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CHAPITRE IX

Les Socialistes du Kaiser et l'Internationale

« Le peuple etl'armée ne se laisseront troubler, ni par les nouvelles mensongères qui cherchent à faire dans l'ombre le siège des âmes faibles, ni far les bruyantes frotestaiions pacifiques des manifestes ennemis, ni far les faroles doucereuses et fcrfides que des agents susfects murmurent farjois aux oreilles des neutres. »

(Message du président de la République au Sénat et à la Chambre, août igiS.)

Le Kaiser mobilise l'Internationale

L'Allemagne a faim ; Przemysl est pris ; les Russes dévalent en Hongrie : la partie est manquée; tout est perdu, y compris l'honneur. La sonnerie se fait entendre, haletante : <( Veillons au salut de l'empire! » Guillaume II appelle à la rescousse, pour une manœuvre suprême et désespérée, les bons, les fidèles, le bataillon sacré, les socialistes du kaiser !

Le but est simple : obtenir la faix avant la victoire décisive des alliés, afin que cette faix re7ide -possible la reconstitution rapide des forces de V Allemagne et une prochaine revanche. Le moyen est tout trouvé : cette Internationale, qui a toujours été l'instrument docile de la politique pangermaniste, pourquoi ne serviraitelle pas une fois de plus à fausser et à égarer l'opinion

publique, au bénéfice exclusif de l'impérialisme allemand?

Aussi assistons-nous, depuis les derniers échecs de f Allemagne, à une singulière recrudescence dans l'activité de la Sozialdemokratie. De Hollande parvient en France un étrange « manifeste » émanant, à ce que Von nous dit^, de « Karl Liebknecht et de ses amis », et que ceux-ci avaient chargé un « camarade » hollandais ((de transmettre aux camarades socialistes de France et d'Angleterre ». Les auteurs du manifeste (( iont appel à V Internationale » et (( demandent l'aide des camarades dans les autres pays ".

Nous avons déjà dit ce qu'il faut penser des gestes de cette espèce : ils ont tous pour caractéristique d'être spécialement destinés à l'usage des étrangers et de rester absolument ignorés en Allemagne. L'opinion socialiste se traduit dans l'empire par les discours panger-

I. Ainsi écrivions-nous dans ^^ Matin du loavril igiS. Cette réserve critique était amplement justifiée. Car le même journal, VHumanité, cjui avait publié le 7 avril ce manifeste sous ce titre flamboyant (( Karl Liebknecht et ses amis font appel à l'Internationale » écrivait quelques jours après ; « D'après les derniers renseignements qui nous parviennent, le manifeste publié dans nos colonnes n'émane -pas, comme notre correspondant hollandais le croyait, de la minorité de la Socialdémocratie allemande. Ce sont des ouvriers allemands qui, passant par-dessus la tête des dirigeants de leurs organisations syndicales et politiques, ont cru qu'il était en ce moment de leur devoir de faire appel les premiers aux socialistes et aux ouvriers de l'Internationale pour mener en commun une campagne en faveur de la paix. » L H uniayiité déclarait d'ailleurs que ce manifeste n'en gardait pas moins toute son importance (12 avril), ce qui était se consoler bien facilement. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer, du c( kamarad » hollandais qui bravement aurait attribué à Liebknecht un chiffon de papier non signé qu'on lui faisaitpasser par-dessus la frontière, ou des « camarades» français qui acceptaient les yeux fermés cette attribution fantaisiste. Il faut d'ailleurs remarquer que la paternité du manifeste ne fut retirée à Liebknecht i\w^après que ce papier eut reçu de la presse française un accueil plus que froid : de sorte que la question d'origine reste toujours pendante.

manistes des Scheidemann et des Heine, par les articles chauvins du Hamburger Echo et de la Chemnitzer Yolkszeitung : l'internationalisme est exclusivement pour l'exportation.

Les auteurs du manifeste sont connus de nos lecteurs. Le « citoyen» Ledebour, qui a voté les crédits de guerre en août et en décembre 1914, et qui clamait au Reichstag le 20 mars 191 5 son « patriotisme allemand », a été le principal lieutenant du pangermaniste Bebel et s'est toujours opposé avec succès dans les congrès à ce que la Sozialdemokratie prît aucun engagement précis relativement à la lutte contre les dangers de guerre. Quant au « citoyen » Liebknecht, il est le Tartufe qui met sa réputation même de révolutionnaire intransigeant au service de l'impérialisme : il a voté les crédits de guerre le 4 août, après que la guerre eut été déclarée par V Allemagne à la France et la neutralité du Luxejnbonrg et de la Belgique violée, et il a fait a Bruxelles une démarche ignominieuse pour embaucher les ouvriers belges dans les équipes de von der Goltz. Cette démarche était faite dans l'intérêt et ne pouvait être faite que de Vaveu des autorités militaires allemandes'^ : la « citoyenne » Liebknecht a depuis confirmé toutes nos déductions en déclarant que le voyage de son mari en Belgique avait été entrepris à l'instigation des « pangermanistes ». Nous disions aussi que, pour de multiples raisons, les manifestations bruyantes contre la guerre attribuées à Karl Liebknecht étaient certainement imaginées de

