‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 15 sur 208 · Ibid., t. III, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. III, p

ils sont assez disposés à se rebeller contre les Parisiens. Tsota bene : Ce qu'il y a de malheureux, c'est que nous n'avons absolument personne à Paris qui puisse se mettre en rapport avec celles des sections françaises qui sont hostiles aux proudhoniens... Si Dupont pouvait aller passer quelques semaines à Paris, tout s'arrangerait ».

Nous reviendrons plus loin sur ce texte capital oii Marx déclare qu'en dépit de l'opposition des mazziniens en Italie, des proudhoniens en France et des trade-unionistes en Angleterre, l'Internationale ne sera bientôt plus qu'un <( puissant instrument dans la main » de Marx et d'Engels. La prophétie allait presque aussitôt se réaliser.

Uncertain nombre de sociétés ouvrières, de chambres syndicales et de groupes de l'Internationale en France envoyèrent des délégués au Congrès de Bruxelles en 1868^. Le socialisme français, en butte aux poursuites des tribunaux de l'Empire, traversait à ce moment une crise qui allait faciliter l'emprise allemande dans l'Internationale. Cette dernière n'avait plus d'existence légale à Paris : les membres de la commission administrative élue par le bureau de Paris furent condamnés à des peines correctionnelles par le Tribunal de la Seine et la Cour impériale de Paris^, emprisonnés à Sainte-Pélagie et, par conséquent, empêchés, à la grande joie de Marx, d'assister au Congrès. La belle âme et la sincérité révolutionnaire de Marx se montrent à nu dans la lettre qu'il écrit à ce propos à Engels le 29 août 1 868 ^ : (( Heureusement que nos vieilles connaissances à Paris sont sous les verrous. »

1. Voir la liste des délégués dans Guillaume, Karl Marx ■pan germaniste, p. 48 sqq.

2. Sur ces procès del'Internationale, voir Guillaume, ibid., p. 40 sqq.

3. Der Briefwechsel z chen Marx und Engels, t. IV j^^t.y^i-j^).

Pendant les débats de Bruxelles, qui durèrent du 6 au i3 septembre 1868, les délégués français purent juger du chemin qu'avait fait l'Internationale entre son second et son troisième Congrès. Les doctrines mutuellistes n'y furent plus accueillies qu'avec hostilité. De violentes attaques, évidemment inspirées par Marx, furent poussées contre la personne et les doctrines de Proudhon. Un projet de banque d'échange très soigneusement étudié par les socialistes belges fut accueilli par cette remarque dédaigneuse de l'Allemand Eccarius qu' « en Allemagne, en Angleterre, aux Etats- Unis, on ne connaissait pas cette théorie du crédit gratuit et qu'on ne s'en occupait nullement dans la pratique ». Et, comme pour montrer que c'était désormais Marx qui allait faire la loi dans l'Internationale, l'Allemand Moritz Hess ajouta qu' (( une petite secte seulement avait adopté cette théorie [du crédit gratuit], contestée par les plus grands économistes » parmi lesquels il citait Karl Marx et sa Misera de la philosophie.

Les desseins envahissants du socialiste prussien devaient encore sur une autre question s'opposer au large libéralisme et à l'esprit conciliant des socialistes français. Ceux-ci n'avaient jamais prétendu qu'il n'y eût point de salut hors de l'Internationale ; et ils ne pensaient pas que tout le travail utile de l'époque dût nécessairement se concentrer en elle. La Ligue de la paix et de la liberté, quoiqu'elle ne se proposât pas exactement les mêmes objets que l'Association internationale des travailleurs, avait, au début de juin 1868, inspirée par le révolutionnaire russe Bakounine, voté, par l'organe de son Comité, une déclaration de principes affirmant la nécessité de « changer radicalement le système actuel » pour arriver « à l'affranchissement des classes ouvrières et à l'abolition du prolétariat ». Ce second Congrès de la paix devant siéger à Berne du 21 au 25 septembre, le président de la Ligue de la

