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5. il y avait eu des troubles à Genève l'avant-veille, à l'occasion de la grève des typographes.
DEUXIKME PARTIE, CHAPITRE VIII iSg
Avions-nous toi*t de dire que nos milices pouvaient être employées au massacre des travailleurs, et que la bourgeoisie suisse imiterait un jour l'exemple de la Belg-ique?
Honte au Conseil d'Etat vaudois ! A cette provocation à la guerre civile, les ouvriers répondront par un calme méprisant. Ils tiendront ferme, et ils sortiront vainqueurs d'une lutte qu'ils veulent pacifique , et que la bourgeoisie voudrait voir sanglante.
La cinquième lettre de Bakounine traitait du « patriotisme », et annonçait l'intention d'en analyser successivement les principaux éléments, à savoir: i" l'élément naturel ou physiologique; 2" l'élément économique ; 3" l'élément politique ; 4" l'élément religieux ou fanatique. C'est dans cette lettre que se trouvait une expression qui fut immédiatement exploitée par nos adversaires ; Bakounine avait écrit, sans se douter que cette constatation purement scicntiflque ameuterait tant de gens contre lui :
Le patriotisme naturel est un {aH purement bestial, qui se retrouve à tous les degrés de la vie animale, et même, onpourrait dire, jusqu'à un certain point, dans la vie végétale. . . La plante la plus puissante, celle qui se trouve être le mieux adaptée aux conditions particulières du climat et du sol, tend naturellement à étouffer toutes les autres. C'est une lutte silencieuse, mais sans trêve... Dans le monde animal, la même lutte se reproduit, seulement avec plus de mouvement dramatique et de bruit ; ce n'est plus un étouffement silencieux et insensible ; le sang coule, et l'animal déchiré, dévore, torturé, remplit l'air de ses gémissements. L'homme enfin, animal parlant, introduit la première phrase dans cette lutte, et cette phrase s'appelle le patriotisme.
Venait ensuite, sous ce litre, « Le socialisme espagnol », la traduction d'une Adresse « Aux ouvriers des autres pays », publiée par le journal la Legalidad, paraissant à Gracia (Catalogne). Cette Adresse, pleine d'une ardente et naïve confiance, m'avait vivement touché, et je l'avais traduite en conservant de mon mieux l'accent de l'original ; elle disait :
Nous vous saluons, ouvriers éclairés (ilustrados) des pays qu'on appelle étrangers.
Pour nous, qui vivons du travail, qui ne voulons d'autre patrie qae la grande patrie du travail, source de tout bien, vos pays ne sont pas étrangers, vous n'êtes point des étrangers vous-mêmes : vous êtes nos véritables frères. A bas les frontières !
Vers vous nous tenons nos regards dirigés ; vers vous nous dirigeons nos pensées, afin que de vous notre intelligence reçoive une meilleure nourriture, en quantité et en qualité.
Les idées nouvelles viennent de vous. L'émanciiiation du peuple travailleur a été commencée par vous. Salut donc, salut fraternel.
. . . Tremblez, tyrans de tous les pays : les ouvriers s'éveillent déjà de la funeste léthargie où votre des[)otisme les tenait assou[)is... La rédemption du prolétariat a[»proehc. Les ouvriers de tous les pays sont frères.
La quatrième page était occupée par l'article écrit le 2G mai, ù l'occasion de la mort de la pauvre Jeanne Brisméc. Le voici :
i6o l'im'Ehnationale
Jeanne Brismée.
Nos amis se souviennent de l'arrestation du comjiagnon Ilins, scfrélair-e du Conseil j^rnéral belge de l'Internationale. Les crimes de Ilins, on les eonnail : une gi'ève venait drclalcr à S(;raing, le sang coulait ! Ilins exhorte les ouvriers à reprendre le travail, à éviter par tous les moyens l'émeute qui ne pouvait ([ue nuire à leur cause ; sa voix l'ut écoutée, et une grande partie des ouvriers reprirent leurs travaux. De retour à Bruxelles, il apprend qu'une grève vient d'éclater dans le Borinage, et, pendant que l'autorité rétablit l'ordre à coups de baïonnettes, lui réussit à empêchei' le désordre par ses conseils. Une pareille conduite méritait une récompense : l'autorité, (jui avait appris son dévouement, la lui réservait.