I. Cf. les Socialistes du Kaiser, p. 10-14; et l'article d'un (( Vieux de la Vieille » (James Guillaume) dans la Bataille syndicaliste du 6 janvier 191 5. Georges Weill, l'ancien député socialiste de Metz au Reichstag, déclare (voir le Temps du II avril igiS) : « Je n'ai nullement l'impression que Liebknecht et les siens veuillent rechercher dans la crise actuelle l'intérêt démocratique et par suite l'intérêt révolutionnaire de leur pays et de l'Europe. )>

toutes pièces et annoncées à l'étranger pour les besoins de la cause allemande : ici encore, nous n'avions que trop raison, car dans une interview accordée au journaliste espagnol Ibanez de Ibero, M. von Liszt, député au Reichstag-, déclare très nettement au sujet de Liebknecht : « Le discours flamboyant que les journaux français lui prêtèrent n'est qu'une pure fantaisie. »

Le manifeste est, dans son astuce balourde, parfaitement digne de ses auteurs. Ceux-ci commencent par déclarer : « De l'attitude de nos camarades socialistes de France, d'Angleterre et de Belgique dépend pour nous la possibilité d'une action contre la guerre. » Ainsi, il faut que les socialistes des pays envahis par l'Allemagne prennent l'initiative de l'action contre la guerre : les socialistes allemands, ou du moins la « minorité », suivront... peut-être! Ce n'est pas à l'agresseur de cesser l'agression, c'est à la victime de cesser d'abord de se défendre contre l'agresseur.

Suit une description des maux de la guerre. Ces maux, nous les connaissons aussi bien que l'Allemagne, et même beaucoup mieux : Louvain, Arras, Reims, toute la Belgique et dix départements français en connaissent l'horreur. Mais c'est condamner l'Allemagne que de les dépeindre : c'est nous rappeler, si jamais nous pouvions l'oublier, qu'il y a un misérable peuple qui, de gaieté de cœur, a préparé et déchaîné cette catastrophe, et qui, aux inévitables maux de la guerre, a ajouté les atrocités savantes qui le mettent au ban des nations. C'est rappeler à l'Europe pacifique que, si elle ne brise pas à jamais l'épine dorsale de ce peuple criminel, une nouvelle guerre plus atroce est pour demain, comme 1914 est plus horrible que 1871, et 1871 plus horrible que i8i5. Oui, la guerre est monstrueuse et sacrilège; et c'est pourquoi cette guerre, que nous subissons malgré nous et que l'on nous a imposée, doit être menée à fond.

jusqu'au bout, jusqu'au châtiment et à l'impuissance de l'Allemagne !

Mais cest cela justement que le manifeste socialdémocrate tie veut pas. « Montrons, dit-il, que si nous n'avons pas pu empêcher la guerre, nous saurons, maintenant , agir de toutes nos forces pour la prompte conclusion de la paix. » Autrement dit, la Sozialdemokratie, qui a aidé le kaiser à préparer le mauvais coup, va continuer à le servir, maintenant que le mauvais coup a échoué, en lui évitant d'en payer les frais. (( La situation militaire de l'Allemagne est favorable, continuet-il, ses frontières sont en sûreté; c'est donc à l'Allemagne de faire entendre la première le cri de paix. » La ruse est grossière : il s'agit, par un bluff qui ne trompera personne, de poser au profit de l'Allemagne des principes qu'elle n'appliquerait nullement si elle était réellement victorieuse. Si l'Allemagne doit donner le signal de la paix parce que sa situation militaire est (( favorable », il est bien extraordinaire qu'elle ne l'ait point donné avant la bataille de la Marne, quand sa situation était infiniment meilleure qu'aujourd'hui et pleine de promesses qui se sont à jamais évanouies. Et si l'Allemagne doit donner le signal de la paix, pourquoi donc le manifeste des socialistes du kaiser, au lieu de s'adresser à l'opinion publique allemande^ fait-il appel aux socialistes français, et comment peut-il dire que ce c'est de leur attitude que dépend la possibilité d'une action contre la guerre » en Allemagne ? « Nous savons, dit le manifeste socialdémocrate, non sans cynisme, que notre appel ne restera pas sans réponse. Nous saluons le rappel du devoir socialiste qui se fait entendre en France. Nous sommes heureux de constater l'action des camarades Merrheim et Jouhaux, comme celle du Parti ouvrier indépendant d'Angleterre et des camarades socialistes russes qui attendent avec impatience le réveil de l'esprit révolutionnaire

dans la Sozialdemokratie allemande {sic). » Le manifeste a aussi un mot aimable pour « notre camarade ministre Sembat, qui a récemment tracé une esquisse de programme de paix. >> La vérité est que V Allemagne se sent et se sait vaincue : elle n'espère plus dans la force de ses armées, mais seulement dans les intrigues de sa Sozialdemokratie. Elle demande, non plus à Hindenburg, mais à Liebknecht, un plan de campagne dont nous exposerons ici les principes, les ramifications et les manifestations.

Ce que l'on veut obtenir de la naïveté ou de la complicité des socialistes français et anglais, c'est une paix qui laisse intacte l'Allemagne actuelle pour de nouvelles agressions. (( Pas d'annexions ! Pas de conquêtes ! » crie la Sozialdemokratie, depuis qu'il ne peut plus être question d'annexer et de conquérir pour le compte de la plus grande Allemagne ! (( Pas d'accusations mutuelles !» : il faut éviter que la pauvre Allemagne paye les frais du procès et subisse les conséquences de la guerre qu'elle a déchaînée. Passons l'éponge ! Karl Liebknecht tend une main fraternelle aux (c camarades » français et, magnanime, il s'écrie comme Robert Macaire : (( Nous avons eu des torts; nous consentons à les oublier! »

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