une polémique pareille? — car enfin le Journal de Genève, qui est si religieux, doit se figurer qu'il a une conscience.
Nous demandons la liberté, la liberté complète, la suppression de toutes les servitudes, matérielles et morales ; nous flétrissons la violence, la force brutale, l'injustice, le privilège, la guerre ; nous rêvons une humanité allrancliie, heureuse, ne vivant plus que pour la science, le travail et l'amour, — et que nous répond-on? On ne nous dit pas : « Votre utopie est trop belle, elle est irréalisable ; jamais l'injustice ne sera vaincue, jamais le mal ne disparaîtra de la terre » ; — oh non ! car, pour tenir ce langage et faire une objection de ce genre, il faudrait être de bonne foi et désirer comme nous le bien et la justice ; — voici ce qu'on nous dit : Les socialistes sont des cannibales ; ces hommes qui voient un frère dans chaque homme veulent une société où les plus forts mangent les autres ; ces apôtres fervents de la science et de la raison veulent implanter dans notre XIX^ siècle la civilisation des îles Fidji; ces amis passionnés de la justice et du droit ont pour idéal la sauvagerie et la plus primitive brutalité!
Vous jugerez, ouvriers. Vous connaissez les hommes du Progrès, non seulement par leurs doctrines, mais par les actes de leur vie publique et privée. Vous jugerez entre eux et leurs insulteurs.
Cependant une grève des ouvriers graveurs et guiilocheurs venait d'éclater à la Chaux-de-Fonds et au Locle. Les sociétés de résistance de ces corps de métier avaient demandé (i3 juillet) aux patrons, dans ces deux localités, la réduction de la journée de travail de onze heures à dix, sans diminution de salaire. Quelques cheis d'atelier acceptèrent; les autres refusèrent, ou ne répondirent pas, d'où la grève, qui, commencée le 19 juillet, dura un peu moins de trois semaines et se termina par la victoire des ouvriers. Les numéros lo, 16 et 17 du Progrès (du 24 juillet au 21 août) contiennent des articles sur cette grève, articles rédigés par les grévistes eux-mêmes. La grève eut deux résultats importants : l'un, c'est qu'à la Chaux-de-Fonds la Société des graveurs, et au Locle la Société des graveurs et celle des guiilocheurs, devinrent des Sections de l'Internationale ; l'autre, c'est que six graveurs et guiilocheurs du Locle, l'élite de leur corporation, se constituèrent en atelier coopératif de production, sur des bases égalitaires ; cet atelier coopératif, qui subsista de 1869 à 1875, fut pendant la durée de son existence un des principaux foyers du socialisme dans les Montagnes neuchâteloises '.
1. Les six fondateurs de l'atelier coopératif des ouvriers graveurs et guiilocheurs
Je lus pendant mes vacances une brochure que venait de publier le positiviste anglais Beesly, — celui qui avait présidé le meeting du 28 septembre 1864 à Saint-Martin' s Hall, — et je fus frappé du profond sentiment «altruiste » dont ces pages étaient pénétrées. 11 me parut qu'il y avait là pour nous une leçon à recueillir, et j'envoyai au Progrès l'article suivant, qui parut dans le n" 16 (7 août 1869) :
L'Avenir social de la classe ouvrière.
Sous ce titre, M. Edward Spencer Beesly, professeur à l'Université de Londres, a donné l'an passé une conférence devant un meeting d'ouvriers appartenant aux Trades Unions, (le travail, publié ensuite dans la Foj^tnightlj' Review, a été réimprimé sous forme de brochure, et il serait à désirer qu'il en fût fait une traduction française . Lors même que les idées de l'auteur diffèrent des nôtres sur beaucoup de points, nous croyons qu'il serait intéressant de faire connaître à nos populations ouvrières les doctrines sociales professées en Angleterre par ce qu'on appelle l'école positiviste, e'est-à-dire par les disciples du philosophe français Auguste Comte et du philosophe anglais Stuart Mill.
