Sur Pernerstorfer, voir plus haut, p
Voilà la morale que la Sozialdemokratie se flatte d'enseigner au monde à coups de canon !
Guillaume II, Kautsky et C'"
Le Conseil national du Parti socialiste français vient de déclarer solennellement qu'il n'y a point d'autre paix admissible pour la France que celle qui consacrera le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie et la destruction du militarisme allemand. Par là se marque l'irréductible antagonisme entre tous les socialistes français et la Socialdemokratie pangermaniste tout entière. Dès que l'on sort des vagues théories pour poser avec précision la question des garanties d'une paix durable, on voit s'évanouir la distinction mythique enter la « majorité » et la (( minorité )> socialdémocrates. Ainsi que l'a écrit la Schwabische Tagwacht, socialiste, le -peuple allemand est unanime à déclarer qu^il faut que V Alsace-Lorraine reste à V Allemagne ; nous avons vu que sur ce point Kautsky, signataire du manifeste des Trois, est aussi catégorique et arrogant que Scheidemann.
De même, le peuple allemand tout entier se sent solidaire du militarisme prussien. <( Une disparition de l'impérialisme allemand, écrit le journal socialiste de Stuttgart, est équivalente à une défaite militaire et politique du peuple allemand. » Le 24 novembre igiS, le Yorwârts proteste avec véhémence contre « la phrase insensée et dangereuse sur l'écrasement du militarisme allemand ». Vous croyez que l'Allemagne se définit par son Kaiser et ses JunkersPLegien, député socialiste au Reichstag et secrétaire de l'Association syndicale internationale, y voit l'incarnation de la « culture ouvrière » {Arbeiterkultur). n II n'y a point de militarisme en Allemagne, dit Siidekum au sénateur améri-
cain Beveridge. 11 est faux qu'une caste militaire exerce une influence quelconque sur la politique et le gouvernement; un parti militaire comme puissance politique n'existe pas et est impossible en Allemagne; les officiers ne sont que les serviteurs de l'État... Si l'on veut absolument que la guerre soit plus particulièrement la guerre d'une certaine classe, elle serait la guerre des ouvriers allemands {Krieg der deitlschen Arbeilerl) »
Dira-t-on que c'est la majorité qui tient ce langage? Mais en admettant qu'il y ait réellement une majorité et une minorité, n'est-il pas tout à fait antidémocratique de dire que l'opinion de la minorité doit compter plus que celle de la majorité?
Dira-t-on que les chefs socialdémocrates ne représentent pas l'opinion vraie du peuple allemand qui, lui, serait débonnaire et bénin? Mais oiî est-il, ce peuple allemand, s'il n'est ni dans la noblesse, ni dans la bourgeoisie, ni chez les ouvriers organisés dans leurs syndicats? Quand, avant la guerre, les Millier, les Molkenbuhr et les Scheidemann venaient dire en France que le prolétariat allemand (( ne marcherait pas » en cas de guerre, au nom de qui parlaient-ils donc? Et depuis quand admet-on cette théorie subversive que les députés socialistes ne représentent pas la classe ouvrière? A cette découverte faite pour les besoins de la cause, il est facile d'opposer des textes socialdémocrates bien antérieurs à la guerre et aux controverses actuelles : (( Le Parteiv or stand est l'autorité que le Parti tout entier se donne à lui-même et en laquelle s'incarne V autorité du Parti. » {Diïsseldorfer Volkszeitung, 1 3 novembre 1905.) <( Le fait que les chef s sont les chefs prouve à lui seid que les masses sont derrière eux, sans quoi ils n'auraient pas cette position », disait Legien en igoS au Congrès d'Iéna. {Protofc., p. 265). Va-t-on, pour blanchir le peuple allemand, admettre une théorie qui ôterait dans tous les pays toute autorité aux députés socialistes
lorsqu'ils prétendent parler au nom du prolétariat?
