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vertu de ce pacte, le Parti voterait « bien », et, en échange, le gouvernement lui accorderait, la guerre terminée, quelques avantages >>. Mais il n'est aucune raison de supposer qu'un pacte spécial ait été conclu au mois d'août entre la chancellerie allemande et la Sozialdemokratie, alors que, nous l'avons montré dans les précédents chapitres, la Sozialdemokratie allemande favorise depuis longtemps de toutes les manières les entreprises dn pangermanisme. Il n'est pas besoin d'expliquer par un pacte spécial le vote des crédits de guerre en août 1914, car le vote de Vausserordentlicher Wehrbeitrag, en juillet 191 3, par l'unanimité des membres de la Sozialdemokratie était déjà la violation délibérée de toutes les promesses faites par ce parti aux socialistes des autres pays ^

Le vote unanime des crédits de guerre par les représentants de la Sozialdemokratie au Reichstag est l'événement essentiel où s'est, non point « révélé », comme le dit à tort M. Bourgin^, mais manifesté aux yeux des moins clairvoyants l'esprit impérialiste et pangermaniste des socialistes allemands.

De leurs propres déclarations, il résulte qu'ils n ignoraient rien delà guerre, et que c'est par une abominable hypocrisie qu'emboîtant le pas à la Wilhelmstrasse, ils essayaient de présenter la guerre comme une « guerre de défense » du côté allemand. Le Worwàrts reconnaissait, le 3o juillet 1914, que, si l'Autriche refusait d'accéder aux demandes de l'Angleterre et de la Russie, c'est qu' (( elle voidait laisser parler la mitraille » et que l'Allemagne assumait, en encourageant

1. M. Emile Royer, député socialiste de Tournay-Ath (Belgique), dans sa brochure la Social-Démocratie allemande et austro-hongroise elles Socialistes belges (Londres, iQiS) montre également que le geste du 4 août 1914 pouvait et devait être prévu.

2. Bourgin, les Resfonsabilités du socialisme allemand, Paris^ Rivière, 191 5, p. 6.

l'Autriche, (( la plus effroyable responsabilité devant les puissances étrangères et devant le tribunal de l'histoire universelle ». Les aveux de Berstein sont particulièrement cyniques * ; il convient que « ce que demandait la Russie coïncidait sensiblement avec les exigences de l'Internationale socialiste » ; mais, ajoutet-il, (( quand deux parties réclament la même chose, cela ne veut pas dire nécessairement la même chose » : aussi, explique-t-il, la question de savoir si les demandes de la Russie étaient « objectivement justes » ne pouvait pas être décisive, et il assure que lorsque les députés socialdémocrates discutèrent pour savoir comment ils voteraient le 4 août, « ils ne se préoccupèrent plus guère du différend austro-serbe ». Sachant parfaitement que la responsabilité du conflit incombait à la Duplice, ils disaient, dans leur déclaration du 4 août, accorder leur concours au gouvernement de Guillaume II pour une « guerre de défense ».

D'autre part, et c'est là un point de fait qui ne permet aucune discussion, la guerre était déclarée non point à V Allemagne, mais, aussi bien en ce qui concerne la Russie qu'en ce qui concerne la France, /lar V Allemagne.

En troisième lieu, l'acte des socialdémocrates apparaît comme comme sans excuse possible en raison de ce qu'il suivit l'annonce faite au Reichstag par le chancelier de la violation des neutralités belge et luxembourgeoise. La Wilhelmstrasse a essayé depuis lors, par des accusations vagues ou en falsifiant des documents, de chercher des circonstances atténuantes à ce crime contre le droit des gens. Mais le 4 août 1914, le chancelier proclamait en plein Reichstag que l'Allemagne avait conscience de (( commettre une injustice », mais que nécessité ne connaît point de loi » iJJot kennt kein Gebot). Et c'est cette profession de foi cynique que

I. Bernstein, Die Internationale der Arbeiterklasse und der euro-pàische Krieg, Tubingen, Mohr, p. i5, 16, 19.

la Sozialdemokratie approuva de son vote unanime.

Rien n'est plus vain dans ces conditions que de rechercher si, dans les tractations et conciliabules qui précédèrent la séance du Reichstag, certains députés se montrèrent d'abord hostiles à l'idée de voter les crédits de guerre : ce qui importe, c'est que ces mêmes députés ont voté les crédits en séance publique, à la face du monde, après que, par ses paroles sur la Belgique, le chancelier eut donné à tout véritable socialiste une raison nouvelle et péremptoire de refuser les crédits. Ce ne saurait être en aucun cas une excuse pour un homme politique d'agir contre sa conviction.

