‹ L'Internationale; documents et souvenirsChapitre 94 sur 314 · Schweitzer · texte numérisé non relu

Schweitzer

3. Marx avait écrit de Herzen que a ce demi-Russe, qui n'est pas Moscovite à demi, a prédit sérieusement le rajeunissement de l'Europe par le knout et une infusion obligatoire de sang kalmouk >■> (Das Kapilal, erster Band, 1867, page 763). Il a supprimé cette phrase dans la traduction russe (par Lopaline), ainsi que dans les éditions suivantes, pour ne pas s'aliéner les sympathies des socialistes russes, qui furent ses premiers lecteurs.

■ Nous laissons à Bakouninc le soin de répondre dans le Réveil même — et nous savons qu'il va le faire — aux calomnies qui le concernent personnellement. Nous ne comprenons pas qu'un journal rédigé par M. Delescluzc, qui est un honnête homme, aiti^u accueillir des infamies semblables, et nous sommes assurés que le Réveil, mieux informé, fera bonne justice des vilenies de M. Maurice Hess.

"Venons à ce qui touche l'Internationale. Qu'est-ce que c'est que ce prodigieux projet de transférer le Conseil général à Genève ? Lequel de nous, nous vous le demandons, socialistes de la Suisse romande, avait rêvé une chose pareille ? Nous voilà donc transformés en ténébreux conspirateurs, recevant les directions d'un agent du gouvernement russe, intriguant contre le Conseil général de Londres, et minant sourdement — ce sont les expressions de M. Maurice Hess — l'organisation de V Internationale! Vous en doutiez-vous, vous tous qui luttez avec nous contre le privilège bourgeois, qui cherchez à créer partout des associations ouvrières et à les affilier à l'Internationale, qui combattez pour l'Internationale, qui êtes persécutés pour l'Internationale, vous en doutiez-vous qu'on allait vous représenter au publie parisien comme cherchant à détruire l'Internationale !

Ah ! prenons bien garde, compagnons, à cette tactique infernale de nos adversaires, qui cherclient à nous tuer par le poison du soupçon et de la défiance mutuelle.

Et qui est ce M. Maurice Hess, qui sait si bien mentir? Si c'était un adversaire déclaré, on ne se donnerait pas la peine de répondre. Mais c'était un délégué au Congrès de Baie. Oui, M. Hess a siégé au Congrès, au bureau du Congrès, parmi les secrétaires allemands ; ce n'est donc pas par ignorance qu'il a péché. Comment s'expliquer l'attaque inqualifiable et les imputations absurdes qu'il a publiées dans le Réveil ? Nous savons, il est vrai, que Bakounine a grièvement blessé l'amour-propre de M. Hess en lui disant ce quil pensait d'une brochure de sa façon ; mais est-ce ainsi qu'on se venge d'une critique

littéraire ?

Dans le même article, M. Hess divise les délégués deBàle en deux camps : les communistes russes et les collectivistes de V Internationale. Nous ne savons trop quels sont ceux qu'il désigne par ce dernier titre ; mais sous la dénomination de communistes russes il entend évidemment ceux qui ont voté dans le même sens que Bakounine, c'est-à-dire les Belges, une partie des Allemands, le plus grand nombre des Français, les Suisses, les Italiens et les Espagnols. Entre les collectivistes de V Internationale et les communistes russes, c'està-dire entre M. Hess et nous, il y a — c'est lui ([ui le dit — toute la différence qui existe entre la civilisation et la barbarie, entre la liberté et le despotisme, entre des citoyens condamnant toute sorte de violences, et des esclaves habitués aux agissements de la force brutale.

I Les collectivistes de V Internationale, ajoute M. Hess, pensent que la révolution politique et la démocratie radicale doivent précéder la

\ révolution et la démocratie sociales.