Dira-t-on que l'opinion socialiste allemande a été (( trompée » par les gouvernants, qu'elle ignore les origines delà guerre, la responsabilité initiale de l'Allemagne et de l'Autriche ? Nous avons déjà montré qu'il n'en est rien (chap. V) et que la Sozialdemokratie connaissait depuis longtemps les desseins agressifs des deux Empires centraux et ne s'était pas méprise sur la volonté absolue de guerre manifestée par l'ultimatum autrichien à la Serbie. Ajoutons, pour rassurer lesbonnesâmes, que la librairie socialdémocrate Singer de Berlin a publié, sous la direction d'Eduard Bernstein, et sous le titre Bokumente zum Welikrieg le Livre jaune français, le Livre blanc allemand, Le Livre bleu anglais, le Livre orange russe, etc. Le journal germanophile anglais, Daily News, ayant le 20 mars 191 5 insinué que les socialistes allemands avaient pu ignorer la véritable marche des événements qui ont amené la guerre, le député socialdémocrate Wolfgang Heine lui a répondu dans la Frankfurter Zeiiung ,^4 avril 191 5) que la Sozialdemokratie avait été parfaitement au courant de toutes les péripéties du drame. Au reste, deux écrivains français qui ne sont nullement suspects d'hostilité contre le socialisme ni même contre laSoziademokratie, MM. Victor Basch et P. G. La Chesnais, ont déclaré que les députés socialdémocrates étaient (( bien informés « et qu'ils (( ont pu suivre complètement les pourparlers diplomatiques ^ ».
Dira-t-on que l'opinion allemande est « muselée », qu'un régime de terreur l'empêche de confesser sa foi
I. La Chesnais, le Groufe socialiste du Reichstag et la Déclaration de guerre (Paris, Colin, 191 5), p. 72; ibid., p. 76 : <( Les députés n'ont pu être trompés que parce qu'ils l'ont bien voulu... leur ralliement était acquis d'avance. » — V. Basch, la Guerre de 1914 et le Droit, Paris, Rivière, s. d., p. 96, dit que les chefs et les journaux socialdémocrates étaient « admirablement informés ». Ces deux auteurs sont socialistes.
pacifiste internationaliste? Il est fâcheux que ces éloquents plaidoyers germanophiles soient brutalement réfutés par les témoignages socialdémocrates les plus autorisés.
Tandis qu'ici les avocats de la Sozialdemokratie célèbrent des martyrs imaginaires^ Legien écrit au syndicaliste Appleton, secrétaire de la General Fédération of Trade Unions : (( Dans la presse, j'ai pu lire certaines nouvelles sur l'Allemagne, dont la fausseté a dû, depuis, être reconnue; comme celles qui représentaient les organisations du travail molestées dans leur activité, nos représentants politiques emprisonnés et même fusillés ^! ! !} Tout cela est absolument faux . Au contraire, les autorités s'entretiennent avec les représentants des syndicats et de la Sozialdemokratie sur un grand nombre de questions et demandent leur avis » ^ Ces rapports cordiaux ont eu un signe visible dans la réception solennelle, à la fin de l'année 1914, des plus hautes autorités de l'Etat au siège de l'Association des métallurgistes et à la Boulangerie coopérative de Berlin, ou les syndicalistes allemands échangèrent des discours et des congratulations avec le ministre des Finances et le ministre de la Justice de l'Empire, avec les ministres prussiens du Commerce et de l'Intérieur, avec le premier bourgmestre de Berlin, avec le président du Reichstag... et le président de la Chambre des seigneurs!
Mais, dit-on, (( les socialistes allemands ne méritent pas après tout une réprobation pire que celle qui charge les conservateurs et les agrariens allemands ». Peutêtre, mais personne ne plaide la cause de ces derniers-,