Hins, enl'ermé à la prison des Petits-Carmes, a été tenu au secret pendaTit quatre semaines. Sa jeune l'emme, malade et enceinte de six mois, demanda inutilement la permission de le voir. Soutenue par deux amis, elle se rendit chez le juge d'instruction : le triste état de la pauvre femme, qui crachait le sang, et qui suppliait qu'on lui permît de voir son mari, fût-ce en présence des gendarmes, ne toucha pas le représentant de l'ordre bourgeois, qui resta inexorable. M^^^ Hins rentra chez elle et se mit au lit pour ne plus se relever. Une requête adressée au procureur général, M. deBavay, signée par une vingtaine d'avocats et motivée par l'état de santé extrêmement grave de M"i^ Hins, qui souiTrait d'une hypertrophie du cœur, ne réussit pas davantage à obtenir la liberté provisoire de son mari. Enfin le vendredi i4 mai, la justice ( on appelle cela la Justice, par une atroce dérision) — la justice a dû relâcher Hins et d'autres socialistes emprisonnés comme lui, iinstruction la plus minutieuse noyant pu relever le moindre délit à leur charge.
Hins a été rendu à la liberté juste à temps pour recueillir le dernier soupir de sa femme. Celle-ci, frappée au cœur, a expiré trois jours après. Elle avait vingt-deux ans, et il y avait huit mois qu'elle était mariée.
Voilà comment le gouvernement belge combat l'Internationale. Il assassine les femmes.
Mercredi 19 mai. la morte a été conduite à sa dernière demeure. « Longtemps avant l'heure du funèbre convoi, dit le Peuple belge, la rue des Alexiens était envahie par la foule des citoyens dont la présence devait être la protestation de la population entière contre un nouveau crime de la loi, et, autant qu'il se pouvait, la réparation civique d'un des actes les plus odieux commis par le régime actuel. Travailleurs du peuple et de la bourgeoisie, représentants de la presse, du barreau, du commerce, fonctionnaires, se confondaient là dans un même sentiment de réprobation pour le gouvernement, de pitié pour les victimes, et de deuil pour le drapeau de la liberté et du droit couvert d'une nouvelle tache sanglante. A cinq heures, de l'humble maison de l'imprimeur Bi*ismée, père de M°'<' Hins, sortait le cercueil contenant la jeune mère avec l'enfant mort dans son sein. Nous renonçons à décrire l'impression qui, à ce moment, se lisait sur toutes les faces ...»
Les différentes Sociétés ouvrières de Bruxelles, les Sections de l'Internationale de Liège, de Gand, d'Anvers, de Bruges, etc., les
associations politiques et rationalistes, la presse socialiste et républicaine, avaient envoyé des délégations à la funèbre cérémonie. Onze discours furent prononcés sur la tombe. Nous reproduisons celui d'Hector Denis, rédacteur à la Liberté :
« Compagnons,
« La mort a beau frapper dans nos rangs comme une aveugle complice des réactions politiques, elle n'en donne pas moins de cruelles leçons à ceux qui se font un jeu des douleurs et des aspirations du peuple... La société nouvelle, dont le règne va venir, a recueilli dans la poussière du vieux monde la dignité humaine, et la porte si haut, que quiconque reste encore attaché à toutes les choses passées doit pâlir, et quiconque croit à la société future se sent pris d'un enthousiasme involontaire, en dépit des larines que nous versons ici.
« Rien n'arrête, ni la souHrance ni la crainte, ceux qui servent la cause de la justice. Nous avons vu, il y a trois semaines, Jeanne Brismée, brisée par le mal qui l'emporta, se traînant péniblement vers le cabinet du juge d'instruction, pour demander à voir enfin son mari qu'on avait emprisonné. Elle fut accueillie par un refus inexorable, et, pendant qu'appuyée sur des amis fidèles elle retournait à la maison paternelle, d'où elle ne devait plus sortir, elle exhalait en même temps tout son amour et toute sa foi dans un avenir meilleur pour le peuple. — « Quand viendra donc la justice », nous disait-elle, unissant les deux plus beaux sentiments de l'homme, « quand me « rendra-t-on mon mari? » Son mari, on le lui a rendu, vous le savez, pour qu'il reçût son dernier soupir; mais la justice, elle, n'est pas encore venue.
« ïoi qui combattis pour elle, ne désespère pas pourtant, nous sommes à son œuvre ; nous fonderons cette République sociale que tu rêvais, nous la ferons aussi ferme, aussi courageuse, aussi dévouée que toi. Ton dernier mot, expression de tes douleurs, fut : «La police « m'a tuée ! » Eh bien, nous le jurons sur ta dépouille encore tiède, notre République sociale, la police ne la tuera pas !
