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L'Internationale et le Pangermanisme

Dans un discours prononcé à la Chambre des députés de Madrid le 3o janvier i85o, et resté justement fameux, le célèbre homme d'État espagnol Donoso Cortes disait : o Le socialisme a trois grands théâtres : en France sont des disciples, rien que des disciples ; en Italie sont des séides, rien que des séides ; en Allemagne sont les pontifes et les maîtres*. » C'était anticiper, avec la vision prophétique du génie, une évolution qui était loin d'être achevée au moment oà parlait l'orateur, mais qui allait rapprocher de plus en plus le socialisme de l'état où il devait se trouver dans les dernières années de la première Internationale et dans les dernières années de la seconde. Sans doute en i85o les théoriciens et les tacticiens de la future Sozialdemokratie avaient commencé à écrire : Karl Marx et Friedrich Engels s'étaient déjà fait connaître par quelques brochures, et leur influence s'était déjà fait sentir dans certaines régions de la Prusse, et même dans certains cénacles révolutionnaires de Paris et de Bruxelles. Mais leur prestige était bien mince alors pour pou-

I. Donoso Cortes, Discours sur la situation générale de V Europe, prononcé aux Cortes le 3o janvier i85o, Obras ordenadas for Don Gavino Tejada, Madrid, i854, t. III, p. 3 12,

voir être opposé à la grande tradition socialiste française : V Allemagne n'offrait pas un nom dont V éclat pût être comparé, même de fort loin, à celui des Saint- Simon, des Fourier ou des Proudhon. Il fallut, pour arriver à établir et à rendre incontestée l'hégémonie allemande dans le mouvement socialiste international, de longues années d'intrigues et des manœuvres de toutes sortes dont la plupart étaient à peine esquissées en i85o. Dans leurs desseins de domination despotique et d'ambition dévorante, Marx et Engels s'étaient peutêtre déjà assigné à eux-mêmes ces rôles de « pontifes et de maîtres » que nous leur verrons jouer dans la suite, mais leurs desseins étaient encore secrets et leurs ambitions encore occultes.

L'Allemagne n'a point eu dans l'histoire du socialisme cette m^ission d' initiatrice qu'on est trop disposé à lui attribuer : elle n'a ouvert aucune voie, elle n'a révélé aucune vérité. Soit que l'on considère le développement des doctrines socialistes dans la littérature , soit que V on s'attache plutôt aux mouvements spontanés des masses ouvrières, ce n'est point en Allemagne, mais en France et en Angleterre qu'il faut chercher les origines du socialisme moderne. Ce que l'Allemagne a su faire, c'est exploiter et dériver à son profit, dénaturer et asservir à ses fins égoïstes le vaste mouvement socialiste qu'elle n'a même pas contribué à créer. Pas plus qu'on ne lui doit l'idée du socialisme , on ne lui est redevable de Vidée d'une association internationale des travailleurs : idée généreuse, ei, ajoutons-le aussitôt, salutaire sous la forme que lui

avaient donnée les ouvriers français et anglais dans l'esprit et le cœur desquels elle avait pris naissance. Ce que les grands docteurs du socialisme pangermaniste, les Marx et les Engels, firent de l'Internationale des travailleurs , on le verra plus loin : elle ne fut bientôt plus dans leurs mains qu'une chose inerte, un instrument docile, qu'ils mirent, en des heures décisives pour l'avenir de l'Europe et du prolétariat, au service de l'Allemagne. Et ce qui les intéressait dans l'Internationale, ce n'était point, quoi qu'en disent leurs apologistes, l'instrument de l'émancipation ouvrière, mais l'instrument de la conquête allemande : car lorsqu'ils virent, après la guerre de 1870, que la très grande majorité des sections et des fédérations de l'Internationale se refusaient désormais à subir la tyrannie allemande, ils préférèrent détruire l'organisation même de l'Internationale plutôt que de la laisser se développer en toute liberté : et par là ils marquèrent qu'ils n'étaient point des socialistes dévoués et des internationalistes sincères, mais des pan germaniste s sournois à l'activité desquels le socialisme et l'internationalisme servaient seulement de prétextes. Après avoir, par leur politique dictatoriale et leur partialité pour l'Allemagne, discrédité le principe même de l'Internationale, Marx et Engels portèrent à la première Internationale le coup de grâce.

La seconde se constitua dans des circonstances fort différentes de celles où était née la première. Le socialisme allemand, pour diverses raisons que l'on trouvera exposées dans le troisième chapitre de cette étude,

la domina presque aussitôt. Sans doute des résistances se firent sentir, et pendant de longues années, en Italie, en Angleterre, en France, d'importants groupements ouvriers se tinrent à l'écart de V Internationale germanisée. Pourtant, à partir de 1876 et jusqu'au mois d'août 1914, les progrès de l'emprise allemande sont, dans le domaine du socialisme comme dans presque tous les domaines d'ailleurs, certains, constants et redoutables. Au mois d'août 1914, le plus puissant de tous les partis socialistes du monde entier, la Sozialdemokratie allemande, dont personne, pour ainsi dire, n'osait auparavant contester les droits à la primauté dans l'Internationale, se fait tout entière la complice de l'Empire allemand pour une guerre d' agression : ses représentants au Reichstag votent à l'unanimité les crédits militaires demandés pour la guerre déclarée à la France et à la Russie, pour la violation de la neutralité belge et luxembourgeoise . Depuis le 4 août 1914, elle accentue cette attitude par mille actes publics et privés, elle favorise, de tout ce qui peut lui rester d'influences et de relations dans les partis socialistes des pays neutres ou alliés, la propagande pangermaniste et les intrigues de la diplomatie impériale. Pour la seconde fois en quarante ans, les socialistes allemands brisent l'Internationale et montrent qu'elle ne fut pour eux, comme pour leurs prophètes Marx et Engels, qu'un instrument et un jouet.

On ne trouvera point, dans les pages que l'on va lire, l'infini détail de l'histoire des deux internationales , mais on en pourra du moins saisir les grandes lignes

dans un récit constamment appuyé et corroboré par des autorités dont le témoignage n'est guère suspect de partialité ou de passion antiallemande, je veux dire par les ouvrages ou les lettres de Marx, d'Engels, de Sorge et de leur disciples et successeurs de la Sozialdemokratie.

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