CHAPITRE XXII
L'Internationale à Brest.
DETAILS SUR L'ORGANISATION DE LA SECTION DE BREST ET LE NOMBRE DE SES MEMBRES. — AGISSEMENTS DE CETTE SECTION AU LENDEIOJH DU DÉSASTRE DE SEDAN. — ELLE FORME UN COMITÉ DE SURVEILLAIICB ET DE DÉFENSE NATIQNALE. — RÉUNIONS TENUES LES 28 SEPTEMBRE ET l**" OCTOBRE 1870. — DES DISCOURS INCENDIAIRES Y SONT PRO- NONCÉS PAR LES CHEFS DE L'INTERNATIONALE. — ILS SONT ARRÊTES LE 2 OCTOBRE SOUS INCULPATION DE COMPLOT ET d'eXCITATION A LA GUERRE CIVILE. — RÉCIT DES ÉVÉNEMENTS QUI MOTIVERENT CETTE ARRESTATION.
. La section de Brest fut organisée au mois de septembre 1869 par le citoyen Pindy, de Paris * : elle ne comprenait à cette époque qu'un noyau de six membres. Ces nouveaux sociétaires avaient versé le montant de leurs cotisations entre les mains de Pindy, qui leur avait délivré une carte de rinternationale signée par lui. Parmi ces recrues figuraient : Ledoré (Constant-Eugène), 29 ans, écrivain employé à la comptabilité du port (direction d'artillerie), l!un des amis d'enfance de Pindy, affilié le 6 septembre 1809 ; Plouzané (Claude-Marie- Victor), 52 ans, ouvrier tonnelier, dont l'affiliation avait eu lieu le mùine jour ; Trégukr (Pierre), 25 ans, mécanicien, affilié le G septembre; Le Chkne (Augustin), 39 ans, ouvrier mécanicien au port ; Plouzané (Célestin) (affiliation du G sejjtembrc 18G9) 19 ans, ouvrier plâtrier ; Couchuuron (Jean- Victor), 22 ans, voilier au port.
i Piii'ly, onrrior nionnisitT, natif cJ.- lîrcn, l'nn des membres ]o5 plus impiTiîuî: ; 't I. s j);ijs a.'iifs do la f.'.!. lali. n [lansienno, di'vcnii plus lard mem:,r.' .io i.i Co.iiniiino. et crduii.d commanJaiil TlicMel do ville, a élé pris et fusillé à Viii .iiiiv , lo iiS mai.
Au mois de mars 1870, le nombre des adhérents n'avait pas dépassé douze. — Le 7 avril suivant, Ledoré (Constant) était nommé secrétaire correspondant de cette section et s'adjoignait en qualité de secrétaire auxiliaire le plâtrier Plouzané. C'est à la même époque qu'il échangeait avec son ami'Pindy ces fameuses lettres chiffrées dont nous nous sommes déjà occupé : il entrait également en relations avec Combault et Malon dont il avait fait connaissance dans un récent voyage à Paris. Quelques jours plus tard, des statuts étaient élaborés ; le 23 avril , le journal la Marseillaise publiait, sous la signature des deux secrétaires Plouzané et Ledoré, une déclaration do la section de Brest annonçant son intention de se fédérer avec celles de Paris (Tome !•% annexes, pièce Y, page 346).
Des réunions hcbdomadah*es étaient tenues au domicile de Ledoré : on y recevait les adhésions ; on y discutait sur les événements du jour. La plupart des feuilles démagogiques do Paris y étaient lues et commentées.
La cotisation mensuelle était do 1 franc.
La section de Brest, dont les agissements anti-plébiscitaires étaient connus, ne pouvait échapper aux persécutions dirigées au mois de mai contre les membres de la branche française. Nous avons indiqué (tome P', page 107^ annexes, pièce U) le résultat des poursuites intentées aux sectionnaires de Brest : sLx d'entre eux furent frappés, le 23 juillet 1870, do peines variant de trois mois à dix jours d'emprisonnement. Celaient les deux frères Ledoré, Plouzané, père et IHs, Tiiéguer et
MOALLIC.
Ces « nobles victimes du despotisme césarien • n'en cnnlinuèrent pas moins leur propagande socialiste et révolutionnaire. De nouveaux adeptes étaient venus se joindre à eux : au nombre de ces affiliés nous trouvons Le (îall (Louis;, "]() ans, ouvrier perceur au port [afliliiUion du ii) juillet 1870) ;.Li.: Page (Yves), 3i ans, ouviicr charpentiiT au port, affilié le !^') juillet; Landuin, (Jean-Mai ie), 'il ans, o\" sergent do ville, enin'oyé au port ; IIamon (Joseiili), 3J ans, [xnilieur, et Cloakkc /;:!l r:ol), 49 ans, calfat au }).;rt ; :i'iiii.\:i(î:i d". ni'iis iraoùL 1870) ; l>iiÉ- LUZEAU (Ilypi)olile:, '2'^ iîiH, Voili- :• a:: ^ /l, a iii 'ivnl d-i 10 s.^p- • tembre.
