CHAPITRE PREMIER
La première Internationale
I. Fondation de V Internationale . — II. La -période française. — III. Progrès de la conquête allemande . — IV. La dictature marxiste. — V. Les méthodes de la conquête allemande. — VI. Les méthodes de la conquête allemande : Marx contre Bakounine.
La préhistoire de l'Internationale est encore obscure, et il n'entre pas dans notre dessein de retracer ici les origines éloignées de l'internationalisme. Nous ne croyons pas, d'ailleurs, qu'il soit exact d'établir des liens de filiation entre l'idée qui présida en 1864 à la naissance de l'Association internationale des travailleurs et le vague humanitarisme cosmopolite de certains philosophes ou de certaines associations secrètes du dix-huitième siècle. Les ouvriers français et anglais qui fondèrent l'Association internationale ne prenaient point pour modèles les Cyniques grecs ou les gymnosophistes indiens ; ils ne se proclamaient pas (( citoyens du monde » et ne prétendaient pas dénier toute valeur à l'idée de patrie. Ennemis de toute vaine abstraction, ils pensaient seulement que les ouvriers des divers pays
peuvent avoir en commun certains intérêts concrets qu'il peut y avoir lieu pour eux de reconnaître et de défendre.
Nous ne nous proposons pas non plus de rechercher les premiers indices d'une notion de la solidarité ouvrière. Qu'il nous suffise de remarquer ici, sans dresser la liste de tous les précurseurs possibles de l'Internationale, que cette notion de la solidarité ouvrière est en tout cas bien antérieure à Marx et qu'on ne saurait revendiquer pour lui le mérite de l'avoir dégagée. Sans remonter jusqu'à la Société internationale organisée, dès i836, par le grand socialiste anglais Robert Owen, et dont le cadre était bien plus large que celui de la future Internationale ouvrière^, il faut noter que dès 1843 une femme de génie, disciple du grand socialiste français Fourier, Flora Tristan, née à Paris en 1807 et morte à Bordeaux en 1845 au cours d'une tournée de conférences à travers la France, conçut l'idée et traça le plan d'une Union ouvrière <( sans aucune distinction entre les nationaux et les ouvriers et ouvrières appartenant à n'importe quelle nation de la terre^ ». Flora Tristan mourut jeune, épuisée par les privations et l'immense labeur de son apostolat : mais ses idéesnepérirentpasavecelle ; ellesinspirèrent, dès 1849, la Fédération ouvrière française et Benoît Malon a, il y a longtemps déjà, marqué la place qui lui revient dans l'histoire du socialisme 3.
Il pourrait paraître superflu d'insister sur ce point que Marx n'a nullement été le (( fondateur de l'Inter-
1. Cf.Tcherkesoff, Précurseurs de ri^iernationale, Bruxelles, Bibliothèque des temps nouveaux, 1899, p. 9.