« Repose donc en paix, pauvre fille du peu})le, dans les cœurs qui ne battent que pour le peuple ; ta mort, sacrifice à la justice bourgeoise, nous promet l'avènement de la justice humaine. »
Le numéro se terminait par l'avis suivant :
Meeting
des Sections internationales do la Cbaux-de-Fonds, du Loclc et du Val do Saint-Imier,
Dimanche 3o mai, à doux heures ai)rès-midi , à l'hôtel de la Croix-Fédérale, sur le Crèt-du-Locle.
Ordre du joui* : Quels sont les moyens de réaliser le but de l'Internationale ?
Nous recommandons à nos amis cette importante réunion.
Le samedi 29 mai, Bakouninecl Hong quittèrent Genève pour se rendre dans le Jura : lleng s'arrêta à la Ciianx-de-Fonds ; Rakouiiiiio vint au Loclc, où il arriva à trois heures. Le soir, il y eut au Corolo intornalional du Locle une réunion préparatoire, dans laquelle se inanilosla uiio coni-
i6ii l'inteunationale
plèle unanimité de senliincnis, présage heureux pour la grande assemblée du lendemain. Au eours de eelle réunion, nous vîmes arriver deux hôtes inattendus, qu'avait attirés la euriosité : e'étaient deux des abcjnnés du Profères dont l'erron m'avait envoyé les noms le ii mars : le major polonais Valérien Mroczkowslii, habitant Vevey, où il vivait avec la i)rincesse Obolensky, et un jeune genlilhomme russe, Nieolas Joukovsky, habitant Clarcns. lîakounine, qui ne les attendait pas plus ([ue nous, les re(;ut avec eordialité, et nous les ])résenla sous les noms familiers de « Mrouk » et « Jouk » '. Mroczkowski dut quitter la Suisse peu de temps après, et resta pour la plupart d'entre nous un étranger ; Joukovsky, par contre, d'un caractère éminemment sociable, devint promplement un camarade généralement aimé ; il avait épousé Adèle Zinovief, petite-lille du ctdèbre général Jomini, une lémme d'élite, à l'inteUigence droite et au cœur vaillant, hautement honorée de tous ceux qui la connaissent.
Le dimanche après-midi, les internationaux loclois s'acheminèrent vers l'auberge où, sur le Crèt-du-Locle, à une demi-lieue du village, devait avoir lieu le meeting. Il faisait une pluie battante, qui n'empêchait pas les socialistes, jeunes et vieux, de marcher joyeusement. Au Crêt-du-Locle, ils furent bientôt rejoints par de nombreux membres de la Section de la Ghaux-de-Fonds, et par quelques camarades du Val de Saint-lmier. La vaste salle de l'auberge, qui servait habituellement de salle de danse et pouvait contenir plus de deux cents personnes, les petites salles, les corridors, les escaliers, tout était encombré de monde ; il était même venu du Val de Ruz — la région agricole du canton de NeuchAtel — un certain nombre d'ouvriers qui voulaient fonder dans ce district une Section del'lnternationale. Franck, de la Chaux-de-Fonds, fut désigné comme président ; Aug. Spichiger et Adhémar Schwitzguébel, comme vice-présidents ; Ch. Monnier, Fritz Robert et Jules Wirz, comme secrétaires ; je fis un exposé de la question à traiter, puis Bakounine, Heng, Schwitzguébel, Fritz Robert parlèrent successivement. Perron avait adressé au meeting une lettre dont il fut donné lecture. J'écrivais le lendemain :
L'assemblée a été d'un calme et d'une dignité admirables, et nos idées ont remporté le plus éclatant triomphe. Les propositions que j'ai formulées à la fin du meeting ont été adoptées à runanimité moins trois voix. Un Loclois qui a voulu nous contredire a été écrasé par Bakounine ; un Genevois qui a proposé lui vivat à la patrie suisse a été hué et a dû faire des excuses : il n'y reviendra plus. (Lettre du 3i mai 1869.)
Voici le texte des quatre résolutions votées par le meeting : Résolutions votées par le meeting du Crêt-du-Locle, le 30 mai 1869.
i» Le meeting, tout en reconnaissant que la coopération est la forme sociale de l'avenii', déclare que, dans les conditions économiques actuelles, elle est impuissante à émanciper le prolétariat et à résoudre la question sociale.
