Brupbacher, op. cit., p
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et actives. Joukovsky représentait la section de propagande et d'action fondée par les réfugiés de la commune à Genève. Vingt et un membres du Conseil général se trouvaient présents, parmi lesquels un certain nombre de blanquistes français (Vaillant, Ranvier, Arnaud, Constant Martin, Franckel, Johannard) que le Conseil général avait désignés par cooptation et qui, d'accord au début du Congrès avec Marx pour imposer le centralisme autoritaire, se séparèrent de lui à la fin, comme on le verra plus loin; il y avait aussi des membres du Conseil fédéral anglais, dont quelquesuns, Eccarius et Lessner, se trouvaient d'ailleurs être Allemands. Il y avait encore le petit groupe des intimes de Marx : Engels, Longuet, gendre de Marx, Lafargue, autre gendre de Marx, Sorge, Dupont, secrétaire pour la France dont nous avons vu quel avait été le triste rôle pendant la guerre de 1870. Il y avait enfin des délégués de prétendues sections allemandes dont l'existence fut d'ailleurs contestée ; et des socialistes arrivés à La Haye en simples spectateurs, qui reçurent de la main de Marx des mandats de sections auxquelles ils n'avaient jamais appartenu. Comme le dit exactement un historien ^ : (( En dehors des membres du Conseil général, le groupe marxiste ne comprenait que les représentants de deux sortes de pays : dans les uns les sections de l'Internationale, persécutées et forcées de se cacher, n'avaient pas d'existence régulière et ne pouvaient avoir de développement normal; dans les autres elles venaient seulement de se fonder et ne comprenaient que des membres peu nombreux; dans aucun d'entre eux elles ne constituèrent une grande force ouvrière comparable à celle que V on trouvait en Bel-
1. Préaudeau, Michel Bakotmine, p. 334; ibid., p. 344-36i, résumé très clair des débats de La Haye. Pour notre part nous n'entrons pas ici dans le détail, d'ailleurs intéressant, des délibérations de ce Congrès.
gi(]ue, en Espagne, en Italie, et en Suisse. Malgré une supériorité numérique apparente, ce groupement ne représentait donc pas les éléments vivants et actifs de la grande Association. »
La vérification des mandats, dont fut chargée une Commission en majorité marxiste, consista à admettre à bras ouverts les partisans du Conseil général et à invalider sous des prétextes variés certains délégués des fédérations autonomistes. En ce qui concernait la France, les membres de la Commission déclarèrent qu'ils ne feraient pas connaître au Congrès les noms des sections qui s'étaient fait représenter, mais qu'ils entendaient être seuls à se charger de ce contrôle.
Le bureau une fois élu, et avant que les débats eussent commencé, les Jurassiens, les Belges et les Espagnols ûrent remarquer que l'on aboutirait à la constitution d'une majorité fictive et à des résultats manifestement injustes si les votes avaient lieu à raison d'une voix par membre du Congrès. Ils demandaient donc une sorte de représentation proportionnelle, soit que chaque Fédération eût une voix (propositions belge et jurassienne), soit que chaque membre du Congrès reçût un nombre de voix répondant au nombre de ses mandants (proposition espagnole). Mais ces mesures équitables auraient détruit la majorité fictive que s'étaient assurée les marxistes : elles furent donc repoussées. Les Jurassiens et les Espagnols déclarèrent quils ne pouvaient reconnaître V autorité d'un tel Congres et ne participèrent pas aux votes.
Les débats commencèrent le 25 septembre par une discussion sur le rôle du Conseil général. Les marxistes voulaient attribuer à ce dernier des pouvoirs illimités; les autonomistes déclaraient que chaque pays devait avoir le droit de déterminer en toute liberté sa tactique propre; l'Internationale n'avait pas été fondée par des hommes doués d'un génie particulier dont les ouvriers
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auraient à accepter, les yeux fermés, les décisions et qui auraient le pouvoir de chasser de l'Association, pour refus d'obéissance, ceux qui pensaient autrement. Hermann (Belge) et Morago (Espagnol) demandaient en conséquence la réduction des attributions du Conseil général ; Guillaume (Jurassien) était disposé à se rallier à cette proposition, mais à ses yeux l'existence d'un Conseil général était aussi inutile que dangereuse : rien n'empêchait qu'une Fédération, tout en s'occupant de ses affaires propres, entretînt avec toutes les autres des relations continues : l'intervention d'un organe central n'était nullement nécessaire pour cela. Lafargue et l'Allemand Sorge ne se cachèrent pas pour affirmer les ambitions de Marx à la dictature : le premier s'était contenté de soutenir que l'Internationale devait être dirigée, de haut en bas, par un Conseil central muni de pouvoirs très étendus; Sorge renchérit en déclarant que V Internationale devait être dirigée par une tête, « par une tête avec beaucoup de cervelle dedans », et tout le monde comprit, à ce signalement, que Marx voulait être roi^...
Un autre débat s'ouvrit au sujet des rapports entre l'action politique et le mouvement économique du prolétariat. Les marxistes prétendaient sur cette question imposer à toute l'Internationale les idées particulières de Marx et d'Engels, les théories du Manifeste communiste, et la pratique de la Sozialdemokratie allemande'^-, ils voulaient incorporer dans les statuts de l'Internationale la neuvième résolution de la conférence de Londres, afin d'obliger tout membre de l'Association, lors de son entrée, à reconnaître que le prolétariat devait constituer un parti politique distinct, c'est-à-dire à adhérer au programme personnel de Marx. C'était
1, Cf. Brupbacher, MarxuncL Bakunin, p. 126.
