‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 204 sur 208 · Le Groupe socialiste du Reichstag, p · texte numérisé non relu

Le Groupe socialiste du Reichstag, p

le passé, elle se portera un coup fatal à elle-nihne . » Tel est également l'avis d'un membre du groupe socialiste unifié au Parlement : (( 11 ressort très nettement de l'épouvantable crise actuelle, écrit M. Compère-Morel, que des socialistes n'ont pas craint de sacrifier devant le militarisme le plus abject, devant l'impérialisme le plus brutal et devant le pouvoir personnel du plus cynique représentant d'une caste autoritaire leurs principes et leurs doctrines... L'Internationale nouvelle se traînerait lamentablement, sans vie et sans action, si elle ne prenait pas les dispositions nécessaires en vue de purger ses cadres des mauvais bergers qui l'ont honteusement déshonorée. »

En un ferme langage un autre député socialiste, M. André Lebey, indique que (( le mouvement ouvrier allemand agissait au bénéfice d'un impérialisme guerrier, conquérant, féroce. Là est la leçon qu'on ne doit plus jamais oublier. On ne le pourrait sans crime et ceux qui inclineront vers cet oubli ou le faciliteront se classeront à la fois conune les pires ennemis de leur patrie, de V Europe et du genre humain^ ».

M. Emile Vandervelde, qui en sa qualité de socialiste belge et de président du Bureau socialiste international, mérite d'être attentivement écouté, s'écrie en réponse à Scheidemann^ : « Si, après ce qui s'est passé, les socialistes belges et français acceptaient de se rencontrer, d'échanger des vues, de se concerter avec ceux qui ont voté en Allemagne les crédits de guerre, qui ont donné un blanc-seing au gouvernement impérial, qui ont accordé aux bourreaux de la Belgique la complicité de leur silence, ils trahiraient sim-

1. Les opinions de MM. Lebey et Compère-Morel sont des réponses à la très intéressante et utile enquête menée dans la Vie -politique et littéraire par M. Olivier Maugars sur la question : « L'Internationale vivra-t-elle ? »

a Dans le journal socialiste hollandais Het-Volk.

plement la cause pour laquelle tant de braves sont morts. »

A la veille de la Conférence de Londres, M. Sembat -disait nettement que les socialdémocrates allemands n'ayant pas trouvé un mot de réprobation contre la <( monstrueuse » violation de la neutralité belge, ils étaient désormais de ces gens avec qui « on n'entre pas en conversation » et il insistait sur ce point que « socialistes français et'socialistes allemands ne sont pas sur le même flan ».

D'autres socialistes pensent aussi que par leur participation aux crimes allemands les socialdémocrates se sont exclus de la communion socialiste. Le Griitliy journal socialiste suisse exprime ainsi ce juste sentiment : « Après tout ce qui s'est passé où les Allemands ont porté la guerre, il nous serait pénible d'avoir des rapports... avec des gens qui n'ont pas su garder leurs mains nettes des taches d'un sang qui n'a point jailli sur les champs de bataille; leur présence nous donnerait froid dans le dos, car la vision de ce qu'ils ont pu faire ne s'effacera pas avant une génération au moins. Il y a maintenant entre leur mentalité et la nôtre un fossé qui ne peut être franchi qu'en passant sur trop de ruines, sur trop de cadavres de femmes et d'enfants : nous ne les comprenons pas; ils nous font peur, non par leur force, mais par leur cruauté : c'est pourquoi ils peuvent rester chez eux et nous resterons chez nous. »

^International Socialist Review de Chicago évoque les temps encore proches où la Sozialdemokratie pangermaniste, forte de son indignité même, imposait sa loi aux socialistes du monde entier ; et elle atteste que ces temps sont passés : « Les liens qui nous garrottaient si solidement et nous enchaînaient au socialisme allemand sont, nous l'espérons, coupés. Peut-être maintenant les socialistes américains auront-ils la liberté de parler et

de lutter sans demander la permission de Herr Ceci et de Herr von Cela. »

Pour venir au secours des syndicats et dès coopératives belges durement éprouvés par la guerre, les syndicats et les coopératives d'Angleterre adressent au mois de janvier 191 5 un pressant appel aux travailleurs de tous les pays : mais cet appel n'est point envoyé aux organisations d'Autriche et d'Allemagne; et comme le Yorwàrts feint de s'étonner, on lui répond : (( Que faites-vous de l'odeur de l'argent? »