On explique, il est vrai, que les règles de la discipline du Parti socialdémocrate exigent le vote unanime de la fraction en séance publique, quelles qu'aient pu être les divergences dans les discussions préparatoires. Mais, dans des circonstances aussi graves, où se jouait, en même temps que le sort du monde, celui de l'Internationale ouvrière, aucune considération de règlement n'aurait pu, dans une âme honnête, prévaloir contre les appels de la conscience.

D'ailleurs, il nest même pas vrai qu^il existe une règle exigeant Vunanimité de vote de là fraction socialdémocrate en séance publique. En iS/S, Schulze-Delitzsch ayant présenté au Reichstag un projet octroyant une indemnité aux députés, les socialdémocrates Bebel et Liebknecht s'abstinrent, alors que le socialdémocrate Hasenclever \o\.z\\.pour : bien que les socialdémocrates eussent toujours réclamé des indemnités parlementaires, le Congrès socialdémocrate qui se tint en 1876 ne blâma nullement les abstentionnistes. Et une section socialdémocrate ayant demandé au Congrès de décider que les députés seraient obligés d'émettre un vote unanime conforme à l'opinion de la majorité, la plupart des orateurs (Hasselmann, Kapell, etc.) s'élevèrent contre cette proposition qui fut rejetée.

En 1877, le gouvernement allemand soumit au Reichstag un projet de primes à l'industrie du fer: ce projet fut repoussé par le Reichstag : parmi les membres de la fraction socialdémocrate, Bios et Demmler avaient voté ^(?«/r^ ; Bebel, Liebknecht, Most, Fritzsche, Auer, Rittinghausen s'étaient abstenus.

En avril 1879, lors des grands débats sur les tarifs douaniers, les droits sur le fer furent votés par le député socialdémocrate Max Kayser, repoussés par Fritzsche, Bebel, Liebknecht et Wiemer^

Dans toutes ces circonstances les députés socialdémocrates votèrent en séance publique dans des sens divergents sans que la fréteiidue règle du vote unanime eût été observée : cette règle n'existe pas, aucun Congrès socialdémocrate ne l'a édictée ; Kautsky lui-même, grand expert en ces matières, ne connaît point de texte qui renferme cette obligation 2. Ce n'est donc point par obéissance à un règlement que les députés socialdémocrates votèrent à l'unanimité les crédits de guerre le 4 août : c'est de plein gré et en raison de leurs aspirations propres. L'adhésion de la Sozialdemokratie tout entière à la guerre pangermaniste a été spontanée. Les conséquences en ont été justement marquées en ces termes par un écrivain socialiste ^ : (( Sur le socialisme allemand pèsent des responsabilités terribles... Les responsabilités initiales du socialisme allemand dans la guerre sont écrasantes. // a par son adhésion rendu possible, avec le maximum de puissance, de violence et de barbarie, l'agression de l'impérialisme et du militarisme allemands. »

1. Cf.WilhelmSchroder, H andbuch der sosialdemokratischen Parteitage von i863 bis 1909, Miinchen, Birck, 1910, v° Zollund Steuerpolitik.

2. Kautsky, A^é?M<? Zeit du 5 novembre 191 5, p. 162 sqq; N eue Zeit, du 26 novembre i9i5, p. 270 sqq.

3. Bourgin, les Responsabilités du socialisme allemand, p. 6 et 9 et p. 27.

Le même auteur ajoute avec raison que « les responsabilités initiales du socialisme allemand ont été infiniment développées far sa conduite générale depuis le début de la guerre ». En effet, toutes les excuses qui ne valaient pas pour le geste du 4 août valent encore bien moins pour toutes les manifestations successives du pangermaniste socialdémocrate, ces dernières ayant été le fruit de réflexions amples et prolongées. Et il n'y a point lieu d'entrer dans des distinctions subtiles entre « minorité » et (( majorité » socialdémocrates : on verra, dans les pages qui suivent, comment la prétendue <( minorité » socialdémocrate a, de l'aveu même des Allemands, été, dans certaines circonstances importantes, la servante et la complice des desseins impérialistes.