La section comptait à cette époque 30 membres.
Ledoré et ses amis n'avaient pas encore commencé à subir leur peine au moment où éclata la révolution de septembre. Le pouvoir insurrectionnel installé à Thôtel de ville de Paris, qui venait de faire rendre à la liberté dos assassins tels que Mégy et Eudes, s^empressait de télégraphier à Brest Tordre de ne pas écrouer les six condamnés de V Internationale. Nous verrons qu'un mois plus tard il les traduisit devant un conseil de guerre et les fît condamner comme coupables devoir voulu changer la forme du gouvernement.
A peine amnistié, Ledoré fut un des premiers à demander des instructions au conseil fédéral parisien : une circulaire confidentielle lui fut adressée, le 10 septembre, par Varlin, Malon et Bachruch. Nous reproduirons cette importante communication *.
Nous tenons à constater une fois de plus que la tactique de l'Internationale fut la même dans tous les centres où elle comptait dos adhérents. Partout des comités furent organisés sous ses auspices. Partout des réunions populaires furent tenues par ses soins. Partout ses coryphées, afin de mieux cacher leur jeu, protestèrent qu'ils n'avaient d'autre but que d'activer l'œuvre de la défense nationale. Ils s'affublèrent de dehors patriotiques, mais en réalité tous leurs efforts tendirent à renverser les autorités constituées et à leur substituer le gouvernement de leur choix,
la FÉDÉRATION RÉVOLUTIONNAIRE DES COMMUNES.
Étudions maintenant quels furent les agissements de la section de Brest. Laissant de côtéTétude des questions sociales et économiques, elle s'occupa de la formation dun comité de surveillance et de défense nationale. Dans ce but, des réunions préparatoires provoquées par elle eurent lieu le 25 septembre au Vallon et le lendemain au Taillis-Vert : la question du développement à donner à l'Internationale et de la création d'un organe spécial diile Républicain du Finistère y fut spécialement agitée.
Dans une nouvelle réunion, tenue à Brest, le 28 septembre,
1 Voir La vérité sur le rôle de V Internationale à Parte pendant le tiégê et pendant la Commune.
sur la place de la Liberté, il fut procédé à la nomination de neuf délégués qui reçurent mission d'organiser par voie d'affiches une réunion pour le !•' octobre où devaient être élus les membres du comité de surveillance et de défense nationale. — Voici les noms de ces neuf délégués : Ledoré (Constant), Ledojié (Armand), Tréguer (Int,)y EuELuzEAu, Landrin (Int.) y Le Gall {Int.), Legrand, Robinet et André.
Dans la soirée du 30 septembre tous les membres de Tlntemationale se trouvaient réunis au domicile de Ledoré : on y discutait en commun la teneur du discours dont le secrétaire correspondant devait donner lecture à la séance du lendemain. Cette élucubration mérite d'être connue : elle permet d'apprécier à l'aide de quels procédés les internationaux se proposaient de sauver la France. On conviendra que c'est une singulière manière de prêcher la conciliation que de faire appel à la discorde, à l'anarchie et aux plus mauvaises passions, de préconiser le renversement des pouvoirs établis et de pousser même à Tindiscipline militaire. Qu'on en juge par ce factum :
« Citoyens,
« La réunion qui a eu lieu sur la place de la Liberté, le mercredi 28 septembre, a désigné neuf délégués pour s'occuper de faire les démarches nécessaires afin d'organiser une réunion des travailleurs dans un local clos appartenant à la commune. Ce sont les citoyens (Suit Ténumeration des déléguas)
« Le citoyen André seul ne s'est pas présenté : les autres ont rempli leur mandat.
« Parmi ces délégués se trouvaient plusieurs membres de l'Internationale.
« La section de Brest de l'Association internationale des travailleurs a arrêté le travail qui suit et m'a chargé comme secrétaire correspondant de vous en donner communication.
« Citoyens et citoyennes,
« Nous demandons qu'il soit nommé ce soir un comité composé de vingt membres.
€ Notre devise étant : Liberté^ Égalité, Fraternité, par conséquent pas de président, ni de vice-président.
a Les délégués composant ce comité seront tous égaux et agiront de concert.
ce Ils ne devront faire que ce que les assemblées leur diront, a Que ce comité ne soit composé que de travailleurs, a Dans chaque réunion le comité devra rendre compte de son ti*avail.
<c Une réunion aura lieu chaque semaine, et plus souvent, si la nécessité Tex igeait.
