Ibid., p
socialistes français sont réunis en Congrès à Paris pour prendre les décisions que leurs délégués défendront à Vienne. Deux thèses sont en présence : la majorité de la « Commission des résolutions », qui sera aussi la majorité du Congrès de Paris, préconise (( comme particulièrement efficace » contre les dangers de guerre <( la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés » : cette motion est défendue par Jaurès, Rappoport, Vaillant, Sembat, Thomas. La minorité, dont les chefs sont Guesde et Compère-Morel, répond avec raison que, si cette motion est adoptée, (( le pays oii le socialisme serait le plus développé et oti la classe ouvrière serait la mieux organisée deviendrait la proie du voisin » : celui oii les socialistes seront les plus nombreux et les fins sincères succombera nécessairement sous les coups du pays où les socialistes seront les plus faibles ou les plus timides. La grève générale décrétée à l'heure de la mobilisation, c'est Lécrasement des nations révolutionnaires; c'est, comme le crie Guesde à Jaurès, « un crime de haute trahison contre le socialisme ». Pourtant, la motion présentée par Jaurès est votée par 1690 mandats, alors que celle présentée par Compère-Morel ne recueille que i 174 mandats.
Des deux côtés, d'ailleurs, les paroles prononcées par les orateurs impliquent la confiance en la Sozialdemokratie et en sa bonne volonté pacifique. (( Les millions de syndiqués allemands, dit Compère-Morel, la puissante organisation de nos camarades d'outre- Rhin en imposent davantage aux dirigeants allemands que nos résolutions retentissantes. » Vaillant affirme que (( l'action antimilitariste de la Socialdémocratie allemande s'est manifestée avec une énergie et une vigueur qui n'ont jamais été dépassées nulle part », et il fait l'éloge de l'esprit révolutionnaire « qui s'est montré dans les congrès allemands et dans les cercles
directeurs de la socialdémocratie* ». Rappoport déclare que (( si la Socialdémocratie allemande se décide à adopter la grève générale, elle est plus prête à la réaliser que n'importe quelle autre nation » ; il assure qu' « il y a en Allemagne un état d'esprit violemment hostile au militarisme » (sic); (( sur cet état d'esprit, sur les décisions et sur l'action de la Socialdémocratie, il apporte de nombreuses indications qu'il dit avoir puisées à bonne source ». Vaillant, dans une nouvelle intervention, u proteste de son amitié et de l'amitié de la section française pour la Socialdémocratie ^ ». Hervé, qui demande pour l'Alsace-Lorraine <( V autonomie dans le cadre de V Empire allemand », proclame « son affection pour l'Allemagne, pour l'Allemagne de Goethe, de Lassalle, de Karl Marx ».
Tels sont les sentiments, telles sont les illusions qui animent les socialistes français à la veille de la grande guerre. Car celle-ci s'approche comme le voleur dans la nuit. Une semaine ne s'est pas écoulée après la clôture du Congrès de Paris que le gouvernement austro-hongrois adresse à la Serbie (22 juillet) l'ultimatum qui signifie la guerre : bien que les conditions en soient draconiennes, qu'elles ne laissent même plus subsister la pleine souveraineté de la Serbie, celle-ci, conseillée par la Russie, l'Angleterre et la France, s'incline, accède à toutes les demandes de l'Autriche, sauf une seule pour laquelle elle demande l'arbitrage du tribunal international de La Haye. Sir Edward Grey fait une proposition de médiation à laquelle se rallient la France, la Russie, l'Italie, V Autriche ellemême ; mais l'Allemagne qui veut la guerre, coupe court aux suprêmes hésitations de l'Autriche. Tous ces faits sont connus, établis par les documents diplomatiques publiés par tous les gouvernements y compris