Dans tout ce verbiage, et au milieu des équivoques que M. Hess voudrait faire naître, il n'y a de clair qu'une chose : c'est l'aveu contenu dans ces dernières lignes. M. Hess, qui au Congrès do Bàle

224 L'INïEHNATIONALE

n'a |»oint fait de déclaration de principe nette et IVanclie, laisse voir niaiiitcnanl le lond de sa j)ens(''e : il voudrait, coimnc tous les radicaux, exidoiter le socialisme au profit de la politique bouij^eoise. Nous connaissons cette rengaine de la rrvolulion j)oliti(jU(' qui doit précéder la révolution sociale. Ce sont les lioninies (|ui prôchent ces choses-là qui cherchent à détoui'iier rinternalionalr <le son véritable but: pour nous, nous nous en tenons au proj^raninie de notre grande Association, tel qu'il a été exprimé dès le début, et nous ])ersistei'ons à refuser de nous associer à tout mouvement politique (fiii n'aurait pas pour but immédiat et direct V émancipation cumplètc des travailleurs.

Il est inutile, après les nombreux articles dans lesquels nous avons fait connaître les principes de notre socialisme, cle déclarer que, malgré les allirmations ridicules de M. Hess, nous ne sommes ni cotnmunistes ni russes, que la barbarie et le despotisme sont justement ce que nous voulons détruire, que nous défendons la cause de la ciçilisation et de la liberté ; enfin que c'est nous qui avons créé le terme de collectivistes pour l'opposer à celui de communistes, et que c'est à nous surtout, par conséquent, qu'il appartient de prendre le titre de collectivistes de V Internationale .

Bakounine quittant Genève, quels étaient les hommes auxquels allait incomber la tâche de continuer dans cette ville la propagande du socialisme révolutionnaire et de lutter contre l'esprit bourgeois de la fabrique ? Serno-Soloviévilch, qui avait rendu de si grands services pendant les grèves de 1867 et 1868, était mort, et sa mort était une grande perte pour l'Internationale genevoise: s'il eût vécu, son influence eût pu contrebalancer jusqu'à un certain point celle de la colerie réactionnaire. De son vivant, les intrigants l'avaient poursuivi de leur liaine et de leur basses calomnies ; quand on l'eut enterré, ses adversaires, trouvant politique de tâcher de taire oublier leur attitude, n'osèrent pas s'opposer à l'érection du monument qui lui lut élevé au cimetière, avec les souscriptions des ouvriers du bâtiment principalement. « Serno-Soloviévitch, dont ces messieurs parlent aujourd'hui avec des larmes de crocodile dans les yeux, et qui fut certainement l'un des membres les plus utiles et les plus dévoués de l'Internationale de Genève, avait été traité publiquement par eux d'espion russe» (Bakounine, Rapport sur l'Alliance, portion inédite, p.S^). Brosset, si énergique autrefois, n'était plus le même, surtout depuis qu'il avait perdu en sa femme, comme l'a écrit Bakounine dans son Rapport sur V-AUiance, « un cœur fort, une amie constante, qui était son bon génie inspirateur ». Restaient Perron et Robin.

« Perron, par l'exaltation désintéressée de ses principes, et surtout par sa profonde amitié pour Serno-Soloviévitch, dont il prit toujours noblement la défense, s'était attiré de bonne heure les haines de ses concitoyens genevois. Mais c'est surtout à partir de la fin de t868, après le Congrès de Bruxelles, alors qu il fut le fondateur et le principal rédacteur du journal YEgalité, qu'il devint le bouc émissaire de la bonne société genevoise. 11 tut le malheur, en outre, de léser les intérêts et de blesser la vanité d'un typographe féroce, M. Crosset, et d'attirer sur lui sa haine personnelle. M. Crosset devint le centre d'un groupe en partie avoué, mais en i)lus grande partie anonyme (M. Henri Perret et beaucoup d'autres chefs de la fabrique eu étaient), qui déversa ses calomnies contre Perron. Je gagnai mes premiers ennemis dans l'Internationale [de Genève] en prenant hautement la défense de Perron, avec lequel j'étais lié d'amitié. » (Bakounine, Rapport sur V Alliance, portion inédite, pages .57-58).

On a vu que Perron avait dû abandonner YEgalité pendant les mois de juillet et d'août II en reprit la direction à la veille du Congrès de Bâle ; en

octobre, il céda cette direction à Robin, qui disposait de plus de temps que lui ; mais il continua à s'occuper du journal avec zèle jusqu'en janvier 1870.