Le Comité socialiste anglais pour la défense nationale envoie au Parti socialiste français, à l'occasion du 14 juillet 191 5, une lettre qui se termine sur ces mots : « Lorsque nous ne serons plus menacés par cette « horde d'esclaves », nous pourrons établir v^V Internationale des peuples libres ». En attendant ce grand jour de victoire, combattons ensemble, pour la liberté du monde. )>

Au Congrès syndical de Bristol, les délégués flétrissent les Allemands tueurs d'enfants et empoisonneurs. Et le puissant syndicat britannique de l'industrie du papier prend parmi les trade-unions l'initiative d'un vaste mouvement de boycottage des syndiqués austroallemands ; les travailleurs du papier veulent maintenir leurs relations avec les travailleurs des nations civilisées, et ils proposent la constitution d'un nouveau secrétariat international dont seront exclues V Autriche et V Allemagne . Une tentative ayant été faite en Suisse pour faire renaître l'organisation internationale des trade-unions, le syndicat des travailleurs du papier a voté à V unanimité une résolution par laquelle il s'engage à <( ne jamais plus avoir de conférence avec les représentants des nations qui ont acclamé l'assassinat en bloc des mille quatre cents hommes, femmes et enfants sans défense du Lusitanià ».

Ainsi l'on entend s'élever de tous côtés un erand cri

de réprobation contre le Parti socialiste allemand infidèle aux pactes internationaux. Quel motif pourrait-on avoir, dans la suite, de revenir sur cet infaillible jugement de la conscience? La Sozialdemokratie s'est mise au ban des partis socialistes comme l'Allemagne s'est mise au ban des nations. Quel que puisse être son désir de reprendre contact avec les autres partis socialistes, afin de compléter le travail du pangermanisme interrompu par la guerre, les socialistes des pays alliés ne pourraient, sans porter au socialisme même un coup fatal, se laisser séduire par les promesses et les protestations de la Sozialdemokratie. Quand bien même, en effet, on oserait amnistier ou pardonner le crime de 1914, quelle pourrait être désormais la. garanUe que les protestations socialdémocrates sont sincères, que les promesses socialdémocrates seront tenues ? Qui pourra ajouter foi à la parole des parjures ? Quand ils prendraient dans leurs Congrès les décisions les plus solennelles, ils ne feraient que ce qu'ils ont fait, pour tromper les socialistes français, avant le 4 août 1914. Quand ils feindraient l'opposition la plus acharnée à leur gouvernement, ils ne feraient que recommencer un jeu qui a trompé le monde, mais qui ne le trompera plus. Quand ils flétriraient après coup certains de leurs chefs, auxquels le gouvernement impérial assurerait d'amples compensations, ils ne feraient pas autre chose que ce qu'ils firent, au moment des affaires du Maroc pour rassurer Vopinion socialiste en France : ils exclurent du parti Gerhard Hildebrand pour des théories impérialistes que la Sozialdemokratie professa hautement en 1914. Quand ils blâmeraient eux-mêmes leur passé, cette humiliation leur serait trop avantageuse pour qu'ils hésitassent à s'y soumettre au cas où elle leur paraîtrait nécessaire : Paris vaut bien une messe. Mais demain, en cas de guerre nouvelle, la Sozialdemokratie se re-

trouverait ce qu'elle fut en 1914. Qui prendra sur soi d'attester sa bonne foi ? Oui prendra sur soi d'introduire de nouveau le ver dans le fruit, la Sozialdemokratie pangermaniste dans ,1e mouvement socialiste ? Comment oublierait-on un crime qui a coûté la vie à des centaines de milliers d'hommes quand on ne pardonne pas la défection d'un malheureux «jaune» qui a violé ses obligations syndicales pour un morceau de pain ? « La moindre trahison de la solidarité ouvrière est considérée par l'Internationale comme le crime le plus grand et comme la plus grande infamie qu'un ouvrier puisse commettre 1. » Aucune puissance ne saurait désormais nous assurer de la fidélité de la Sozialdemokratie. u Les gages en étaient dans le passé. Nous n'avons plus de passé. »