... M. Spencer Beesly croit que la séparation de la société en deux classes, les capitalistes et les salariés, n'est pas un simple accident qui puisse se corriger, mais que c'est une nécessité naturelle et la condition même du travail. . , Aussi les Trades Unions, dit-il. n'ont pas la prétention de supprimer la classe des capitalistes ni de la déposséder ; elles veulent simplement agir sur cette classe, et l'obliger à se servir de son pouvoir et de ses capitaux dans l'intérêt de la société. [Suit l'exposé des concessions à demander aux capitalistes.]... M. Spencer Beesly compte surtout, pour l'organisation de cet ordre de choses, sur l'influence de la religion. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de ce mot ; relig-ion, dans la bouche d'un positiviste, signifie simplement loi morale. En effet, M. Spencer Beesly ne croit pas en Dieu, et n'admet pas l'immortalité de l'àme ; mais, comme Auguste Comte, il adore Y Humanité, et il croit fermement qu'une religion de VHamanité, n'ayant d'autre culte que la pratique des devoirs de l'homme, est destinée à remplacer dans l'avenir la religion de Dieu.
Nous 1 avons dit, ces idées ne sont pas les nôtres. Mais il y a cependant entre les positivistes et nous un point commun, et justement le plus important de tous : nous regardons l'individualisme comme une doctrine funeste et immorale, et c'est dans le travail collectif et dans la solidarité de tous que nous voyons le salut de l'humanité.
Nous nous associons du reste pleinement aux paroles éloquentes par lesquelles M. Spencer Beesly termine sa conférence :
« Ceux qui se plaignent si amèrement tle la lenteur de notre marche vers un état social meilleur, feraient bien de se demander quelquefois si leur propre conduite ne contribue pas à en retarder la réalisation. L'esprit dégoïsme et de [x'rsonnalilo nous suit même quand nous travaillons pour les autres, et preuil la fornu' de vanité et ilambition. Nous avons tous eu fréquenunent l'occasion d'observer
du Locle sont : Frédéric (îraisicr, Janu's l'hili|)piii, Ulysso Uorel et Paul lliiinlierl. graveurs; Auguste Spicbigcr et Gaspard Bovet, guiliocheurs.
1^8 l'interna-tionale
combien de mal ont déjà fait à la cause du travail les ignobles jalousies et les rivalités personnelles. (]e sont les esprits les plus éniinents qui sont toujours les ])lus disposés à prendre une i)osilion subordonnée et à accepter lobscurilé avec une noble satisfaction. L'homme en (jui s'est le mi(!ux personnifié le gouvernement théocrati({ue, le législateur du p(Hiple hébi'cu, était prêt à laisser edacer son nom du Livre de Dieu, pourvu que le plus humble parmi son i)euple pût entrer dans la terre promise. Le plus grand des apôtres souhaitait être lui-même maudit et repoussé du Christ, si à ce prix il pouvait obtenir le salut d'une obscure populace juive. « La réputation. » disait un des héros de la Révolution française, « qu'est-ce que cela ? Que mon « nom soit flétri, pourvu que la France soit libre. » Voilà comment parlent un Moïse, un Paul, un Danton, tandis que les mesquines ambitioïis ne travaillent que pour des questions de préséance, et ne songent qu'à poser devant les regards des contemporains. Le dévouement, l'oubli de soi-même, la disposition à obéir plutôt que le désir de commander, — si un homme n'a pas ces qualités-là, il n'est que du limon vulgaire, il n'est pas fait pour diriger ses compagnons. Que chacun de nous soit prêt non-seulement à monter à l'assaut de la brèche, mais encore à rester gisant dans le fossé et à voir ses compagnons passer sur son corps comme sur le pont qui conduit à la victoire. Ce sentiment n'a jamais fait défaut chaque fois qu'il s'est trouvé une grande cause pour le faire naître ; et le monde ne reverra probablement jamais une cause plus grande que celle des ouvriers d'Europe marchant à leur émancipation définitive. »
J'ai dit que la Commission d'éducation du Locle avait pris la résolution d'en finir avec moi ; il est probable que la grève des graveurs et guilloclieurs, qui avait causé une profonde irritation chez les adversaires de l'Internationale, contribua à la décider à agir. Le 5 août, elle m'écrivit une lettre officielle, rédigée par son secrétaire, le pasteur Comtesse, pour me dire que « le rôle politique, social et religieux que j'avais adopté portait à l'Ecole industrielle un préjudice réel, et qu'à ce fait elle ne voyait qu'un seul remède : la cessation de mes fonctions ; en conséquence, elle m'invitait à donner ma démission ».