Robin était un nouveau-venu en Suisse. Très dévoué, actif, intelligent, possédant une sérieuse culture scientifique (c'est un ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Paris, licencié es sciences), il s'était donné passionnément à la propagande du socialisme révolutionnaire. Il avait des défauts : l'esprit de système, un caractère pointilleux et agressif, la manie d'attacher de l'importance à de petites inventions généralement bizarres ; c'est ainsi qu'il imagina de faire fabriquer des médailles dites « de l'Internationale », dont il se promettait merveille pour la propagande, et de faire imprimer quantité de petites feuilles volantes, destinées à être soit distribuées, soit, gommées au verso, collées partout, placards minuscules, sur les murs des maisons, les portes des édilices, les rochers et les troncs d'arbre en pleine campagne, les poteaux du télégraphe le long des routes, etc. Mais les qualités, chez Robin, l'emportaient alors sur les défauts ; et ses travers, qui nous faisaient sourire, et parfois nous agaçaient un peu, ne m'empêchaient pas d'avoir pour lui beaucoup d'estime et d'amitié.

Perron et Robin s'entendaient fort bien', et l'on put espérer que leur collaboration produirait des résultats utiles. L'Egalité, sous leur direction commune (Robin remplaça Bakounine au Conseil de rédaction), prit un caractère nouveau, où la personnalité de Robin, surtout, marqua son empreinte. Sur leur initiative, en outre, il fut décidé que des réunions générales hebdomadaires d'étude et de discussion, qui, l'année précédente, s'étaient tenues au cercle des Quatre-Saisons tous les mercredis pendant l'hiver, seraient reprises au cercle du Temple-Unique : la première eut lieu le 20 octobre, et on y adopta un programme de questions à discuter ; les autres se suivirent régulièrement de semaine en semaine jusqu'au I" décembre ; dans les n" ^o et 4i de l'Egalité, Robin, pour faciliter la tenue de ces séances, publia une espèce de manuel des formes en usage dans les assemblées parlementaires.

Dès la seconde de ces réunions (27 octobre), on vit monter à la tribune un émigré russe, Nicolas Online, que j'ai déjà eu l'occasion de nommer, et qui fit ce jour-là sa première apparition dans l'Internationale genevoise : il prononça un éloge des Trades Unions anglaises, qu'il donna comme des modèles de solidarité et de bonne organisation de la résistance. C'est en réponse à cette harangue d'Outine que Bakounine, qui était présent, parla pour la dernière fois à Genève ■ : il fit observer que les Trades Unions avaient un but beaucoup moins radical que l'Internationale; que les premières ne cherchaient qu'à améliorer la situation de l'ouvrier dans le milieu existant, tandis que la seconde poursuivait la transformation sociale complète, la suppression du patronat et du salariat; et il insista sur l'utilité de ne pas perdre de vue l'émancipation entière des ouvriers par la révolution sociale (Egalité, n" ^i). Outine inspirait à Bakounine une vive antipathie et une défiance qui n'était que trop justifiée, ainsi que le prouva la suite des événements. Le procès-verbal de la réunion du comité de la Section de l'Alliance du 17 septembre nous montre le vieux révolutionnaire mettant en garde ses amis : « La recommandation est faite par le président (Bakounine) d'être très sévère pour l'acceptation de nouveaux membres dans notre sein, et il dit en outre de ne jamais accepter les citoyens Outine, Troussof ' et consorts, étant tous des intri-

1. A son arrivc^e à Genève, Robin, on l'a vu, reçut d'abord l'hospitalité de iialiounini^. Il était venu seul, ayant laissé en iiol^Mquo sa femme et ses enfants, qui. en septembre, le rej()if,'iiiront à Bille |it>ntianl le Congrès. Quand il les eut ramenés av(^e lui à Genève, Perron, exécuteur testamentaire de Serno-Soiovir^viteti, installa la famille Hobin dans l'appartement meuble (ju'avait occupé Serno. appartement dont 1(^ loyer avait été payé d'avance pour une année entière.

