‹ L'Internationale et le PangermanismeChapitre 38 sur 208 · Verbote, 1867, p · texte numérisé non relu

Verbote, 1867, p

Marx attribuait à ce dernier, parce qu'allemand, la mission de montrer le chemin à tous les autres.

Au reste, c'est des textes mêmes de Marx et des principaux marxistes que ressort la preuve irréfutable du carsicthre puremeni allemand du marxisme. La domination du marxisme, c'est selon leurs propres paroles, la domination de la science allemande et de l esprit allemand. Faisant allusion, dans une lettre de 1871, au sentiment de révolte qui commence à naître contre sa dictature, Marx écrit ^ : « Le mot d'ordre qui circule est que dans le Conseil général règne le -pangermanisme y c^ est-à-dire le bismarckisme. Cela se rapporte notamment à ce fait impardonnable que je suis un Allemand et qu en effet, f exerce une influence décisive sur le Conseil. Notez que l'élément allemand est dans le Conseil numériquement tx ois i ois -pins i^.ih\e que l'élément anglais et trois fois plus faible que l'élément français. Le crime consiste donc en ceci que les éléments anglais et français sont, au point de vue théorique, dominés par Vêlement allemand; et cette domination , qui est celle de la science allemande , ils la trouvent très utile et même indispensable ». On voit ici que l'hégémonie allemande dans la première Internationale ne s'expliquait ou ne se justifiait nullement par la supériorité numérique; on voit également que Marx établit une équation entre sa domination et celle de « la science allemande » . Mais on aurait tort de croire que cette domination était restreinte au domaine <( théorique » : et nous verrons tout au contraire, par l'aveu même de Marx, que la prétendue supériorité « théorique » du socialisme allemand n'a pas manqué de s'étendre aussitôt et tout naturellement au domaine de l'action pratiqtie.

Le texte que l'on vient de lire n'est nullement isolé. Neuf ans après Marx écrit à Sorge^, à propos des pro-

1. Marxà Boite, Londres, 23 nov. \%']\,Briefe anSorge,-ç.i,\.

2. Marxà Sorge, Londres, 5 nov. i%Zo, Briefe an Sorge,^^.\']0,

grès du marxisme chez les socialistes français : « Malon a dû dans la Revue socialistey il est vrai avec les inconconséquences irréparables de sa nature éclectique, se rallier au socialisme moderne scientifique , c'est-à-dire allemand. » Avec une satisfaction orgueilleuse, Marx lui-même note qu'un éminent socialiste français a été obligé de faire acte d'adhésion au socialisme allemand.

On pourrait dire a priori, et avant toute expérience positive, qu'une pareille hégémonie « théorique » du socialisme germanique ne pouvait pas ne pas retentir de la façon la plus grave sur la politique même et l'action pratique des divers partis socialistes ainsi asservis. La distinction de la théorie et de la pratique est, d'une manière générale, tout à fait superficielle : si on la prend à la rigueur, elle aboutit à dénier à la théorie toute efficacité et toute fécondité, et, d'autre part, à dépouiller l'action detoute rationalité et de toute réflexion : lapremièredevient impuissante, et laseconde aveugle. Mais, déjà intenable lorsqu'il s'agit des théories scientifiques les plus abstraites, et, par exemple, des théories mathématiques ou physiques, cette distinction devient tout à fait impossible lorsqu'il est question de « théories » politiques ou sociales qui toujours en réalité partent de l'action pour aboutir à l'action. La <( lutte de classes » est un ensemble d'actes : mais si l'on réduit le socialisme à la lutte des classes, c'est en vertu de certaines u théories » sur l'origine des inégalités sociales, sur l'organisation économique de la société, etc.

Marx et les marxistes ont bien pu, à certains moments et dans certaines circonstances, pour endormir les défiances et apaiser les susceptibilités, ne revendiquer pour leurs idées qu'une sorte de primat «théorique» : mais ils savaient fort bien que cette primauté intellectuelle justifiait d'avance et facilitait leurs prétentions au « gouvernement de la classe ouvrière de tous les pays )>.

Comment les hommes qui avaient, à les en croire, exactement retrouvé les origines et démonté le mécanisme du régime capitaliste, n'auraient-ils pas été par là même les plus qualifiés pour mener les masses prolétaires à l'assaut de ce régime? La supériorité « théorique )) du socialisme allemand devait constituer son titre le plus valide à la direction dans l'Internationale.

C'est ce que le marxiste Becker exprime avec une naïveté tranquille dan^ une lettre à Sorge^ : (( Malheureusement, nos camarades welches^ n'ont pas de littérature socialiste moderne et conforme aux faits à leur disposition : c* est pourquoi V élément alle^nand -prend -partout une avance considérable et doit prendre en mains la direction et le salut de toute V affaire. » De la supériorité revendiquée pour la <( théorie » socialiste allemande découle ici très directement l'affirmation du droit et du devoir consistant pour Vêlement allemand à diriger le mouvement ouvrier international.

Marx lui-même s'est d'ailleurs chargé de réfuter, dans un texte décisif, la vaine et hypocrite distinction qu'il avait introduite, dans sa lettre à Boite, entre le primat « théorique » du socialisme allemand et sa dictature effective. Dans une lettre à Sorge, écrite en 1 877^, après avoir raillé 1' « utopisme », les spéculations fantastiques sur la société future, et ceux des socialistes qui prétendent donner du socialisme une interprétation idéaliste supérieure, en (( remplaçant la base matérialiste par la mythologie moderne avec ses déesses de la justice, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité » {sic), Marx rappelle ses longues années d'efforts pénibles pour bannir tous ces fantômes de la tête des ouvriers allemands (il n'y a que trop bien réussi !) et

1. Becker à Sorge, Genève, i5 novembre 1873, Briefe an Sorge, p. 127.

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