‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 200 sur 208 · n Humanité, 22 août 191 5, p · texte numérisé non relu

n Humanité, 22 août 191 5, p

brisé. Si l'internationalisme des manifestes socialdémocrates avait été sincère, au lieu de n'être qu'une hypocrite manœuvre, c'est à la dernière séance du Reichstag, après le discours nettement pangermaniste de M. de Bethmann-Hollweg, que la protestation socialiste se serait élevée. C'était le moment pour Bernstein et Haase de rappeler « le droit des nationalités », les (( principes de l'Internationale » et de faire entendre en Allemagne les phrases papelardes de leur manifeste pour l'exportation : ils ont préféré voter l'emprunt. Et Karl Liebknecht, l'agent de liaison avec les partis socialistes de l'étranger, celui qui, pour susciter ou alimenter les courants germanophiles chez les alliés, leur envoie sur « l'opposition socialiste dans l'empire » de fausses nouvelles qu'il s'empresse de démentir dans les journaux socialdéînocrates allemands^, Karl Liebknecht lui-même a jugé superflu de jouer la comédie de l'abstention ou du vote négatif. Dans un Reichstag pavoisé pour la prise de Kovno, les socialistes du kaiser ne se croient plus obligés de garder le masque; grisés par un succès passager, la dissimulation leur paraît pour l'instant un luxe inutile. Avec quelle rapidité l'arrogance succède à la platitude doucereuse de leurs manifestes ! 11 a suffi, de la chute d'une forteresse russe pour amener ce changement de ton. Le peuple allemand tout entier veut la victoire, parce que tout entier il compte exploiter et asservir le monde. Et la Sozialdemokratie a appris de son prophète Engels que <( la discipline de fer, qui seule peut donner la victoire, suppose V ajournement de lapo-

I. Voir la déclaration du /'ar^^fy^r^iîa^i publiée dans \eVorîjàrts du 20 janvier 191 5 ; cf. Wolfgang Heine, Gegen die Quertreiber, Verlag Volksblatt fur Anhalt, Heinrich Ueist, Dessau, igi5, p. 36. (( Liebknecht a annoncé aux chefs du socialisme international c^u'un sérieux mouvement contre la guerre se faisait sentir chez les socialistes allemands... Liebknecht a 7Jié avoir envoyé cette nouvelle aux fartis socialistes étrangers. »

liligue intérieure et la dictature militaire. Sans cela d'où viendrait la discipline? » (Lettre à Marx, 26 sept. i85i, Corr.y t. I, p. 254-255.) Mais plus elle est consciente de la nécessité de l'union, puis elle s'attache à la détruire dans les autres pays, afin de faciliter la conquête allemande. En 1848, Engels appelait de tous ses vœux une bonne guerre civile qui jetterait les uns contre les autres les ouvriers et les paysans français. Trois ans avant la guerre de 1870, Marx s'écriait : (( Notre Bismarck a cela de bon qu'il pousse les choses en France à la crise. » (Lettre à Engels, 2 nov. 1867, Corr., t. III, p. 421.) Enûn, Engels se réjouit, dans une lettre à Sorge (14 nov. 1891, Briefe an Sorge, p. 373), de <( voir le gouvernement de Paris tous les jours branlant dans le manche » parce que cette (( instabilité ministérielle », qu'il veillait consciencieusement à entretenir par l'intermédiaire de ses agents, lui paraissait interdire à la France toute alliance sérieuse et toute politique extérieure efficace*.

La Sozialdemokratie a jeté le masque : personne désormais ne peut plus se méprendre sur son rôle, ni contester que son hégémonie dans l'Internationale ait servi et serve encore le pangermanisme. Travailler avec elle, c'est travailler pour la plus grande Allemagne.

I. Ces lignes paraissaient dans le Matin le 25 août igiS. Le lendemain, à la Chambre des députés, contrairement aux principes les plus certains de 1' a union sacrée » et de la « trêve des partis », M. Pierre Renaudel conduisait ses troupes à l'assaut contre le ministre de la Guerre, après avoir sourdement mené depuis plusieurs mois une lutte d'intrigues. Comme on l'a dit très justement, la guerre de tranchées était oubliée pour la guerre de travées, et la guerre de siège pour la guerre de sièges. Dans un discours remarquable, le président du Conseil rappela que l'étranger ennemi avait les yeux fixés sur la France, et qu'une crise politique chez nous lui serait particulièrement agréable.

Conclusion

Au terme de ce long travail, il nous sera permis de tirer des faits historiques et des événements présents les conclusions qu'ils comportent.

Nous avons vu comment, conquise et bientôt confisquée par les socialistes pangermanistes d'Allemagne, l'Association internationale des travailleurs était devenue un simple moyen de domination pour les Germains, et la principale parmi les voies d'accès de la conquête pangermaniste. Nous avons vu comment les déviations que lui avait fait subir Karl Marx aboutirent à la destruction de l'Internationale en 1872. Nous avons vu comment la grande trahison de la Sozialdemokratie pangermaniste a de nouveau mis fin à la seconde Internationale.

Vainement on prétendrait, contre l'évidence, nier que l'Internationale soit morte le 4 août 1914. Il faut avoir un goût singulier pour le paradoxe pour soutenir, comme on l'a faitS que l'Internationale n'est point morte, parce que pour mourir il faut avoir vécu, et que l'Internationale n'aurait... jamais existé! C'est pourtant au nom de ce mythe, de ce fantôme sans réalité que l'on avait mille fois solennellement affirmé au peuple français l'impossibilité absolue d'une guerre. Lourde serait la responsabilité de ceux qui au nom de cette entité imaginaire auraient endormi la

I. Charles Dumas, la Paix que nous voulons, Paris, Rivière, 1915, p. 21.

Mais l'heure n'est point au badinage. On ne peut contester ni qu'il ait existé une Internationale ouvrière, ni que les pangermanistes allemands l'aient tuée après qu'elle leur eût rendu les services qu'ils en attendaient. Ecartons pour plus de sûreté le témoignage des adversaires du socialisme, qui pourraient être soupçonnés de désirer la mort de l'Internationale, et de prendre leurs désirs pour des réalités. Voici pourtant des témoins que l'on ne saurait récuser. Tous socialistes, tous internationalistes, s'ils proclament la mort de l'Internationale, c'est que la vérité et la réalité sont plus fortes que tous les « mensonges conventionnels » dont vivent et dont meurent les partis.

Après la Conférence socialiste de Londres, Gustave Hervé écrivait* : (( Ne voyez-vous pas que c'est la seconde Internationale socialiste que nous avons enterrée dimanche? C'est la seconde que nous enterrons en moins d'un demi-siècle » et, rappelant que (( l'hégémonie allemande sur l'Internationale vient de s'écrouler dans la boue et dans le sang », il faisait appel à une (( troisième Internationale » émancipée enfin par la faillite intellectuelle et morale de la Sozialdemokratie.

(( L'Internationale ouvrière, s'écriait quelques mois plus tard le même internationaliste 2, où est-elle 1 Qni ne voit que la giierre Va jetée par terre ? Qu'avons-nous de commun actuellement, nous socialistes français, avec les socialistes du Kaiser, qui n'ont pas eu un mot de protestation contre la violation de la neutralité belge? La preuve qu'elle est bien morte, notre Internationale ouvrière, c'est que moi, qui prétends être un bon socialiste, je me sens mille fois plus près d'un réactionnaire français qui se bat dans nos tranchées

\. La Guerre sociale, 18 février igiS.

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