2. A l'exeeplion d'une circonstance unique au printemps de 1870, le 10 avril.

3. Troussof était le secrétaire du journal rus.ie d'Outine, l.a Cauite du Peuple. Comme son patron, il flt, quelques années plus lard, sa soumission au j^ouvernement, et acheva ses jours en fidèle sujet du tsar.

2Ï26 t.' INTKKN ATI ON A I.K

gants qui cherchent à saisir ce qui se passe chez nous ». Perron et Robin ne voulurent pas tenir com7)tc de cet avertissement ; ils adiniiont Outinc dans ]eur amitié, après le dcpart de Bakouninc, comme un collaborateur utile. Ils s'en repentirent quand il lui trop tard.

Le Jiappor-l sur r Alliance, de IJakounine, contient (pages 88-1 lo) deux chapitres (inédits) intitulés : (Uimpai^ne désastreuse de Perron et de linhin (niilomne et hiver J H(Uj-J 8yo), et: Oatine, le Macthabéc et le liothschild de V Internationale de Genève. Ils sont trop longs pour être reproduits ici ; mais j'en donnerai une analyse qui ne sera pas inutile au lecteur : après avoir lu, par anticipation, le jugement porté par Bakounine sur les faits que j'ai à raconter dans le prochain chapitre, on saisira mieux l'enchaînement et la portée de ceux-ci.

Perron et Robin — je résume l'exposé de Bakounine — étaient par système opposés à l'existence de la Section de l'Alliance ; et ils négligèrent par conséquent de s'appliquera entretenir la vie intérieure de cette Section, où, par la propagande individuelle, on pouvait exercer une influence efficace, et qui était le seul endroit où ils eussent pu se mettre en contact avec les ouvriers du bâtiment. Ils ne voulurent avoir recours, pour la propagande, qu'aux assemblées générales, aux grandes réunions où on ne cause pas, où on prononce des discours du haut de la tribune. Il ne faut évidemment pas faire fi des assemblées générales ; elles sont utiles, nécessaires même dans les grandes occasions ; mais, pour s'assurer une majorité consciente, —non une majorité d'emballement qui est à la merci des tirades enfiammées d'un orateur, ou une majorité qui a été formée par des intrigues ourdies derrière les coulisses, où des comités donnent un mot d'ordre, — une préparation individuelle antérieure, dans des réunions peu nombreuses qui offrent l'occasion de causer et de s'éclairer, est indispensable. D'ailleurs, dans les assemblées générales, il est impossible de reconnaître les meilleures individuafités, les caractères trempés, les volontés sérieuses, les hommes qui dans les ateliers exercent une influence légitime sur leurs camarades : ce ne sont pas ordinairement ceux-là qui parlent; ils se taisent et laissent parler les autres. Perron et Robin, «amants platoniques du parlementarisme quand même », voulaient donc s'adresser toujours au grand public, tout faire dans et par les assemblées générales ; ils dédaignaient la propagande individuelle : et ce fut là leur tort.

Ils exercèrent, par leur manière d'être, sur les réunions de l'Alliance, une influence fâcheuse. Ici je cite le texte même de Bakounine :

Par l'intimité réelle, par la confiance mutuelle qui y régnait, on s'y sentait précédemment en famille. Sous leur souffle sceptique et glacial, toute la flamme vive, toute la foi de l'Alliance en elle-même diminuèrent à vue d'œil et finirent par s'évanouir tout-à-fait. Robin a dans toute son apparence quelque chose de nerveux, de taquin, qui, contrairement à ses meilleures intentions, agit comme un dissolvant dans les associations ouvrières. Perron, avec son air froid, une certaine apparence de sécheresse genevoise, à la fois dédaigneuse et timide, et qui exprime si mal la sensibilité et la chaleur cachées de son cœur, repousse plutôt qu'il n'attire, — il repousse surtout les ouvriers du bâtiment, dont il semble dédaigner l'ignorance et la grossièreté. C'est en grande partie la faute de Perron et de Robin, par exemple, si Duval nous a lâchés : ils trouvaient tous les deux que Duval était un sot, un blagueur, et ils le traitèrent comme tel ; ils eurent tort. Je connaissais, moi aussi, tous les défauts de Duval, mais tant que je restai là il nous fut complètement dévoué et souvent fort utile. Si j'étais resté à Genève, il ne nous eût jamais abandonnés, I car j'avais pour habitude de ne dédaigner et de ne jamais délaisser