L'élimination définitive de la Sozialdemokratie pangermaniste n'affaiblit pas le socialisme, mais le fortifie. Elle n'empêche pas les partis socialistes français, belges, russes, anglais, d'entretenir des relations amicales, et de rendre ces relations toujours plus intimes. Entre les ouvriers français et anglais notamment, dont la collaboration aura été si étroite contre l'impérialisme allemand, des liens se seront formés qui nous ramènent aux premières années de l'Association internationale des travailleurs, avant que l'influence allemande s'en emparât et la mît au service du pangermanisme. Ce que fut la première Internationale à ses débuts, nous l'avons montré au commencement de ce livre : laissant à ses membres le droit de jouer tel rôle politique qui leur conviendrait, elle n'aspirait pas à jouer elle-même de rôle politique ; entièrement respectueuse de l'autonomie de ses sections et de ses

I. Bakounine, la Politique de V Internationale, dans VÉgalité du 7 août 1869; Œuvres^ t. V, p. 171.

fédérations, elle se refusait par principe à leur imposer ou même à leur proposer des règles d'action, des directions politiques et des formules doctrinales. Elle ne s'ingérait pas dans la vie de chaque nation : elle ne faisait pas comparaître les socialistes d'un pays devant les socialistes des autres pays pour leur demander compte de leur attitude dans les Parlements. Elle se contentait de rapprocherles ouvriers en s'interdisant de les conduire. Une telle Internationale n'aurait pu, dans le monde entier, travailler à réaliser les ambitions d'une nation conquérante : elle n'eût pu être associée aux entreprises du pangermanisme. Elle n'eût pas été atteinte par la tourmente d'une guerre. Elle n'eût pas fait une faillite retentissante en entraînant dans sa chute quelque chose du socialisme lui-même.

Nous avons vu aussi ce que devint l'Internationale entre les mains de Karl Marx et de ses successeurs de la Sozialdemokratie : cette Internationale germanisée et germanisatrice dont la mort privera l'Allemagne impériale d'un puissant moyen d'action, sans rien compromettre, quoi qu'on en ail dit, de l'avenir du prolétariat. Car on chercherait vainement les bienfaits positifs qu'aurait apportés aux classes ouvrières l'organisation de l'Internationale ; la Sozialdemokratie imposa bien aux ouvriers de tous les pays, malgré l'opposition de la plupart des socialistes français, le chômage du V mai ; mais elle en prit elle-même fort à son aise avec le règlement qu'elle avait réussi à faire accepter ^ On peut compter sur les doigts les luttes

I. La manifestation du i" mai avait été décidée au Congrès marxiste de Paris en 1889. En 1890,1e Parti possibiliste l'avait condamnée comme d'origine marxiste. En 1891, les Allemands, qui avaient exigé, en 1889, que la manifestation eût lieu rigoureusement le i" mai, la reportèrent au 3 mai, parce que le 3 mai tombait un dimanche, cela afin d'éviter un lock-out et une perte d'argent à leurs syndicats ! Engels constate ,1'efïet déplorable que produisit cette défection chez les

économiques où les ouvriers d'un pays jouirent de l'appui effectif des autres, et, comme le reconnaît Bernstein S il n'y a pas une de ces luttes où l'appui international ait amené la victoire des ouvriers ; d'ailleurs ce n'est pas l'Internationale socialiste, celle des Congrès d'Amsterdam, de Stuttgart et de Copenhague, qui serait en cause en pareil cas, mais l'organisation internationale des syndicats. L'activité pratique de l'Internationale socialiste s'épuise donc dans la collaboration par elle apportée au pangermanisme.

Le droit des peuples à librement disposer d'euxmêmes, dont il a si souvent été parlé, doit,semble-t-il, s'entendre d'abord du droit et du devoir qu'ont les socialistes de chaque pays de régler seuls, et entre eux, les questions de la politique intérieure, extérieure, économique, sociale, de leur patrie, sans l'intervention d'étrangers, sans tutelle exercée, soit par un organisme central, soit par des Congrès internationaux. Comme l'a dit autrefois Bakounine,<( il existe une trop grande différence entre les degrés de développement industriel, politique, intellectuel et moral des masses ouvrières dans les différents pays pour qu'il soitpossible de les unir par un seul et même programme politique -. » L'expérience de cette guerre prouve d'abord, comme a dû en convenir l'internationaliste Cornelissen '( que l'on s'est souvent mal compris dans l'Internationale ouvrière ; non seulement certains -partis nationaux ont prouvé faire -peu de cas (T obligations qui étaient frises au sérieux dans d' autres pays, mais... nous avons trop facilement appelé du même nom des choses absolument différentes ». L'unanimité des Congrès n'est que chimère et duperie.

ouvriers français, mais il n'en a cure. (Lettre à Sorge, Londres, II février 1891, Briefe an Sorge, p. 356.)

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