J'aurai pu répondre par un refus pur et simple, en invoquant la loi. Quelques mois auparavant, la Commission d'éducation d'un village voisin du Locle, la Sagne, ayant destitué l'instituteur (M. Fritz Chabloz) parce qu'il était libre-penseur, celui-ci avait réclamé auprès du gouvernement cantonal, et le Conseil d'Etat avait annulé lu décision de la Commission d'éducation et maintenu à son poste l'instituteur révoqué. Mais je ne me sentais pas de goût pour une lutte de ce genre, d'autant plus que le conseiller d'Etat directeur de l'instruction publique était justement mon père. J'envoyai donc ma démission le 7 août, en faisant remarquer toutefois à la Commission d'éducation que sa façon d'agir était illégale, et qu'il n'eût tenu qu'à moi « de rester à mon poste, fort de mon droit et des garanties de la loi. Mais », ajoutais-je, « je désire éviter à la jeunesse de nos écoles le spectacle affligeant d'un conffit entre un de ses maîtres et la Commission d'éducation ; il me répugnerait d'ailleurs, attendu des liens de famille que vous connaissez, d'avoir recours à l'autorité supérieure. » La Commission d'éducation, se piquant d'honneur et ne voulant pas être en reste de courtoisie, me délivra un certificat rédigé en termes très convenables, ne contenant que des éloges et pas un mot de critique ' ; le prési-
1. La lettre de la Commission, du 5 août, ma réponse, datée de Morges, 7 août, et le certificat, daté du 19 août, furent publiés dans le Progrès du 21 août (n° 17).
dent de la Commission et un autre membre de celle-ci (un docteur en médecine) m'écrivirent des lettres personnelles, pour me dire des choses aimables et déplorer l'intolérance et l'étroitesse de la majorité de leurs collègues.
Une circonstance particulière fit que je trouvai un emploi sur-le-champ : emploi qui, dans ma pensée, ne devait être que provisoire, en attendant que je pusse rentrer dans l'enseignement public, auquel je ne croyais pas, à ce moment, avoir dit un adieu définitif. Des raisons diverses avaient amené mon frère à quitter, pour un certain temps, l'imprimerie dont la direction lui avait été confiée : il devait aller travaillera Paris. Le poste de gérant de cette imprimerie avait été offert par mon père (ii juillet) à mon ami Charles Perron, qui ne put accepter ; il me fut proposé ensuite à moimême (i5 juillet) : mais je ne pouvais accepter non plus, puisque je complais fermement retourner au Locle les vacances finies. Mon père cherchait quelqu'un, au moment où je reçus la lettre de la Cortimission d'éducation; et alors l'affaire s'arrangea tout de suite : dès le lo août j'étais installé à Neuchâtel, dans la petite imprimerie ', avec des appointements mensuels de cent cinquante francs ; j'étais chargé de la comptabilité, de la lecture des épreuves; j'appris en outre à manier le composteur et m'initiai aux divers travaux de l'atelier, si bien qu'au bout de quelques mois j'étais en état, non seulement de lever mon mille de lettres à l'heure, mais encore de faire une mise en pages, et de tirer un cent d'affiches sur la presse à bras.
De Neuchâtel, je continuai à rédiger le Progrès, dans lequel écrivaient aussi de temps en temps des ouvriers du Locle, et qui venait en outre de trouver un collaborateur momentané en la personne de Joukovsky. Au moment de l'enlèvement des enfants de M™« Obolensky, la fille aînée de la princesse, la jeune Marie, était en vacances à Champéry (Valais) avec la famille Joukovsky : à la nouvelle de ce qui venait de se passer, Joukovsky conduisit aussitôt, par le col de Coux, la jeune fille en Savoie, où elle resta en lieu sur jusqu'à ce qu'elle put rejoindre sa mère, qui avait quitté la Suisse et s'était réfugiée en France en changeant de nom. Les magistrats vaudois lancèrent contre Joukovsky un mandat d'amener sous l'inculpation de « détournement de mineure » : il fut obligé de se cacher, et alla chercher un asile au Locle, où il resta quelques semaines, jusqu'au moment où l'on se fut décidé à renoncer aux poursuites commencées contre lui. Pendant ce séjour au Locle, il écrivit pour le Progrès deux articles, surl'an-archie et sur le droit d'héritage, qui parurent dans les numéros i8 et 19 (4 et 18 septembre) ^
Articles de Bakonnine dans TEgalité /■j6 juiti - ^ septembre). La Section de l'Alliance, à Genève, admise comme Section de l'Internationale par le Conseil général de Londres (jH juillet). Lutte entre la «fabrique » et le « bâtiment » dans l'Internationale de Genèi'e. Les délègues des Sections de la Suisse française au Congrès général de Dàle.