« Le comité devra faire son possible pour aider d'autres comités semblables à se former dans les autres communes et se mettre en communication avec eux.
Œ II devra immédiatement se mettre en communication avec ceux déjà formés.
« Un appartement de la mairie sera mis à la disposition du comité, qui y établira son siège.
c Quatre des membres de ce comité seront spécialement chargés de toutes les démarches nécessaires concernant Tintérêt général.
c Ce local sera ouvert de 8 heures du matin à 9 heures du soir ; un membre au moins devra être toujours présent pour recevoir toutes les communications : chacun d'eux recevra ti^ois francs i)ar jour.
« Les vingt membres devront se réunir tous les soirs ; si dans la journée les circonstances exigeaient leur réunion, leur temps leur serait payé. Tous les frais seront couverts par une cotisation mensuelle de vingt centimes par adhérent.
a Le comité aura pour but :
a 1«> De surveiller et d'activer la défense nationale ; « 2« De s'occuper D'ORGANISER LA COMMUNE d'après les principes de justice, de hberté, d'égalité et de fraternité.
« Citoyens et citoyennes !
a La guerre actuelle est le massacre des trravaijleurs français et allemands.
a Les travailleurs de différents pays sont depuis plusieurs JOURS EN Allemagne et au milieu de l'armée pour éclairer leurs camarades.
c Les Allemands commencent à crier à là trahison, même ceux qui sont devant Paris.
c Espérons que bientôt ils vont s'entendre pour faire justice de la bande de scélérats qui les mènent à la boucherie. Alors ime paix honorable sera possible entre les travailleurs des deux pays.
« En attendant, prenons au plus tôt les mesures nécessaires pour avoir un bon fusil, un chassepot, et des munitions, et que ceux qui savent s*empressent d'instruire ceux qui ne savent pas.
« Que tous, nous nommions librement les officiers nécessaires. Preûons pour cela des travailleurs, des soldats, des caporaux, des sergents et tous ceux dont nous sommes sûrs. Mais ne
PRENONS PAS CEUX QUI ONT UN INTëKÊT CONTRAIRE AU NÔTRE OU
des incapables ; dans ce cas, ce serait notre perte.
« Qu'aucun officier n'ait plus de droits que les autres citoyens. Comme aucun homme n*est infaillible et que la vie de chacun est en jeu, il faut ([ue tous ses actes soient contrôles par tous ceux qu'il guide et qu'il instruit.
« Peu de bourgeois sont partis jusqu'à aujourd'hui.
« U faut qu'ils parte/it avec les travailleurs pour aider à sauver Paris et la France.
« Il faut qu'il reste à Brest une armée de travedileurs pour difendre la ville contre les ennemis du dehors et du dedans.
« Nous ne devons nous battre, verser notre sang et mourir OPE POUR LA Liberté, l'Egautë, la Fraternité.
c II NE FAUT PAS QUE PENDANT uotro abscuce, nos familles soui" frenl,.. et que ceux qui reviendraient retombent sous le joug des maîtres, grands et petits.
ft Plus de maîtres, tel doit être notre but !
c Justice et bien-ôtre pour tousl
c On nous traite de voleurs et d'assassins, nous qui sommes les victimes, nous qui sommes pauvres et que l'on assassine de tant de manières
« Pourquoi existe-il encore une armée en dehors des citoyens ?
c Pourquoi pas une seule armée : F armée nationale, élisant librement tous ses officiers?
c Pourquoi les administrateurs nommés sous TEmpire sontils toujours en place ? Croit-on qu'ils sont dévoués à la République française, qu'ils fraterniseront jamais franchement avec les travailleurs français ?
« Pourquoi reçoivent-ils de si gros appointements et pourquoi sont-ils aussi nombreux, quand le peuple manque du nécessaire et n'a pas d'armes pour défendre la France et sa liberté ?
« Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Rouen, Rochefort et bien d^autres villes et communes sont organisés.
ce A nous tous, travailleurs de Brest, de juger et d'aviser le plus tôt. Avec do fordrOy du calme et surtout de l'énergie, nous pouvons remédiera tout cela. C'est à nous tous de le vouloir.
« Les ouvriers de la ville et ceux du port ont le même intérêt. Pourquoi se diviseraient-ils ? Pas d'égoïsme, pas de lâcheté, de l'union, et nous deviendrons libres ! ! ! »
La réunion des travailleurs annoncée pour le 1" octobre fut tenue dans la salle du théâtre, à la halle. L'ordre du jour, affiché la veille dans les divers quartiers de la ville et de la banlieue, portait : Surveillance et défense nationale. Tous les membres de l'Internationale étaient présents. Le discours de Ledoré y fut accueilli par de frénétiques et chaleureux applaudissements. Exaltés par ce discours, plusieurs des assistants prirent la parole et provoquèrent par le débordement de leur langage des cris séditieux. A son tour le matelot Coupard, mécanicien à bord de la Ville-de-Bordeaux, et se disant affilié dos sociétés internatio^ nales de Paris^ Lyon^ Marseille et Brest, s'élançait jà la tribune pour réclamer contre les rigueurs de la discipline militaire et proposer la révocation du préfet maritime. Ses pai*oles étaient accueillies par les cris de : A bas le préfet maritime ! A bas le colonel d'artillerie!
