Œuvres, t. V, p
L'expérience de la guerre prouve encore irréfutablement que la solidarité nationale entre les classes d'une nation est plus forte que la solidarité internationale entre les membres d'une même classe dans plusieurs nations; permettre aux socialistes étrangers de s'immiscer dans la vie de la France, c'est leur donner le moyen de faire prévaloir des points de vue et des pratiques qui serviront leurs pays respectifs et leurs intérêts nationaux au détriment de la France. L'idée d'une Internationale imposant des règles impératives aux socialistes de tous les pays est condamnée désormais par la raison. Il n'y a et il ne peut y avoir que des socialismes NATIONAUX.
La guerre a manifesté le mensonge d'une organisation qui juxtaposait Tes soldats du droit aux soldats du pangermanisme pour subordonner les premiers aux seconds; elle a mis en pleine lumière la véritable nature de la doctrine qui arme des millions de socialdémocrates allemands pour la grande entreprise de rapine et d'assassinat. S'il était vrai, comme le prétendent encore certains germanophiles impénitents, que le socialisme est et ne peut être qu'allemand, la guerre aurait certes porté au socialisme un coup fatal. Mais il a été et il peut être autre chose : il n'a pas toujours été, il ne sera pas toujours adultéré, vicié, détourné des voies droites par l'influence allemande; il ne se confondra pas toujours avec l'étatisme de Bismarck et le pangermanisme de Marx. Le socialisme d'importation allemande rentrera en Allemagne avec les soldats de Guillaume II et du Kronprinz. La guerre de 191 6 nous donnera le Socialisme libre dans le monde libéré.
Pendant de longues années, et jusqu'à ce que l'on eût réussi par de coupables manœuvres à endormir ses légitimes défiances, le prolétariat français ne voulait pas entendre parler du prétendu socialisme et des
prétendus socialistes allemands. C'est donc en combattant toute confusion entre le socialisme et le germanisme que l'on se montre fidèle à la tradition du socialisme français.
Le travail social, la politique sociale seront nécessaires demain comme hier, demain plus qu'hier, parce que l'œuvre accomplie sera immense pour reconstituer les acquêts de la civilisation détruits par la barbarie germanique : à cette œuvre il faudra que tous puissent se livrer de tout cœur, sans crainte et sans arrière-pensée. Il s'agit, en rendant le socialisme français à luimême, de le rendre digne de la France et du plus noble des prolétariats. En rompant tout lien avec le germanisme, à jamais déshonoré, le socialisme pourra revendiquer dans la France de demain la place à laquelle lui donnent droit un passé déjà lointain, mais glorieux, et les héroïques sacrifices des ouvriers et des paysans de France.
S'il a le courage d'être lui-même, le socialisme français a devant lui une vaste carrière. La pensée française, trop longtemps domestiquée par l'Allemagne, éclairera encore le monde aux siècles des siècles. Répétons, avec une foi absolue dans l'avenir, la sublime invocation de Proudhon à la France :
<( En aucun lieu de la terre l'esprit, qui est tout l'homme, n'est aussi libre que chez toi. Réveille-toi, mère. . . Commence ta nouvelle vie, ôlapremiere des immortelles, montre-toi dans ta beauté ! Vénus Uranie, répands tes parfums, fleur de l'humanité. Et l'humanité sera rajeunie, et son unité sera créée par toi : car l'unité du genre humain, c'est l'unité de ma patrie, comme l'esprit du genre humain n'est que l'esprit de ma patrie ! »