1. On a vu plus haut, pages 120 et 131, que Mroczkowski et Joukovsky avaient fait partie de ce groupe de membres de la Fraternité internationale dont le conflit avec Bakounine, en janvier 1869, avait amené la dissolution de cette organisation secrète (détail qui, je le répète, ne m'a été révélé que par la lecture de l'ouvrage de Max Nelllaui. Mroczkowski était, ainsi que la princesse Obolensky, sous l'influence de Nicolas Outine (sur Outine, voir plus loin, pages 227 ef suivantes) ; Joukowsky subit également cette influence pendant un temjis, par l'intermédiaire de sa bellesœur M""' Olga Levachof, mais s'en affranchit plus tard. Bakounine ne me donna aucun détail : mais quelques paroles par lesquelles il m'avertissait de me tenir sur la réserve me firent comprendre que « Mrouk » et « Jouk » n'étaient pas ou n'étaient plus de son intimité, bien qu'il les traitât en camarades.
2° Le meeting demande au Conseil général de Londres de mettre à l'ordre du jour du Congrès de Bàle la question d'une organisation plus efficace et plus réelle de l'Internationale, afin que le prolétariat puisse opposer à la coalition de la bourgeoisie et des Etats une puissance capable d'en triompher.
3° Le meeting approuve la manière dont l'Egalité et le Progrès défendent les principes socialistes, et répudie complètement la ligne de conduite adoptée par la Montagne.
Il déclare en outre que l'Internationale doit s'abstenir complètement de participer à la politique bourgeoise.
4" Le meeting demande que la propriété collective et l'abolition du droit d'héritage soient discutés dans le journal Y Egalité.
Bakounine revint le soir ^vec nous au Locle, où cette fois je n'avais pu lui offrir l'hospitalité chez moi ; je l'accompagnai à son hôtel, et nous causâmes encore longuement. Le lundi il se rendit à la Chaux-de-Fonds, où on l'avait appelé, pour y prendre part à une réunion de la Section de l'Internationale. Voici ce qui s'était passé : GouUery, qui n'avait pas osé paraître au meeting, avait déclaré le lendemain à son entourage que s'il eût été présent, il aurait aisément réfuté les arguments de ses adversaires; les collectivistes de la Chaux-de-Fonds lui offrirent alors de lui en fournir immédiatement l'occasion, et ils convoquèrent une séance pour le soir même, priant Bakounine de s'y trouver pour soutenir une discussion publique contre Coullery. La séance eut lieu, et, comme je viens de le dire, Bakounine s'y rendit. Il y prit la parole: mais Coullery avait cru prudent de rester chez lui ; cette reculade après sa bravade du matin fut considérée comme l'aveu de sa défaite'. Bakounine repartit pour Genève le mardi matin.
L'adversaire ainsi mis en échec essaya néanmoins de prendre sa revanche. Coullery avait conservé des partisans à la Chaux-de-Fonds. Attaquant avec violence le Progrès et son principal rédacteur dans son journal la Montagne, il chercha à transformer une lutte de principes en une question de personnes. Dès le surlendemain du meeting, il me faisait poursuivre par ministère d'huissier, réclamant de moi le paiement immédiat de la somme de 63'3 fr. 54 c. que l'Association internationale des travailleurs lui devait pour l'impression du Compte-rendu du Congrès de Lausanne (voir ci-dessus page 107) : mesquine vengeance qui ne devait aboutir, comme on le verra plus loin, qu'à le déconsidérer aux yeux de toute l'Internationale. Coullery avait accepté du Comité fédéral romand, après le Congrès romand de Genève, le paiement d'un à-compte : il avait donc reconnu que c'était ce Comité qui était le débiteur responsable ; et le bon sens indiquait que, s'il s'adressait à un tribunal pour me faire condamner, personnellement, à payer ce que le Comité lui devait, il serait débouté d'une semblable prétention.
Bakounine imagina, pour aider nos amis de la Chaux de-Fonds dans leur lutte contre le « coullerysnie », d'écrire une lettre destinée à Fritz Robert, dont l'attituden'étaitpasaussi décidée que nous l'eussions désiré. II m'envoya celte lettn^ pour être remise par moi au destinataire, si je jugeais qu'elle pût produire un effet utile. Voici ce curieux document, que j'ai conservé :
Ce 7 juin 18C9.
Mon cher Fritz Robert, Il est incontestable ([ue la Section de la
Chaux-de-Fonds est fort malade, et que celte nudadie exerce déjà et,
si elle dure, ne manquera pas d'exercer encore davantage un ellel
funeste sur le développement et sur l'oi-ganisation délinilive de l'iii-