Il était ensuite procédé à la nomination des individus appelés à faire partie du comité de surveillance et de^défense nationale. Voici les noms de ces 20 membres : Ledoré (Constant); Le Gall (Louis); Tréguer ; Landrin; Lepage ; Bréluzeau ; Plouzanb (Célestin); Hamon ; Coupard (Jean-Louis), 26 ans ; Cloareg (Gabriel)
— (tous adeptes notoirement connus de l'Internationale); Le- DORÉ (Armand), 55 ans; Le Gall (Jean-Marie) *;Domaun (Joseph); GoAVEG (Jean-Marie), "41 ans, perceur au port; Cloarec (Yves), tailleur de pierres ; Debray (Louis), ouvrier ajusteur au port; Gabon (Laurent), 25 ans, peintre; Outin (Constant), contre-maître forgeron au port ; Legrand (Edmond), mécanicien ; Lucas- Labartue (Joseph).
Avant de lever la séance, le comité élu décidait de se rendre le lendemain auprès de la municipalité afm de lui demander qu'un local à l'hôtel de ville fût mis désormais à la disposition du comité pour que ses délégués pussent s'y tenir en permanence. Il avait été même question d'envoyer auprès du gouvernement de Tours deux de ses membres (jui auraient été chargés de lui notifier les résolutions qui venaient d'être prises : mais ce projet n'eut •pas de suites.
Dans la matinée du 2 octobre, le maire de Brest recevait à son domicile la visite de Ledoré qui, sans attendre l'heure convenue pour la démarche collective qui devait être faite dans la journée, était venu le sommer de mettre à sa disposition la salle où avait, été tenue la réunion de la veille. Sur le refus de ce fonc* tionnaire d'accéder à une demande faite dans de pareils termes, il lui répondait d'un ton menaçant et provocateur que le peuple sBurail bien trouver un autre JocaJy qu*il allait se réunir en majt;se sur la place de la Liberté ^ et quUl ne répondait pas de ce qui pourrait se passer.
Quelques heures plus tard, les membres du comité se portaient sur l'hôtel de ville, dont ils tentaient l'envahissement. A leur tète marchaient Ledoré et le marin Coupard. Mais cette tentative échoua complètement : l'autorité, mise en éveil, avait pris les mesures nécessaires pour mettre l'hôtel de ville à l'abri d'un coup de main. C'est en vain que les meneurs, réunis aux abords du palais municipal, essayèrent d'en forcer l'entrée : ils eurent beau faire appel aux armes, leurs excitations demeurèrent sans effet. Cette manifestation séditieuse se termina par l'arrestation des principaux meneurs. Déférés à l'autorité militaire, en vertu de l'état de siège décrété à Brest le 13 août 1870, ils
< Le Gai!» confre-maltre an port, était alors sergent de la garde nationale.
furent traduits, le 27 octobre suivant, devant le S*' conseil de ^erre de la 16® division militaire pour complot tendant à changer la forme du gouvernement. Coupard et Ledoré furent condamnés à deux ans d'emprisonnement, Plouzané (Célestin) à mi an de la même peine, et Landi'in à dix jours. Tous les autres prévenus furent acquittés. Peu de jours après, Ledoré et ses complices étaient graciés par la délégation de Tours : Ledoré rentrait à Tarsenal où il était admis à reprendrenson service.
La section de Brest est aujourd'hui complètement désorganisée : elle n'existerait môme plus, si nous devons nous en rapporter à une lettre pubhée dans le Télégraphe du 3 avril dernier, par son ex-secrétaire correspondant, Ledoré* ; par cette lettre Ledoré déclarait la section de Brest dissoute et annonçait qu'il ne s'occuperait plus désormais de rinternationale.
Il est juste de reconnaître que depuis plusieurs mois elle n'a plus donné signe de vie, et nous sommes autorisé à croire que jusqu'à ce jour aucune tentative n'a été faite pour- la réorganiser.
i Dans la séance dn 15 mars 1871, sur la proposition de Franquin, le conseil fédéral parisien mettait une somme de 50 ^francs à la disposition des internationaux de Brest; mais, par suite des éyéncments, cette somme ne put être envoyée. {Séances officielles de V hiternationale à Paris p^-ndant le siège et la Commune, — Lachaud, édilear.)