A Genève, pendant les grèvf s du j)rinlcnips de 1869, tous les membres des corps de métier adhérents à l'Iiilernationale, qu'ils fussent de la « fabrique » ou du « biYtimcnt», avaient marché d'accord. Mais cette entente ne subsista pas longtemps : en automne devaient avoir lieu les élections au Conseil d'Etat ', et une alliance se préparait entre (juclquos
1. Oui continuai» porter le nom do mon frcro : imprimerie G. Guillaume (ils, 11, rue du Seyon.
2. iJans le livre russe Uloritcheskoé razvHié Internalsionala, l'article 8ur l'an-arcliie, du n" 18, m'a 616 attribué par erreur.
H. Dans le canton de Genève, le Conseil d'Ktnt (pouvoir exécutif) est élu tlirectement par le peuple.
i8o l'internationale
meneurs du parti socialiste et les chefs du parti radical. Dans la seconde moitié de juin, Perron, qui avait été constiunmeiit sur la hrèclie depuis six mois, lut lorcé par ses allaires ])ersonnelles d'abandonner momentanément la direction deV Egalité ' : le Conseil de rédaction dési^jua liakounine pour le remplacer. Ce i'ut alors que Bakounine écrivit (numéros 2*i à '^3, du a6 juin au/J septembre) cette série de remarquables articles, si pleins d'idées, d'une verve si entraînante, d'une cr;\nerie si endiablée, les Eiidorriieurs (n°' 23, 24, 25, 26 et 27), la Montagne (n"' 26, 2G et 27), le Jugement de M. CouUery (n° 28), V Instruction intégrale, suite des Endorrneurs (n'''28, 29, 3o et 3i), la Politique de l' Internationale (n"^ 29, 3o, 3i et 32), la Coopération (n" 33), qui ont été reproduits en partie dans les Pièces justificatives du Mémoire de la Fédération jurassienne, et que le manque de place ne me permet pas, à mon grand regret, de réimprimer ici. Son langage franc et allant au vif des choses lit jeter les hauts cris aux politiciens de là fabrique.
« C'était précisément l'époque où le parti radical fît d'incroyables efforts pour se rapprocher de l'Internationale à Genève et pour s'en emparer. Beaucoup d'anciens membres, agents reconnus du parti radical et qui comme tels s'étaient séparés de l'internationale, y rentrèrent alors. Cette intrigue se faisait au grand jour, tant on était sûr du succès. Mais il fallait à tout prix empocher l'Egalité de tenir un langage aussi compromettant, qui pouvait faire échouer l'alliance projetée. Les comités des Sections de la fabrique vinrent l'un après l'autre protester auprès du Comité fédéral romand contre la rédaction de l'Egalité. Heureusement le Conseil de rédaction était sauvegardé par un article des statuts fédéraux qui le protégeait contre l'arbitraire du Comité fédéral - .
« Cependant le Congrès de Bàle approchait, et les Sections de Genève devaient s'occuper de l'étude des cinq questions mises à l'ordre du jour par le Conseil général et de la nomination des délégués au Congrès. Parmi ces cinq questions, il y en avait deux qui avaient le don d'exciter très fort la mauvaise humeur des coryphées de la fabrique : c'étaient l'abolition du droit d'héritage et l'organisation de la propriété collective. Ils s'étaient déjà montrés mécontents qu'on eût discuté la seconde de ces questions au Congrès de Bruxelles «Ce sont des utopies », disaient-ils, «nous devons « nous occuper de questions pratiques. »
« Ils s'étaient bien promis d'éliminer ces deux questions du programme du Congrès de Bàle. C'était pour eux non seulement l'effet d'une antipathie de tempérament, mais une nécessité politique. Ils s'étaient définitivement entendus et alliés avec la bourgeoisie radicale de Genève ; on travaillait activement toutes les Sections proprement genevoises, c'est-àdire les ouvriers-citoyens de la fabrique, pour les grouper autour du drapeau radical en vue des élections qui devaient avoir lieu en automne, et
1. Perron avait sacrifié à la création de VEgalilé non seulement son temps, mais le peu d'argent qu'il avait ; il se trouvait maintenant « en faie de dettes et de patrons bijoutiers qui lui refusaient de l'ouvrage » (lettre citée par Nettlau, note 194ii) : sa situation économique était des plus critiques ; il résolut alors de faire un ellort pour se créer une clientèle à l'étranger, afin de s'assurer ainsi l'indépendance ; mais, pour réussir, il était nécessaire qu'il concentrât, pendant quelque temps, toutes ses facultés sur ce point. En outre, sa santé était ébranlée, et son médecin lui avait prescrit du repos et l'air de la montagne ; il se rendit à Soudine (Haute-Savoie), où il passa quelques semaines. L'Egalité du 3 juillet contient l'avis suivant : « Les membres du Conseil de rédaction de l'Egalité sont invités à se rencontrer sans faute, au Cercle, mercredi prochain 7 juillet, à huit heures et demie précises, pour pourvoir aux fonctions que M. Charles Perron remplit dans la rédaction et qu'une absence de deux mois le force d'abandonner provisoirement. Le président : Ch. Perron, d
2. il y a là une erreur. Ce qui sauvegardait les droits du Conseil de rédaction, ce n'était pas un article des statuts fédéraux, c'était le règlement même du journal, voté par le Congrès.
