‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 153 sur 208 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

les gouvernements allemand et autrichien. La culpabilité de l'Allemagne est apparue avec évidence à l'immense majorité des neutres : elle est dès à présent acquise à l'histoire ; ce n'est pas ici le lieu d'en administrer une fois de plus la preuve i.

Le 29 juillet se réunit à Bruxelles le Bureau socialiste international, dont la mission tracée par le Congrès de Copenhague était, en cas de conflits internationaux, de faire l'entente, par une action commune, entre les partis ouvriers des pays intéressés, afin d'empêcher la guerre : des délégués de la Belgique, de la France, de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne, de la Russie, de la Pologne, de l'Italie, de la Hollande, de la Suisse, du Danemark, derEspagne,de l'Autriche- Hongrie, y assistent. La France était représentée par Jaurès, Vaillant, Sembat, Guesde, Jean Longuet; l'Allemagne, par Haase, président de la Sozialdemokratie; la Pologne par Rosa Luxemburg, membre très influent de la Sozialdemokratie allemande; l'Autriche- Hongrie par Viktor Adler, F. Adler, le Plongrois Burian et le Tchèque Nemec : bien que l'ultimatum autrichien fût à l'origine du conflit, le leader des socialdémocrates allemands d'Autriche, le pangermaniste Adler, déclara que son parti ne pouvait rien faire pour empêcher la guerre. En revanche, Haase assura mensongèrement que la protestation de la Sozialdemokratie allemande contre la guerre « ne cesserait pas », que « son action se manifesterait dans les casernes et dans l'administration de l'Etat ».

Le Bureau socialiste décida que le Congrès international aurait lieu à Paris le 9 août. Le 3o juillet, à la Maison du peuple de Bruxelles, alors que l'Autriche

I. Voir les ouvrages de Durkheim et Denis, Qui a voulu la guerre} Paris, Colin; Basch, la Guerre de 1914 et le Droit, Paris, Rivière ; Bourgin, les Origines diplomatiques de la guerre, Nantes, Beaumont, etc.

avait commencé les hostilités contre la Serbie, les délégués socialistes rédigèrent et signèrent un manifeste, où il était dit que « les prolétaires allemands et français feraient sur leur gouvernement une pression plus énergique que jamais aûn que l'Allemagne exerçât sur l'Autriche une action modératrice et que la France obtînt de la Russie qu'elle ne s'engageât pas dans le conflit ». Vandervelde a décrit cette scène* : « Je vois encore assis à la même table, à côté de l'Autrichien Adler, de l'Anglais Keir-Hardie, des délégués des pays neutres, Haase, le président de la fraction socialiste du Reichstag, le bras fraternellement passé autour du cou de Jaurès. » La Sozialdemokratie allemande donnait au socialisme français le baiser de Judas avant la grande trahison.

La veille, une manifestation publique avait eu lieu à Bruxelles sous la présidence de Vandervelde. Le Hollandais Troelstra, le Russe Roubanovitch, Keir- Hardie, Haase et Jaurès y avaientpris la parole. Haase y avait tenu un langage qui constitue pour la conduite ultérieure de la Sozialdemokratie la plus sévère des condamnations : car il reconnaissait que <( l'Autriche a provoqué la guerre... que l'Autriche a depuis vingtcinq ans voulu étrangler économiquement la Serbie... que l'ultimatum était en réalité une véritable provocation à la guerre voulue et désirée » : dès lors il mentait sciemment et parlait contre sa conscience, lorsque le 4 août, au Reichstag, il justifiait le vote des crédits par la prétendue nécessité de défendre l'indépendance de l'Allemagne menacée.

Quant à Jaurès, il afflrmait, en connaissance de cause, que le gouvernement français pratiquait une

I. Vandervelde, discours prononcé à Gentilly, V Humanité, 2 juin 191 5, p. 2, et article sur Jaurès au Bureau socialiste international dans VHumanité du 3i juillet igô, p. i ; Cf. le Peufle, de Bruxelles, 3o juillet 1914,

politique de paix, voulait la paix et travaillait aii maintien de la paix. Bernstein a affirmé dans le Vorwàrts que Jaurès aurait en outre lancé du haut de la tribune de Bruxelles ces paroles : « Si vous [le gouvernement français] déclarez la guerre, nous, socialistes français, nous déclarerons ne connaître qu'un seul traité d'alliance, le traité qui nous lie à l'humanité. » Suivant une autre version, il aurait dit : (( Si l'on fait appel à un traité écrit avec la Russie, nous en appellerons au traité public avec l'Humanité. » En admettant qu'elles soient authentiques, ces deux phrases signifieraient une sommation au gouvernement français de traiter le pacte franco-russe comme un <( chiffon de papier » etune sorte d'autorisation donnée àl'Allemagne d'accabler de tout son poids la Russie pour pouvoir ensuite rester avec la France en un tête-à-tête fort propice aux visées pangermanistes. C'est sans doute à ces déclarations de Jaurès que pense le socialiste La Chesnais lorsqu'il reproche à Jaurès d'avoir <( accepté trop facilement le parallélisme de notre position à l'égard de la Russie et de la position de l'Allemagne à l'égard de l'Autriche 1. » Les démarches que fit Jaurès une fois rentré à Paris tendraient à faire croire exact tout au moins le sens général des paroles qui lui sont attribuées. Il espérait d'ailleurs encore, « avec une puissance d'optimisme et d'illusion qui lui était naturelle, mais qu'il avait systématiquement développée en lui- », en l'action de la Sozialdemokratie : trompé par les promesses et les assurances mensongères de Haase, il célébrait dans son discours de Bruxelles « le service rendu à la cause de l'humanité » par les manifestations berlinoises pour la paix.

En revanche, le secrétaire de la Confédération gêné-

1. La Chesnais, le Groupe socialiste du Reichstag et la Déclaration de guerre, p. 3i.

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