1. Cf. Heinemann, Die sozialistischen Errungenschaften der Kriegszeit.
2. Il est, en effet, très remarquable qu'il ne s'est élevé de controverse en France qu'autour des socialdémocrates allemands, et cela par la faute des journaux socialistes français qui ont cru devoir tout tenter pour innocenter les « camarades »
tandis que la Sozialdemokratie garde des défenseurs obstinés. Et puis, jamais les « agrariens » n'ont tenté d'exercer une influence sur notre politique intérieure dans des congrès ^.gï?ir\e,ns internaiionaux . Enfin, ils ne s'étaient jamais donnés pour des amis de la France; ils n'avaient point juré d'empêcher la guerre par tous les moyens; ils nous combattent, et par des moyens abominables, mais ils ne nous ont point trahis. Et il n'y a pas de « minorité » centriste ou agr arienne qui par des manifestes perfides travaille à suborner V opinion dans les pays alliés. Voilà pourquoi, sans faire aucune distinction parmi les Allemands, nous dénonçons dans la Sozialdemokratie l'ennemie la plus perfide et la plus dangereuse.
Cherchez la minorité!
Pour la quatrième fois depuis un an, la Sozialdemokratie pangermaniste affirme solennellement sa solidarité avec le gouvernement du kaiser. Pour la quatrième fois depuis un an, elle fournit joyeusement à l'empire les ressources financières dont il a besoin pour continuer une guerre de conquête. Le vote du 20 août 191 5 a été, comme celui du 4 août 1914, unanime. Une fois de plus les coryphées de la prétendue
allemands ou pour atténuer tout au moins la responsabilité de ces derniers en prétendant, contre l'évidence, c|u'ils avaient été (( trompés. » Aucun organe radical, progressiste ou libéral français n'a pensé qu'il avait mission de défendre les radicaux, les progressistes ou les libéraux allemands. Les monarchistes français ont été les plus ardents contre les monarques allemands. Quant aux catholiques allemands, ce sont les catholiques français qui ont dressé contre eux le plus juste et le plus formidable des réquisitoires (voir, par exemple, la Guerre allemande et le Catholicisme, Paris, Bloud, 191 5, publié sous la direction de Mgr Baudrillart avec une lettre du cardinal archevêcjue de Paris; la brochure du chanoine Gaudeau, le Danger -pour V Eglise est en Allemagne, Paris, 191 5, et le petit livre de M. René Johannet, la Conversion d'un catholique germanophile, Paris, 191 5).
« minorité socialdémocrate », dont le w réveil de conscience » faisait pleurer aux germanophiles de l'Internationale des larmes d'attendrissement, viennent de manifester leur parfait accord avec les Scheidemann, les Heine et les Siidekum. Voilà où aboutit ce fameux « mouvement protestataire » d'une minorité « héroïque » qui devait d'ailleurs, à en croire certains prophètes particulièrement qualifiés, se muer bientôt en majorité! Ce vote symbolique met fin à l'imbroglio savamment conduit pendant des mois pour berner le prolétariat des pays alliés!
Manifeste des Trois, manifeste du Parteivorstand, manifeste des Deux Cents, manifeste des Huit Cents, lettres anonymes lancées par-dessus les frontières aux camarades « conscients et organisés », où êtes-vous ! Mais où sont les neiges d'antan? Le « noble » Karl Liebknecht lui-même, après avoir été, sous la plume lyrique de ses dévots admirateurs, successivement fusillé, emprisonné, et (( bâillonné », a jugé bon de ne point troubler l'édifiante unanimité de ses chers collègues : après avoir assisté au début de la séance, il s'est arrangé pour être absent pendant qu'on votait l'emprunt en deuxième et en troisième lectures; puis, une fois le vote acquis à V unanimité , il est précipitamment rentré en séance et a protesté au milieu de l'hilarité générale ^ La farce socialdémocrate se clôt dignement par cette pitrerie, cette entrée comique de clown sautant dans le cirque aux grands éclats de rire de son public.
Au nom du groupe socialdémocrate, le citoyen David a déclaré : (( Nos ennemis ne sont pas disposés à faire la paix; nous allons les y contraindre'^. » Cette formule d'une douceur angélique a ravi le chancelier, qui s'est empressé de proclamer que ce qui ne -plie -pas doit être
1. L'Humanité, 22 août igiS, p. 3. Depuis, le même journal a donné une version a arrangée » du même incident.