2. Cf. Brupbacher, ibid., p. 104, et Jœckh, marxiste, Die Internationale, p. 98.
absolument adultérer l'esprit même de l'Association qui s'était proposé, nous l'avons montré, de grouper les ouvriers sur le terrain éconoynique et non point de leur imposer une tactique -politique déterminée, ou même, d'une manière générale, la participation à la vie politique dans leurs pays respectifs. Le pacte fondamental de l'Internationale était la neutralité politique de l'Association comme telle, les membres étant libres d'adopter chacun laméthode politique qu'ils jugeraient la meilleure ou même de s'abstenir complètement de toute action politique. Plusieurs sections parisiennes envoyèrent au Congrès une adresse oii ils déclaraient qu'instruits par la terrible expérience de la Commune ils entendaient s'occuper exclusivement de leurs organisations professionnelles et ne plus se laisser entraîner dans des aventures funestes et sanglantes par des révolutionnaires jacobins. James Guillaume exposa les idées des sections belges, espagnoles, hollandaises et jurassiennes, idées sensiblement analogues à celles du syndicalisme français moderne, sur la nécessité d'une action spécifiquement ouvrière et la vanité des luttes politiques qui, sans jamais réellement affranchir le prolétariat, maintiennent l'exploitation des masses ouvrières par des équipes successives de politiciens. En tout cas, James Guillaume insistait sur cette idée que l'Internationale n'avait point été fondée pour représenter une doctrine particulière et que l'on n'avait nullement le droit d'imposer à tous les socialistes une méthode uniforme et obligatoire. Mais les marxistes tenaient à faire adopter leur résolution, qui devait per- 7nettre à Marx et à la Sozialdemokratie de s'ingérer au profit de l'Allemagne dans la politique de tous les pays. La résolution qui rendait obligatoire, sous peine d'exclusion, l'action politique, fut votée par les marxistes et les blanquistes coalisés.
Mais la discorde allait aussitôt se mettre au camp
d'Agramant. Les blanquistes allaient s'apercevoir qu'ils avaient été des dupes et des instruments dans la main de Marx ; ils avaient aidé Marx à étouffer l'esprit de liberté et d'autonomie dans l'Internationale, mais Marx n'était pas homme à partager la dictature avec qui que ce fût, et encore bien moins avec les Français qu'avec personne. Le débat sur le siège futur du Conseil général le leur fit bientôt voir. Depuis la fondation de l'Internationale le Conseil général avait siégé sans interruption à Londres, circonstance qui avait grandement favorisé les progrès de l'emprise allemande et de l'hégémonie marxiste. Plusieurs membres du Conseil pensaient pourtant qu'après six années consécutives le siège du Conseil devait être déplacé et transporté sur le continent : Jung, Eccarius, Serraillier, Johannard auraient voulu qu'il s'établît en Suisse ou en Belgique. Marx ne pouvait acquiescer à ces propositions, car elles auraient soustrait le Conseil à son influence toutepuissante. Le Conseil aurait pu rester à Londres, et cela avait d'abord été l'avis de Marx, et c'était également l'opinion des blanquistes réfugiés en nombre à Londres. Soudain Engels, porte-parole de Marx et de ses amis Lafargue, Longuet, Kugelmann, Sorge, surprit tout le Congrès' en proposant le transfert du Conseil général... à New-York : l'idée était fort singulière, car le Conseil général, dont le Congrès venait d'augmenter les attributions, ne pourrait exercer de si loin aucune action efficace sur les sections européennes; et le mouvement socialiste aux Etats-Unis était à peu près inexistant : il y avait à peine quelques clubs d'ouvriers allemands se réunissant le soir pour (' vider des chopes, parler de Marx et de la bêtise des ouvriers américains- ».
1. C'est ce que reconnaît le marxiste Jœckh, Die Internationale, p. 193.
2. Paroles du socialiste américain Simpson, citées par Jean Longuet dans V Humanité, \q novembre 1910.
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Mais la proposition d'Engels avait sa raison d'être que Marx a lui-même indiquée : c'est que, (( si le Conseil général restait à Londres, il tomberait aux mains des blanquistes^ » : ainsi le siège nouveau du Conseil fut choisi uniquement pour maintenir la dictature de Marx. A New-York, par la force des choses, la personnalité dirigeante serait l'Allemand Sorge qui ne ferait rien — et qui ne fit rien, en effet, — sans avoir reçu les ordres de Marx^
Le Congrès vota d'abord pour savoir si le Conseil général quitterait Londres : le transfert fut décidé par 26 voix contre 3, les Espagnols, les Jurassiens et plusieurs Belges s'abstenant. Il y eut un nouveau scrutin sur la question du transfert à New-York : 21 marxistes votèrent pour, ainsi que 9 autonomistes qui pensaient que de New-York le Conseil ne pourrait exercer une autorité trop envahissante; 12 autonomistes s'abstinrent. Furieux d'être mis en minorité, les blanquistes quittèrent le Congrès de La Haye, déclarant que l'Internationale était perdue. Quelques jours après, le i5 septembre 1872, Antoine Arnaud, F. Cournet, Margueritte, Constant Martin, G. Ranvier et Edouard Vaillant publiaient un manifeste, intitulé Internationale et Révolution, o\x ils déclaraient que par la déportation du Conseil à New- York, l'Internationale s'était suicidée et oii ils annonçaient qu'i/i- se retiraient de V Internationale"^. La scission avait commencé du fait de Marx* : la crise allait désormais se précipiter.
Après le débat sur le siège du Conseil général, Marx compléta sa victoire par une procédure pénale contre ses principaux adversaires, les promoteurs du mouve-