paix invita le Congrès général de l'Internationale à envoyer à Berne des délégués; en même temps il exprimait au Congrès u ses profondes sympathies » et lui transmettait (( ses vœux ardents pour le succès de la réforme sociale, but élevé de l'Association internationale des travailleurs ». Mais Marx ne se souciait point de voir s'établir entre les deux organisations des relations qui eussent pu affaiblir son autorité grandissante sur l'Internationale ; à l'instigation de Marx et du Conseil général, la majorité du Congrès de Bruxelles décida que la Ligue de la paix n'avait aucune raison d'être étant donné l'existence de l'Internationale, et vota une résolution (( invitant cette Société [la Ligue de la paix] à se joindre à elle [l'Internationale] et ses membres à se faire recevoir dans l'une ou l'autre des sections de celle-ci* ».

Les membres de l'Internationale parisienne à ce moment détenus à Paris, Varlin, Malon, Combault, Landrin, Mollin, Granjon, Humbert, protestèrent publiquement contre cet acte d'exclusivisme et d'intolérance qui était en même temps, comme ils l'indiquaient, un véritable coup d'Etat. Ils envoyèrent au Congrès de la paix, à Berne, une lettre datée de la « prison de Sainte-Pélagie, 17 septembre 1868 » où ils déclaraient : « 1° Au point de vue des principes qui font la base de l'Association internationale, les délégués, envoyés au Congrès pour délibérer sur un ordre du jour déterminé, n'avaient pas mandat de prendre une résolution de cette importance sans consulter leurs groupe-;; 2° au point de vue de la liberté dont nous poursuivons la conquête, le droit de se croire la seule expression

I. Sur cet incident, cf. Préaudeau, Michel Bakounitie, Paris, Rivière, 1912, p. iiùsgq; Guillaume, Karl Il/arx pangermaniste, p. 52 sqq. Sur la haine et le mépris de Marx pour les pacifistes en général, cf. Laskine, les Socialistes du Kaiser, p. 72sgq.

des aspirations d'une époque ne peut appartenir à aucune association isolée. » En conséquence ils « se plaisaient à reconnaître l'utilité de la Ligue de la paix et de la liberté à côté de l'Association internationale des Travailleurs » et <( regrettaient l'invitation de se dissoudre adressée à la Ligue par les membres du Congrès de Bruxelles », estimant que « cette détermination ne pouvait engager que ses auteurs ».

Tout le monde savait, en effet, fort bien, dès ce moment, d'oii venait le coup. Les prétentions de Karl Marx à la direction de l'Internationale n'étaient plus ignorées de personne. Dans une lettre écrite au sujet de cet incident au président du Comité de la Ligue de la paix, Bakounine disait : c( La décision prise au Congrès de Bruxelles ne doit point être considérée par nous comme une expression des sentiments de la masse des ouvriers qui ont été représentés, mais comme celle de la mé&ance ou même, si tu veux, de la malveillance d'une certaine coterie dont tu as sans doute devine le centre aussi bien que moi''. »

Le Congrès de Bruxelles marque une date dans l'histoire de l'Internationale : « C'est entre son second et sontroisième Congrèsquel'Internationalechangedé- Ênitivement de principes tant au point de vue des théories économiques qu'à celui de l'orientation politique. C'est pendant cette phase de son développement qu'elle abandonne le mutuellisme pour le collectivisme'^. »

Le quatrième Congrès de l'Internationale, qui se tint à Bâle du 5 au 12 septembre 1869 consomma la défaite du socialisme français sans constituer pourtant encore pour Marx une victoire décisive. Douze sociétés ouvrières de Paris y envoyèrent des délégués; les travailleurs du reste de la France furent représentés par

1. Lettre citée par Nettlau dans sa biographie de Bakounine, t. I", p. 253.

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