aucun de nos alliés. Je ne me contentais pas de nos jours de séance, je tâchais de les rencontrer chaque soir au cercle, m'efforçant d'entretenir toujours en eux les bonnes dispositions. C'est un travail quelquefois assez ennuyeux, mais nécessaire ; faute de ce travail, Robin et Perron se sont trouvés, au jour de la crise, sans appuis, sans amis, et la désertion de Duval, très influent dans la Section des menuisiers, nous a causé un grand mal.

, . . Donc, l'action et la propagande individuelles de Robin et de Perron, infatués exclusivement de leur chère publicité et de leur propagande à grand renfort de coups de tambour et de distribution de petites médailles ', étaient nulles; et, à cause de cela même, leur action, tant par le journal que dans les assemblées populaires, était condamnée d'avance à un fiasco complet.

Perron et Robin avaient cru à la possibilité d'apaiser, par un langage conciliant, l'hostilité des meneurs de la fabrique. Ils ne songeaient point à faire des concessions de principes ; mais ils espéraient que, par une certaine façon de s'y prendre, ils amèneraient la « fabrique » à adopter, ou au moins à tolérer, les idées contre lesquelles elle avait si violemment protesté. Il y eut d'abord, en effet, une réconciliation apparente ; et VEgalité, ayant baissé de ton et évité les questions brûlantes, mérita pendant quelque temps les éloges de Grosselin. « Mais à moins de s'annihiler et de trahir sa mission, on ne pouvait garder plus longtemps dans le journal celte attitude inofl'ensive : et voilà que ces choses terribles, la propriété collective, l'abolition de l'Etat, l'athéisme, la guerre déclarée à toute politique de compromission, recommencèrent à y montrer le bout de l'oreille ; et à mesure qu'elles reparaissaient se soulevait aussi l'orage que ces questions doivent produire infailliblement et toujours dans les consciences bourgeoises. Les protestations recommencèrent contre l'Egalité; et comme Robin est extrêmement nerveux et peu endurant, la guerre se ralluma de plus belle. » Le dénouement fut ce qu'il devait être : « Perron et Robin avaient délaissé les ouvriers du bâtiment, et ils n'avaient pas gagné ceux de la fabrique ; de sorte qu'alors qu'ils s'imaginaient avoir pour eux presque toute l'Internationale de Genève, ils n'avaient en réalité personne, pas même Outine, leur protégé, leur fils adoptif » ; et lorsque, le conflit étant devenu aigu, ils n'y virent plus d'autre issue que de donner leur démission et d'abandonner le journal, «personne ne les retint, et personne ne pleura. Outine, le petit serpent réchaulîé dans leur sein,, n'aspirait qu'au moment où, armé de sa blague formidable, de son front d'airain, et de ses quinze mille francs de rente, il pourrait recueillir leur succession. Robin partit pour Paris, Perron se retira boudeur sous sa tente, et Outine remplit tout seul le vide qu'avait fait leur retraite simultanée. »

Nicolas Outine — puisque cet insignifiant personnage joua un moment un grand rôle, non seulement à Genève, mais dans l'Internationale tout entière, il faut bien le faire connaître — était « le lils d'un très riche Israélite, faisant le commerce de l 'eau-de-vie, le commerce le plus sale et le plus lucratif en Russie ». De i8(ii à i86'3, il avait été étudiant à l'Université de Saint-Pétersbourg : « c'était le moment de la grande agitation politique et socialiste en Russie; on conspirait alors sans danger; le gouvernement, frappé de stupeur, laissait faire : on peut s'imaginer si M. Ouline dut s'en donner ».

Il se dit — continue Bakounine — le disciple, l'ami de Tchernychevsky : mais je suis sûr qu'il ment. Tchcrnychevsky était un homme trop intelligent, trop sérieux, trop sincère, pour avoir pu

Page 1