pour lesquelles Grosselin ' devait se présenter comme candidat au Conseil d'Etat. Mais pour que l'alliance en question se réalisât complètement, il fallait absolument que les ouvriers-citoyens fissent disparaître de leur programme des questions de nature à agacer les nerfs de leurs alliés bourgeois.
a La tactique des hommes de la coterie genevoise, qui inspirait et dirigeait le Comité cantonal et qui, par lui, fixait l'ordre du jour des assemblées générales, fut très simple. Ils tirent nommer par les assemblées générales des commissions pour préparer des rapports sur les trois dernières questions du programme ^ et ils oublièrent d'en faire nommer pour les deux questions fâcheuses de l'abolition de l'héritage et de la propriété collective, espérant qu'on arriverait à la veille du Congrès sans que cet oubli eût été réparé. Mais ce calcul fut déjoué '. » On verra tout à l'heure comment (p. i86). Mais il faut d'abord achever de parler de ce qui concerne la Section de l'Alliance.
La Section de l'Alliance, une fois ses statuts adoptés, avait eu à se faire reconnaître officiellement comme Section régulière de l'Internationale. Dans la séance du 12 juin, Bakounine, président de la Section, annonça que le règlement revisé allait être envoyé au Conseil général. Ce fut encore Perron qui corresx^ondit avec Londres, cette fois en qualité de « secrétaire provisoire de la Section de l'Alliance » ; sa lettre, datée du 22 juin 1869, disait que, la dissolution de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste ayant été prononcée, la Section de l'AUiance de la démocratie socialiste de Genève venait soumettre au Conseil général ses statuts, en le priant de la reconnaître comme branche de l'Association internationale des travailleurs. La réponse du Conseil général (écrite en anglais) à la lettre de Perron arriva à Genève à la fin de juillet; en voici la traduction :
Conseil général de V Association internationale des travailleurs .
266, High Holborn, Londres W. G., le 28 juillet 1869.
A la Section de l' Alliance de la démocratie socialiste, à Genève.
Citoyens, J'ai riionneur de vous annoncer que vos lettres ou déclarations aussi bien que le programme et règlement ont été reçus, et que le Conseil général a accepté votre adhésion comme Section à l'unanimité.
Au nom du Conseil général :
Le secrétaire général, G. Eccarius. «
Cette lettre fut lue dans la séance hebdomadaire de la Section de l'Alliance, le 3i juillet. La Section décida que sa cotisation serait envoyée immédiatement à Londres, et ([ue l'admission dans la Fédération cantonale genevoise serait demandée au Comité central (ou Comité cantonal) des Sections de Genève (Comité composé de deux délégués de chacune des Sections).
C'est à ce moment que Bakounine prit la résolution de quitter Genève, résolution qui nous contraria beaucoup et dont je ue connus la véritable cause (une grossesse de M'"" Bakounine) (pi'un peu plus tard. Les raisons
1. Jacques Grosselin (Hait un nionlcui' ilc lioitcs de montres, l)el liomnie. vaniteux et ambitieux ; un certain talent de parole l'avait mis en évidenee dans les .solennités |)alrioliques, et lui avait fait acf]uérir, parmi les ouvriers de la fabrique, une popiilarilé dnnl il sut. pi-oiiLer pour poser sa candidature à un fauteuil de memlire du f,'ouverneinenl iicnevois.