Mais une remarque plus générale s'impose. Si l'abîme entre la <( majorité » et la (( minorité » était réel, s'il était aussi profond que certains germanophiles en France se sont plu à le soutenir, la « majorité » aurait pris DÈS l' ABORD le parti d'exclure les opposants*, comme la Sozialdemokratie le ût jadis pour j\Iost, et plus récemment pourWerner, Wildberger et Auerbach (Congrès d'Erfurt, 1891), et plus récemment encore pourle docteur Friedbergetpour GerhardHildebrand; elle n'eût certainement pas toléré dans son sein une opposition sincère et vigoureuse, surtout dans une période aussi critique. Et d'autre part, si la <( minorité » pensait vraiment que le Parti socialdémocrate trahit et compromet à jamais la cause et les intérêts du socialisme, si elle était réellement atteinte dans sa liberté, violentée dans ses convictions, comment pourrait-elle consentir à rester dans le Parti et à endosser

I. Au mois de mars 1916 une scission se serait produite, non pas dans la Sozialdemokratie, mais dans le groupe socialdémocrate du Reichstag dont 18 députés auraient constitué un nouveau groupe sous la direction de Hugo Haase, le même qui lut au Reichstag, le 4 août et le 2 décembre 1914, les déclarations justifiant le vote des crédits de guerre.

la responsabilité des décisions prises en commun? Seules la démission et la sécession sont en pareil cas des moyens efficaces, pour les minorités étouffées, de libérer leur conscience. Pas un socialdémocrate ne s'en est avisé et pour cause.

Un Parti engage par ses actes et ses décisions offi.ciellestousses membres. Ce qui importe donc, ce ne sont pas telles paroles attribuées à tel ou tel, ou telle ou telle lettre anonyme, ou tel manifeste secret, répandus à l'étranger pour y entretenir les illusions pacifistes et les sympathies germanophiles. C'est le fait que les coryphées de la prétendue <( minorité » n'ont pas songé àdégager leur responsabilité en sortant de la Sozialdemokratie. C'est le fait que, selon les paroles de Wolfgang Heine dans les Sozialistische Monatshefte <( le Parti socialiste allemand et le mouvement syndicaliste ont pris immédiatement l'attitude qu'il fallait, et dès le premier jour de la guerre ont mis leur concours à la disposition du gouvernement et des autorités militaires ».

Concours financier par le vote des crédits de guerre au Reichstag, vote justifié le 4 août et le 2 décembre 1914 par des déclarations qu'a lues à la tribune le président du Comité directeur du Parti, Hugo Haase, leader de la prétendue minorité ; concours financier par le vote du budget de l'Empire le 20 mars 191 5, etc.; par les souscriptions aux emprunts de guerre effectuées par les caisses des syndicats, etc.

Concours moral par lacollaboration constante accordée par les syndicats ouvriers aux autorités militaires allemandes dans les questions concernant la maind'œuvre et l'organisation des industries de guerre ' ; par l'insistance avec laquelle la Sozialdemokratie s'attache à faire considérer la guerre comme (( défensive » pour l'Allemagne menacée par de perfides ennemis ; par son

I. Cf. Heinemann, Die sozialistischen Errungenschaften der Kriegszeit.

adhésion aux projets annexionnistes du pangermanisme^ ; par sa réhabilitation du militarisme prussien 2.

Concours diplomatique par la propagande intense menée chez les neutres et, plus audacieusement encore, chez les peuples même en guerre avec l'Allemagne. Comme l'écrit Bernstein ^ a des membres considérables de la Sozialdemokratie allemande, Richard Fischer, Philippe Scheidemann, Albert Sùdekum et d'autres se sont efforcés de créer chez les socialistes des pays neutres des sentiments favorables à l'Allemagne » ; ils se sont efforcés de démontrer qu'une nécessité impérieuse commandait l'entrée en territoire belge et l'écrasement de la Belgique » {hiederzzvingung). C'est encore Bernstein qui nous apprend que c'est « à la suite d'entretiens -personnels de représentants notables de la Sozialdemokratie autrichienne et allemande avec des leaders de la Sozialdemokratie italienne qu'au milieu du mois d'octobre 1914 ces derniers se prononcèrent avec plus d'énergie qu'auparavant pour la neutralité absolue de l'Italie». Scheidemann, Fischer et Siidekum sont parmi les chefs notoires de la (( majorité » ; mais Bernstein, que l'on donne pour l'un des chefs de la prétendue « minorité », avoue sans difficulté qu'il a participé également à ce travail de propagande et qu'il a écrit à des chefs du parti ouvrier de pays neutres pour les supplier de ne pas juger trop sévèrement l'Allemagne sur la foi de rapports « unilatéraux 3. »

La Sozialdemokratie ne se contente pas d'essayer d'agir sur les neutres au profit de l'Allemagne impériale. Elle s'attache aussi à susciter dans les nations

1. Cf. Savarit, Leur but, la France déme7nbrée,Fa.ris,FlouTy, igiS, ch. VII et viil.

2. Par Kolb, David, Fendrich, Siidekum, Heine, et aussi par Bernstein, Die Internatiofiale der Arbeiterklasse, p. 5o et 56, qui essaye d'établir que le militarisme allemand n'est pas le seul ni le plus monstrueux.

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