I. Marxund Bakunin, p. ix
niser et diviser les sections hostiles à sa dictature. Par exemple, en Espagne il n'y avait point de marxistes : la société secrète Alianza (alliance de la Démocratie socialiste) dont le siège était Barcelone, et qui groupait toutes les forces révolutionnaires, était tout entière autonomiste. Le marxiste Lafargue arriva en 1871 en Espagne pour y créer, en face de Y Alianza et contre elle, une nouvelle organisation, celle des Defensores de la Internacional; mais les plans de Lafargue échouèrent : comme on l'a vu, la Fédération espagnole se prononça, à son Congrès de Saragosse, pour l'autonomie contre la tyrannie du Conseil général marxiste; et le nouveau Comité fédéral qu'elle élut, et dont le siège fut transféré à Valence, échappa entièrement à l'influence de Lafargue : les intrigues de ce dernier et de ses amis eurent pour unique résultat de les faire exclure de la section de Madrid. Lafargue fonda alors une nouvelle section de neuf membres, qui ne fut point admise dans la Fédération nationale, mais qui en revanche fut naturellement reconnue par le Conseil général de Londres. Engels, secrétaire pour l'Espagne — on sait que les secrétaires pour chaque pays n'étaient pas élus par les socialistes de ces pays, mais nommés par le Conseil général — Engels proposa au Conseil général la suspension du Comité fédéral espagnol, et Lafargue publia les noms des membres de V Alianza, ce qui était les désigner à la police espagnole.
Engels essaya également, mais sans plus de succès, d'intriguer en Italie; la Fédération italienne se refusa à entretenir désormais aucune relation avec le Conseil général germanisé, et ne consentit même pas à envoyer des délégués au Congrès que le Conseil général venait de convoquer à La Haye pour le 18 juin 1872*.
I. Cf. Georg Stieklow (marxiste orthodoxe), Die Bakuuisiische Internationale nach dem Haager Kongress. Ein Beitrag
En effet, dans l'espoir de briser définitivement le mouvement autonomiste, Marx avait fait décider la tenue de ce Congrès, mais en remplaçant le programme fixé pour le Congrès de 1870 par un programme nouveau qui tenait en un seul article : (( Révision des statuts et règlements généraux. » Cette révision devait, en acceptant les principes posés à Londres, asseoir définitivement et mettre désormais à l'abri de toute contestation la dictature marxiste.
Le choix de La Haye comme siège du Congrès donnait à la coterie marxiste un avantage tout à fait artificiel, mais très considérable. La Hollande se trouvait à proximité de l'Allemagne, oii étaient concentrées les principales forces du marxisme ; elle était très difficilement accessible pour les socialistes suisses, italiens et espagnols partisans de l'autonomie, qui ne pouvaient guère y envoyer leurs délégués. Marx pouvait aisément se rendre à La Haye (et le Congrès de La Haye fut, nous l'avons dit, le premier Congrès de l'Internationale auquel Marx ait assisté en personne) : en revanche il était absolument impossible à Bakounine de venir y présenter la défense de ses idées, car il aurait fallu pour cela qu'il traversât la France ou l'Allemagne : or il était proscrit de ces deux pays et il y eût été infailliblement arrêté. Vainement les Jurassiens demandèrent à Jung, secrétaire de l'Internationale pour la Suisse, d'obtenir du Conseil général qu'il consentît à modifier ce choix : Marx avait intentionnellement fixé pour siège au Congrès une ville où ne pouvait se rendre son adversaire le plus redoutable. Ainsi, suivant l'expression du socialdémocrate Michels, le Conseil général se fit à La Haye la partie facile 1.
sur Geschichtc der Internationalen Arbeiterassosiation, supplément à la Neue Zeit, avril 1914. P- 4.
I. Michels, Zur Sociologie des Parteiwcsens in der modernett Demokratie, p. 166; cf. Préaudeau, Michel Bakounine, p. 340.
Marx veilla, d'ailleurs, à s'assurer d'avance une majorité fictive en organisant une savante chasse aux mandats. Comme il savait fort bien que c'étaient les Allemands qui constituaient le principal contingent de ses troupes, il écrivait à Kugelmann, son ami de Hanovre, que <( L' Allemagne doit avoir autant de représeniants que possible'^ ». Sachant que la grande majorité des sections n'éliraient pas ses partisans pour délégués, il demande à son fidèle ami Sorge de lui envoyer d'Amérique des mandats en blanc^-, qu'il remplira sur place avec les noms d'amis complaisants : ainsi les sections de l'Internationale en Amérique furent représentées par des hommes qui n'avaient avec elles aucun rapport et en étaient absolument inconnus, mais décidés à faire prévaloir les vues de Marx. La manipulation éhontée des mandats de délégués au Congrès de La Haye fut le plus grand scandale de l'histoire de l'Internationale et le souvenir en resta longtemps vivace en France et en Angleterre : en 1889 encore Hyndman et Brousse rappelaient que les marxistes avaient toujours opéré et remporté leurs plus belles victoires à l'aide de mandats fictifs"^.
Comme le dit non sans humour Brupbacher, « la bonne préparation du Congrès fit qu'il se déroula sans incidents dramatiques* ». En réalité, le résultat était acquis d'avance. Le Congrès se tint du 22 au 29 septembre 1872 : soixante-sept délégués étaient présents, deux mandats furent annulés. Les Jurassiens furent soutenus par les quatre membres de la Fédération espagnole, par les cinq délégués belges, et aussi par les délégués des sections de Hollande, très prospères