CHAPITRE VU
L'Internationale pendant la guerre {suite)
Les Intrigues allemandes en Angleterre
Le ministère anglais était depuis le début de la guerre en butte aux attaques sournoises d'une poignée de socialistes et de libéraux germanophiles : pour en venir à bout, on a formé un nouveau ministère où se reflète l'union de tout un peuple contre les Allemands de l'intérieur et de l'extérieur et oii ont pris place le (( travailliste » patriote A. Henderson, le typographe Roberts et le mineur Brace.
UIndependent labour party s'était toujours montré hostile à l'Entente cordiale. Un de ses chefs, Keir- Hardie, qui a travaillé avec un zèle inlassable, on comprend aujourd'hui dans quel intérêt, à la dislocation de l'empire britannique, à la séparation de l'Angleterre et de ses colonies, essayait le 4 mai 191 1, à la Chambre des communes, de brouiller la Grande- Bretagne et la France à propos du Maroc. Son autre leader, Ramsay Macdonald,le29 juillet etleSaoût 191 1, à Londres et à Edimbourg, reprochait avec une extrême violence au gouvernement anglais de s'être rangé aux côtés de la France au moment d'Agadir. Au vingt et unième Congrès de l'LL.P., tenu à Manchester
I. Ce chapitre et les suivants ont d'abord paru dans le Matin ; on leur a laissé leur forme première, tout en les complétant sur différents points.
Ies24et2 5raars 191 3, Bruce Glasier présenta une motion protestant contre tout accroissement des dépenses navales et contre toute idée de service militaire obligatoire, et préconisant le rapprochement anglo-allemand ; appuyant cette motion, qui fut votée à l'unanimité par le Congrès, Keir-Hardie recommanda une campagne résolue contre les armements... anglais] Or, on sait que le ministère libéral anglais avait à plusieurs reprises proposé à l'Allemagne la limitation simultanée des armements, et que l'Allemagne ne lui avait répondu que par l'accélération de ses constructions navales.
Quand la violation de la neutralité belge fut connue, la plus intense propagande fut faite pour amener l'Angleterre à laisser protester sa signature. Le Daily A'ezvs, journal radical, publiait le 5 août 1914 un appel ainsi conçu : « Anglais, faites votre devoir et détournez votre pays d'une guerre impie et stupide. . . Le Parti de la guerre dit que nous devons maintenir l'équilibre entre les puissances parce que, si l'Allemagne annexait la Hollande ou la Belgique, elle serait assez forte pour nous menacer; ou parce que nous sommes engagés par traité à défendre la neutralité belge ou parce qu'une convention nous oblige à soutenir la France... C'est votre devoir de sauver votre pays de ce désastre... Ecrivez à votre député que vous prendrez parti contre lui à la prochaine élection s'il n'use pas de son influence sur le gouvernement dans le sens de la paix. Amenez les autorités locales à organiser des réunions de protestation contre la participation de l'Angleterre à la guerre. Faites prendre des résolutions énergiques à votre syndicat^ à votre section du -parti indépendant du travail ou du parti socialiste britannique . »
L'appel fut entendu : en même temps que le ministre socialiste John Burns démissionnait bruyam-
ment, les socialistes organisaient à Trafalgar square un grand meeting contre l'intervention; l'assemblée comptait des centaines d'Allemands qui s'adressaient à la foule, raccrochaient les ouvriers anglais et dénonçaient le gouvernement en des discours de trahison. A la conférence des socialistes des pays alliés à Londres, Keir-Hardie alla jusqu'à soutenir que la Sozialdemokratie allemande n'avait pas tous les torts, puisqu' « en somme c'était l'Angleterre qui avait déclaré la guerre à l'Allemagne ». Si les grands humanitaires que sont les citoyens Keir-Hardie, Macdonald, Anderson, Jowett, Bruce Glasier, etc., avaient triomphé, l'Angleterre aurait paisiblement assisté à regorgement de la Belgique ; le fort doit agir selon sa force et le faible subir selon sa faiblesse : voilà l'évangile socialiste revu et corrigé à la mode de Berlin.
Cette attitude a naturellement valu à l'I. L. P. la reconnaissance allemande, car, ainsi que l'expliquait le socialdémocrate Pannekoek dans une revue américaine, (( si l'Angleterre n'avait rien fait et avait contemplé les choses en repos jusqu'à ce que la puissance de la France eût été brisée, la France désillusionnée et laissée dans l'embarras eût rapidement accepté la paix » ^. Un organe de langue anglaise qui -paraît à Berlin, le Continental Times, désigne Macdonald à la gratitude allemande, et indique aux journaux germanophiles d'Amérique qu'ils doivent lui demander des articles. Dans la Neue Zeit du i3 novembre 1914 Bernstein encourage les socialistes anglais à continuer leur lutte contre le gouvernement anglais et contre la guerre.
Liebknecht a adressé « au parti frère » une lettre de félicitations le 2 janvier 191 5, et Macdonald a eu l'honneur d'une citation à l'ordre du jour du Berliner Tageblait.